A JOACHIM DU BELLAY
Escoute, Du Bellay, ou les Muses ont peur De l'enfant de Venus, ou l'aiment de bon cœur, Et tousjours pas à pas accompagnent sa trace : Car celui qui ne veut les Amours desdaigner, Toutes à qui mieux-mieux le viennent enseigner, Et sa bouche mielleuse emplissent de leur grâce.
Mais au brave qui met les Amours à desdain, Toutes le desdaignant l'abandonnent soudain, Et plus ne luy font part de leur gentille veine : Ains Clion luy défend de ne se plus trouver En leur danse, et jamais ne venir abreuver Sa bouche non amante en leur belle fontaine.
Certes j'en suis lesmoin : car quand je veux louer Quelque homme ou quelque dieu, soudain je sensnouer La langue à mon palais, et ma gorge se bouche : Mais quand je veux d'xAmour ou escrire ou parler. Ma langue se desnoue, et lors je sens couler Ma chanson d'elle-mesme aisément en la bouche. ^
Imité de Bion. Celte pièce se distingue par une grande douceur et une molle fluidité.
Et sa bouche mielleuse emplissent de leur grâce
est un vers ravissant, qui a lui-même toute la saveur et roncluosité du miel,
» Éd. P. Bl., t. II, p. 170.
A LA FONTAINE BELLERIE
Escoute-moy, Fontaine vive, En qui j'ay rebeu si souvent, Couché tout plat dessus ta rive, Oisif, à la fraischeur du vent,
Quand l'Esté mesnager moissonne Le sein de Gerès devestu, Et l'aire par compas ressonne, Gémissant sous le blé battu.
Ainsi tousjours puisses-tu esti'c En religion à tous ceux Qui te boiront, ou feront paistre Tes verds rivages à leurs bœvfsl
Ainsi tousjours la lune claire Voye à mi-nuict au fond d'un val Les nymphes près de ton repaire A mille bonds mener le bal;
Comme je désire, fontaine.
De plus ne songer boire en toy L'esté, lorsque la fièvre ameine La mort despite contre moy. *
Ronsard, malade de la fièvre, pense à la fontaine Bellerie, et comme ce frais souvenir le brûle et l'altère, il souhaite n'y penser jamais tant que la fièvre le tiendra.
« Éd. P. Bl.. t. Il, p. 208,