‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 62 sur 135 · POÉSIES POUR HÉLÈNE G · texte numérisé non relu

POÉSIES POUR HÉLÈNE G

Maintenant, en automne encores malheureux, Je vy comme au printemps, de nature amoureux, Afm que tout mon âge aille au gré de la peine.

Et or' que je deusse estre affranchi du harnois MonColonuel m'envoye, à grands coups de carquois, Rassieger Ilion pour conquérir Heleine. *

Ostez vostre beauté, ostez vostre jeunesse, Ostez ces rares dons que vous tenez des cieux, Ostez ce docte esprit, ostez-moy ces beaux yeux, Cet aller, ce parler digne d'une Déesse.

Je ne vous seray plus d'une importune presse, Fascheux comme je suis ; vos dous si précieux Me font en les voyant devenir furieux, Et par le desespoir l'ame prend hardiesse.

Pour ce, si quelquefois je vous touche la main.

Par courroux vosire teint n'en doit devenir blesme :

Je suis fol, ma raison n'obeyt plus au frein,

Tant je suis agité d'une fureur extrême;

Ne prenez, s'il vous plaist, mou offense à desdain;

Mais douce pardonnez mes fautes à vous mesme. ^

Ce sonnet est imité de Pétrarque, Amor, io fallo, etc. Le dernier vers a beaucoup de finesse et d'esprit, sms en avoir trop. Dire à sa maîtresse, Pardo7inez-vous nus fautes, c'est presque dire comme madame de Sévigné à

» Kil. P. RI., t. i, p. 323.

> Éd. P. Bl., t. I, p. 299.

sa fille, Ma fille, j'ai mal à votre poitrine. Au reste, le vers est de Pétrarque,

E le mie colpe a se stessa perdoni.

Je plante en ta faveur cet arbre de Cy belle, Ce Pin, où tes honneurs se liront tous les jours, J'ay gravé sur le tronc nos noms et nos amours, Qui croistront à l'envy de Teseorce nouvelle.

Faunes, qui habitez ma terre paternelle. Qui menez sur le Loir vos dances et vos tours, Favorisez la plante et lui donnez secours. Que l'esté ne la brusle et l'hyver ne la gelle.

Pasteur, qui conduiras en ce lieu ton troupeau, Flageollant une eglogue en ton tuyau d'aveine. Attache tous les ans à cest arbre un tableau,

Qui tesmoigne aux passans mes amours et ma peine : Puis, l'arrosant de laict et du sang d'un agneau, Dy : Ce Pin est sacré, c'est la plante d'Helene. *

Vous triomphez de moy, et pour ce je vous donne Ce lierre qui coule et se glisse à l'entour Des «rbres et des murs, lesquels, tour dessus tour, Plis dessus plis, il serre, embrasse et environne.

A vous de ce lierre appartient la couronne :

Je voudrois, comme il fait, et de nuict et de jour

1 Éd. P. Bi., t. I, p. 321.

Me plier contre vous, et languissant d'amour, D'un nœud ferme enlacer vostre belle colonne.

Ne viendra point le temps que dessous les rameaux,

Au matin où l'aurore éveille toutes choses.

En un ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux,

Je vous puisse baiser à lèvres demy-closes,

Et vous conter mon mal, et de mes bras jumeaux.

Embrasser à souhait vostre y voire et vos roses. *

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, devisant et filant, Direz chantant mes vers, en vous esmerveillant : Ronsard me celebroit du temps que j'estois bello.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Desja sous le labeur à demy sommeillant. Qui au bruit de mon nom ne s'aille reveillant, Bénissant voire nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre, et, fantosme sans os, Par les ombres myrteux je prendray mon repos : Vous serez au Ibuyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain: Cueillez dès aujourd'huy les roses de la vie. ^

Ce tendre et mélancolique sonnet rappelle la chanson de noire célèbre IBérani^er, Vous vieillirez, ô ma belle

« Éd. P. BI., t. 1, p. 332.

« Éd. P. lil., t. I, p. 3W ....

mattresse, etc. Le refrain semblerait emprunté à Ronsard, si la conlormité des situations n'expliquait assez celle des idées,

Et, bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.

Celle de qui l'amour vainquit la fanlasie, Que Jupiter couceut sous un cj'gne emprunté; Geste sœur des Jumeaux, qui fit par sa beauté Opposer toute Europe aux forces de l'Asie,

Disoit à son mirouer, quand elle veit saisie Sa face de vieillesse et de hideuseté : Que mes premiers maris inserisez ont esté De s'armer pour jouir d'une chair si moisie!

Dieux, vous estes jaloux et pleins de cruauté!

Des dames sans retour s'en-vole la beauté :

Aux serpens tous les ans vous osiez la vieillesse.

Ainsi disoit Hélène en remirant son teint.

Cest exemple est pour vous, cueillez vostre jeunesse :

Quand on perd son avril, en octobre on s'en plaint. '

Ainsi Ovide au lo^ liv. des Métamorphoses,

Flet quoque, ut in spcculo rugas aspexit aniles Tyndaris, et secum, cur sit bis rapta, requirit.

Qu'il me soit arraché des telins de sa mère

Ce jeune enfant Amour, et qu'il me soit vendu :

• Éd. P. Di.. t. I, p. 3il.

II ne fait que de naistre et m'a desja perdu: Vienne quelque marchanrl, je le mets à Feneherc.

D'un si mauvais garçon la vente n'est pas chère, J'en feray bon marché. Ah! j'ay trop attendu. Mais voyez comme il pleure, il m'a bien entendu : Appaise-toy, mignon, j'ay passé ma cholere,

Je ne te vendray point : au contraire je veux Pour page t'envoyer à ma maistresse Hélène, Qui toute te ressemble et d'yeux et de cheveux,

Aussi fine que toy, de malice aussi pleine.

Gomme eufansvous croistrez, et vous jourez tousdeux :

Quand tu seras plus grand, tu me payras ma peine. ^

Le mouvement de ce sonnet est vif et naturel. L'amant se fâche, puis s'apaise en un clin d'oeil ; il caresse après avoir frappé : c'est un troisième enfant à joindre aux deux autres, à l'Amour et à Hélène.

11 ne faut s'e.sbahir, disoient ces bons vieillars Dessus le mur Troyen, voyans passer Hélène, Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine, Nostre mal ne vaut pas un seul de ses regars.

Toutesfois il vaut mieux, pour n'irriter point Mars, La rendre à son espoux, afm qu'il la remmeine. Que voir de tant de sang nostre campagne pleine, Nostre havre gaigné, l'assaut à nos rampars.

' Éd. p. Bi,, t. I, p. 3VJ.

Pères, il ne falloit, à qui la force tremble,

Par un mauvais conseil les jeunes retarder :

Mais et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble

Pour elle corps et biens et ville bazarder. Menelas fut bien sage, et Paris, ce me semble, L'un de la demander, l'autre de la garder. *

On se souvient de ce que disent les vieillards au troisième livre de Y Iliade. Les deux derniers vers sont pris de Properce :

Nunc, Pari, tu sapiens, et tu Menelae, fuisti, Tu quia poscebas, tu quia lentus eras.

Afin que ton renom s'estende par la plaine Autant qu'il monte au ciel engravé dans un pin, Invoquant tous les dieux, et respandant du vin, Je consacre à ton nom ceste belle fontaine.

Pasteurs, que vos troupeaux frisez de blanche laine Ne paissent à ces bords ; y fleurisse le thym, Et tant de belles fleurs qui s'ouvrent au matin, Et soit dite à jamais la Fontaine dTIelene.

Le passant en esté s'y puisse reposer.

Et assis dessus l'herbe à l'ombre composer

Mille chansons d'Helene, et de moi luy souvienne 1

Quiconques en boira, qu'amoureux il devienne :

Et puisse, en la humant, une flame puiser

Aussi chaude qu'au cœur je sens chaude la mienne! *

» Éd. P. Bi., t. I, p. 3o3.

s Éd. p. Bl., t. I, p. 3o7.

Six ans estoient coulez, et la septième année

Estoit presques entière en ses pas rctouruce,

Quand loin d'affection, de désir et d'amour,

En pure liberté je passois tout le jour,

Et franc de tout soucy qui les âmes dévore,

Je dormois dès le soir jusqu'au poinct de l'aurore

Car seul maistre de moi j'allois, plein de loisir,

Où le pied me portoit, conduit de mon désir,

Ayant tousjours es mains pour me servir de guide

Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,

Mes bons hostes muets qui ne fâchent jamais ;

Ainsi que je les prens, ainsi je les remais ;

0 douce compagnie et utile ethonneste.

Un autre en caquetant m'estourdiroit la leslc.

Puis du livre ennuyé, je regardois les fleurs, Fueilles, tiges, rameaux, espèces, et couleurs, Et l'entrecouperaont de leurs formes diverses. Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses, Ne me pouvant saouler, ainsi qu'en un tableau. D'admirer la Naturje, et ce qu'elle a de beau ; Et de dire en parlant aux fleurettes escloses : Geluy est presque dieu qui cognoist toutes choses, Eslognédu vulgaire, et loin des courtizans, De fraude et de malice impudens artizans. Tantost j'errois seulet par les forests sauvages, Sur les bords enjonchez des peinturez rivages, Tantost par les rochers reculez et déserts, Tantost par les taillis, verte maison des cerfs.

J'aimois le cours suiv}- d'ime longue rivière,

Et voir onde sur onde ailonger sa carriei'e,

Va tlot à l'autre flot en roulant s'attacher,

Et, pendu sur le bord, me plaisoit d'y pescher,

Estant plus resjouy d'une chasse muette

Troubler des escaillez la demeure secrette,

Tirer avecq' la ligne, en tremblant emporté,

Le crédule poisson prins à l'haim apasté.

Qu'un grand prince n'est aise ayant pris à la chasse

Un cerf, qu'eu haletant tout un jour il pourchasse.

Heureux, si vous eussiez d'un mutuel esmoy,

Prins l'apast amoureux aussi bien comme moy,

Que tout seul j'avallay, quand par trop désireuse

Mon ame en vos yeux beat la poison amoureuse.

Puis alors que Vesper vient embrunir nos yeux, Attaché dans le ciel, je contemple les cieux, Eu qui Dieu nous escrit en notes non obscures liCS sorts et les destins de toutes créatures. Car luy, en desdaignant (comme font les humains) D'avoir encre et papier et plume entre les mains, Par les astres du ciel, qui sont ses caractères, Les choses nous prédit et bonnes et contraires : Mais les hommes, chargez de terre et du trespas, Mesprisent tel escrit, et ne le lisent pas.

Or le plus de mon bien, pour décevoir ma peine, C'est de boire à longs traits les eaux de la fontaine Qui de vostre beau nom se brave, et, en courant Par les prez, vos honneurs va lousjours murmurant, Et la royne se dit des eaux de la contrée ; Tant vaut le gentil soin d'une Musc sacrée. Qui peut vaincre la Mort et les sorts inconslans, Sinon pour tout jamais, au moins pour un long tems.

PO (in HÉLÈNE 77

Là couché dessus riioibe, eu mes discours je pense Que pour aimer beaucoup j'ay peu de récompense, Et que mettre son cœur aux dames si avant, C'est vouloir peindre en l'onde et arrester le vent; M'asscuraut toutefois, qu'alors que le vieil âge Aura comme un sorcier changé vostre visage, Et lorsque vos cheveux deviendront argentez, Et que vos .yeux, d'Amour ne seront plus haulez, Que tousjours vous aurez, si quelquesoin vous touche, En l'esprit mes escrits, mou nom en vostre bouche.

Maintenant que voicy l'an septième venir, Ne pensez plus, Ilelene, en vos laqs me tenir : La raison m'en délivre et vostre rigueur dure ; Puis il faut que mon âge obéisse à nature. '

11 se félicite, après six années de servage, d'être libre entin et maître de son cœur. Rien de plus simple, de plus vrai et de plus naïvement coloré que cette élégie. On doit voir maintenant combien est fausse cette réputation de pédant illisible qu'on a faite à Ronsard sur la foi de quelques vers pris çà et là dans ses odes pindariques.

> Éd. P. Bl., t. I, p. 362,

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