‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 87 sur 135 · DE LA ROSE ET DE LA VIOLETTE · texte numérisé non relu

DE LA ROSE ET DE LA VIOLETTE

Sur tous parfums j'aime la rose Dessur l'espine en may declose, Et Todeur de la belle fleur Qui de sa première couleur Pare la terre, quand la j.;lace Et l'hyver au soleil font place.

Les autres boutons vermeillets, La giroflée et les œillets, Et le bel esmail qui varie L'honneur gemmé d'une prairie Et mille lustres s'esclatatit, Ensemble ne me plaisent tant Que fait la rose pourperette, Et de mars la blanche fleurette.

Que sçauroy-je, pour le doux flair Que je sens au moyen de l'air.

Prier pour vous deux, autre chose, Sinon que, toy, bouton de rose, Du teint de honte accompagné.

Sois lousjours en may rebaigué

De la rosée qui doux glisse.

Et jamais juin ne te fanisse ?

Ny à toy, fleurette de mars, Jamais l'hyver, lors que tu pars Hors de la terre, ne te face Pancher morte dessus la place ?

Ains tousjours, maugré la froideur, Puisses-tu de ta soefve odeur Nous annoncer que l'an se vire Plus doux vers nous, et que Zephyre Après le tour du fascheux temps Nous ramené le beau printemps ! ^

Nous ne tenons en nostre main Le jour qui suit le lendemain :

La vie n'a point d'asseurance.

Et pendant que nous desirons La faveur des roys, nous mourons Au milieu de noslre espérance.

L'homme après son dernier trespas

Plus ne boit ne mange là bas,

Et sa grange qu'il a laissée

Pleine de blé devant sa fin

Et sa cave pleine de vin

Ne luy viennent plus en pensée.

Hé ! quel gain apporte l'esmoy ?

Va, Corydon, appresle-moy Un lict de roses espanchées :

Il me plaist, pour me defascher, A la renverse me coucher Entre les pots et les jonchées.

Fay-moy venir Daura.t icy, Fais-y venir Jodelle aussi.

Et toute la Musine troupe :

» Éd. P. Bl., t. II, p. 342.

Depuis le soir jusqu'au matin Je veux leur donner un festin, Et cent fois leur tendre la coupo.

Verse donc et reverse eneor Dedans cette grand coupe d'or :

Je vay boire à Henry Estienne, Qui des enfers nous a rendu Du vieil Anacreon perdu La douce lyre Teïenne.

A toi, gentil Anacreon,

Doit son plaisir le biberon,

Et Bacchus te doit ses bouteilles ;

Amour son compagnon te doit,

Venus et Silène qui boit.

L'esté dessous l'ombre des treilles. *

Je vay hoire à Henry Estienne. L'illustre, le savant, le spirituel et malheureux Henry Estienne, fui, comme on sait, le premier éditeur et imprimeur d'Anacréon. — Amoxhr son compagnon te doit. L'inversion rend ces trois derniers vers amphibologiques ; voici comme je les entends : Bacchus te doit ses bouteilles., son com/pagnon Amour, ainsi que Vénus et Silène,

Mon Choiseul, levé tes yeux, Ces mesmes flambeaux des cieux, Ce soleil et ceste lune, G'estoit la mesme commune Qui lui soit à nos ayeux.

' Éd. p, Bi., t. Il, p. 352.

Mais rien ne se perd là haut, Et le genre humain défaut Gomme une rose pourprine, Qui languit dessus Fespine Si tost qu'elle sent le chaud.

Nous ne devons espérer De tousjours vifs demeurer, Nous, le songe d'une vie :

Qui, bons dieux, auroit envie De vouloir toujours durer ?

Non, ce n'est moy qui veux or Vivre autant que fit Nestor :

Quel plaisir, quelle liesse Reçoit l'homme en sa vieillesse, Eust-il mille talens d'or ?

L'homme vieil ne peut marcher, N'ouyr, ne voir, ni mascher : C'est une idole enfumée Au coin d'une cheminée.

Qui ne fait rien que cracher.

Il est tousjours en courroux.

Bacchus ne luy est plus doux, Ny de Venus l'accoinlance En lieu de mener la dance, Il tremblotte des genoux.

Si quelque force ont mes vœux, Escoutez, dieux ! je ne veux Attendre qu'une mort lente Me conduise à Rhadamante Avecques des blancs cheveux.

[Aussi je ne veux mourir Ores que je puis courir, Ouir, parler, boire et rire, Danser, jouer de la lyre, Et de plaisirs me nourrir,]

Ah ! qu'on me ferait grand tort De me traîner voir le bord, Ce jourd'huy, du fleuve courbe, Qui là bas reçoit la tourbe Qui tend les bras vers le port !

Car je vis : et c'est grand bien De vivre, et de vivre bien, Faire envers Dieu son office, Faire à son prince service, Et se contenter du sien.

Celuy qui vit en ce poinct, Heureux ne convoite point Du peuple estre nommé Sire, D'adjoindre au sien un empire, De trop d'avarice espoincl.

Celuy n'a soucy quel roy Tyrannise sous sa loy Ou la Perse ou la Syrie, Ou l'Inde ou la Tartaric :

Car celuy vit sans esmoy :

Ou bien s'il a quelque soin.

C'est de s'endormir au coin *

De quelque grotte sauvage.

Ou le long d'un beau rivage, Tout seul se perdre bien loin ;

Et soit à l'aube du jour, Ou quand la uuict fait son tour En sa charrette endormie, Se souvenant de s'amie, Tousjours chanter de l'amour. ^

Rhylhme inventé.

Quand je veux en amour prendre mes passe-temps, M'amie, en se moquant, laid et vieillard me nomme Quoy, dit-elle, rêveur, tu as plus de cent ans, Et tu veux contrefaire encore le jeune homme? Tu ne fais que hennir, tu n'as plus de vigueur, Ta couleur est d'un mort qu'où dévale en la fosse : Vraye est, quand tu me vois, tu prens un peu de cœur Un cheval généreux ne devient jamais rosse. Si tu le veux savoir prens ce miroir, et voy Ta barbe en tous endroits de neige parsemée, Ton œil qui fait la cire espesse comme un doy. Et ta face qui semble une idole enfumée. Alors je lui respons : Quant à moy je ne sçay Si j'ai l'œil chassieux, si j'ai perdu courage. Si mes cheveux sont noirs ou si blancs je les ay ; . Il n'est plus temps d'apprendre à mirer mon visage. Mais puis que mon corps doit sous la terre moisir Bien tost, et que Pluton victime le veut prendre. Plus il me faut haslcr de ravir le plaisir, D'autant plus que ma vie est proche de sa cendre. *

D'Anacréon»

> Éd. P. Bl., t. II, p. 353.

* Ed. P. Bl., t. II, p. 357.

ODBS 167

Si tost que tu sens arriver La froide saison de l'hyver, En octobre, douce arondelle, Tu t'en voles bien loin d'icy ; Puis quand l'hjver est adoucy, Tu retournes toute nouvelle.

Mais Amour, oyseau comme loy, Ne s'enfuit jamais de chez moy :

Tousjours mon hoste je le trouve :

11 se niche en mon cœur tousjours, Et pond mille petits Amours, Qu'au fond de ma poitrine il couve.

L'un a des ailerons au flanc, L'autre de duvet est tout blanc, Et l'autre dans le nid s'essore :

L'un de la coque à demy sort, Et l'autre en becquette le bort, Et l'autre est dans la glaire encore.

J'entens, soit de jour, soit de nuit, De ces petits Amours le bruit, Béans pour avoir la bêchée, Qui sont nouris par les plus grana.

Et grands devenus tous les ans Font une nouvelle nichée.

Quel remède auroy-je, Brinon, Encontre tant d'Amours, sinon (Puis que d'eux je me désespère)

Pour soudain guarir ma langueur, D'une dague m'ouvrant le cœur, Tuer les petits et la mère ? '

D'Anacréon.

La belle Venus un jour M'amena son fils Amour ; Et l'amenant me vint dire :

Escoute, mon cher Ronsard, Enseigne à mon enfant l'art De bien jouer de la lyre.

Incontinent je le pris.

Et soigneux je luy appris Gomme Mercure eut la peine De premier la façonner, Et de premier en sonner Dessus le mont de Cylleoe :

Gomme Minerve inventa Le hautbois, qu'elle jetta Dedans l'eau toute marrie :

Gomme Pan le chalumeau.

Qu'il pertuisa du roseau Formé du corps de s'amie.

Ainsi, pauvre quej'estois, Tout mon art je recordois A cet enfant pour l'apprendre :

Mais luy, comme un faux garson, Se moquoit de ma chanson.

Et ne la vouloit entendre.

» Éd. P. Bl., t. Il, p. 3o7

Pauvre sot, ce me dit-il, Tu te penses bien subtil 1 Mais lu as la teste foie D'oser l'égaler à moy, Qui jeune en sçay plus que loy, Ny que ceux de ton escole.

Et alors il me sourit, Et en me flattant m'apprit Tous les œuvres de sa mère, Et comme, pour trop aimer, Il avoit fait transformer En cent figures son père.

Il me dit tous ses attraits, Tous ses jeux, et de quels traits Il blesse les fantaisies Et des hommes et des dieux, Tous ses lourmens gracieux, Et toutes ses jalousies.

El me les disant alors J'oubliai tous les accors De ma lyre desdaignée, Pour retenir eu leur lieu L'autre chanson que ce dieu M'avoit par cœur enseignée ^

Imité de Bien. Rien de plus simple, de plus pur et de mieux senti que cette jolie pièce.

' Ed. P. Bl., t. II, p. 360.

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