‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 89 sur 135 · MAGIE · texte numérisé non relu

MAGIE

ou DELIVRANCE d'aMOUR

Sans avoir lien qui m'estraigne, Sans cordons, ceintures ni nouds, Et sans jartiere à mes genous Je viens dessus ceste montaigne;

Afin qu'autant soit relasché Mon cœur d'amoureuses tortures, Comme de nœuds et de ceintures Mon corps est franc et détaché.

Venez tost, aërins gendarmes ; Démons, volez à mon secours ; Je quitte, apostat des amours, La solde, le camp et les armes.

Vents qui meuvez l'air vostrc amy, Enfans engendrez de la Seine,

' l'd. P. BL, t. II, p. 368.

En rOcean noyez ma peine :

Noyez Amour mou ennemy.

Va-l'en habiter tes Cythercs, Ton Paphos, prince Idalien :

Icy pour rompre ton lien Je n'ay besoin de tes mystères.

Anterot, preste-moy la main, Enfonce tes flèches diverses ; Il faut que pour moy tu renverses Ce boute-feu du genre humain.

Je le pry, grand dieu, ne m'oublie :

Sus, page, verse à mon costé Le sac que tu as apporté , Pour me guarir de ma folie.

Bru-le ce soufre et cet encens :

Comme eu l'air je voy consommée Leur vapeur, se puisse en fumée Consommer le mal que je sens.

Verse-moy l'eau de ceste esguiere; Et comme à bas tu la respans , Qu'ainsi coule en ceste rivière L'amour, duquel je me repens.

Ne tourne plus ce devideau :

Comme soudain son cours s'arreste, Ainsi la fureur de ma teste Ne tourne plus en mon cerveau.

Laisse dans ce genièvre prendre Un feu s'en fumant peu à peu :

Amour! je ne veux plus de feu, Je ne veux plus que de la cendre.

Vien viste, enlasse-moy le flanc, Non de thym, ni de marjolaine, Mais bien d'armoise et de vervaine, Pour mieux me rafraischir le sang.

Verse du sel en cesle place :

Comme il est infertile , ainsi L'engeance du cruel soucy Ne couve en mon cœur plus de race.

Romps devant moy tous ses presens, Cheveux, gands, chifres, escriture.

Romps ses lettres et sa peinture, Et souffle les morceaux aux vens.

Vien donc, ouvre-moy ceste casge.

Et laisse vivre en libériez Ces pauvres oiseaux arrestez, Ainsi que j'estois, en servage.

Passereaux, volez à plaisir.

De ma cage je vous délivre, Comme désormais je veux vivre Au gre de mon premier désir.

Vole, ma douce tourterelle, Le vray symbole d'amitié ; Je ne veux plus d'une moitié Me feindre une plainte nouvelle.

Pigeon, comme tout à l'entour Ton corps emplumé je desplumc,

Puissé-je, en ce feu que j'allume, Déplumer les ailes d'Amour.

Je veux à la façon antique Bastir un temple de cyprès, Où d'Amour je rompray les traits Dessus l'autel Anterotique.

Vivant il ne faut plus mourir, Il faut du cœur s'oster la playe :

Dix lustres veulent que j'essaye Le remède de me guarir.

Adieu, Amour, adieu tes fiâmes, Adieu ta douceur, ta rigueur, Et bref, adieu toutes les dames Qui m'ont jadis bruslé le cœur.

Adieu le mont Valerien Montagne par Venus nommée, Quand Francus conduit son armée Dessus le bord Parisien, ^

Anterot, preste-moy la main. Antcrot est pris pour une divinité contraire à l'Amour. — Adieu le mont Valerien. On ne voit pas trop par quelle transformation Valerien vient de Vénus ; mais il n'y faut pas regarder de si près en cette sorte de ballade fantastique, où Ronsard a mis en œuvre toute la liturgie de fantiquité, en y ajoutant quelques cérémonies de sa propre invention.

« Éd. P. Bl., t. II, p. 372.

LA FRANGIADE

Ce serait ici le lieu de donner des extraits du célèbre poème de la Franciade^ s'il valait la peine qu'on s'y arrêtât. Ronsard Tenlreprit encore jeune, sous le règne de Henri II, afin qu'on ne pût reprocher à la France de manquer d'un poème épique. Charles IX le soutint vivement dans cette résolution ; mais après la mort de ce prince, comme l'état des finances ne permettait plus les gratifications, le poème en souffrit beaucoup et demeura inachevé. Il devait avoir vingt-quatre chants, comme Ylliade, et tel qu'il nous reste, il n'en a que quatre. Ronsard n'eut jamais le courage d'aller au delà, et, quand on en a essayé la lecture, on conçoit aisément son dégoût. C'est une suite mal tissue, une mosaïque laborieuse de tous les lieux communs épiques de l'antiquité.

Francus ou Francien, fils d'Hector et d'Andromaque, a échappé au sac de Troie par la protection de Jupiter, et a été élevé à Buthrote, en Epire, près de sa mère et sous la surveillance de son oncle Héléniu. Son éducation terminée, Jupiter envoie Mercure annoncer aux parents les hautes destinées du jeune héros, qui ne tarde pas à s'embarquer avec une belle armée de Tro^ens. Mais l'éternelle colère de Junon et de Neptune soulève les flots, et Francien, ayant perdu tous ses vaisseaux, échoue en Crète, où il est courtoisement reçu par le roi

176 LA FRANGIADE

Dicée. Ce Dicôe a un fils, Orée, qui vient de tomber aux mains du géant Phovère, et que Francien délivre. Il a aussi deux filles, Glymène et Ilyante, qui deviennent Tune et Fautre amoureuses du noble étranger. Hyantc est préférée, et sa sœur, de désespoir, se jette à la mer, où elle se change en déesse marine. Au reste, ce n'est guère par amour que Francus a donné la préférence à Ilyante ; mais Cybèle, transformée en Turnien, compacnon de Francus, lui a ccmseillé de s'attacher à cette jeune princesse, qui connaît les augures et pourra lui révéler l'avenir de sa race. Au quatrième livre, en effet, Hyante consent à évoquer les ombres infernales ; elle prophétise à Francus son voyage en Gaule, la fondation du royaume très-chrétien, et trace en détail le résumé historique du règne des Mérovingiens et des Carlovingiens.

C'est là que s'arrête ce poème peu regrettable. Les envieux de Ronsard firent des épigrammes contre lui et le raillèrent de tant de promesses fastueuses qui n'avaient abouti à rien. Ses amis le vengèrent en louant outre mesure ces quatre premiers livres si froids et si ennuyeux. Chose assez remarquable, ils sont écrits en vers de dix syllabes, et non pas en alexandrins, Ronsard va même dans sa préface jusqu'à refuser aux alexandrins le caractère héroïque qu'il leur avait autrefois attribué. « Depuis ce temps, dit-il, j'ay veu, cogneu et pratiqué par longue expérience que je m'estois abusé ; car ils sentent trop la prose très-facile et sont trop énervés et flasques, si ce n'est pour les traductions, auxquelles, à cause de leur longueur, ils servent de beaucoup pour interpréter les sens de l'autheur qu'on entreprend. Au reste, ils ont trop de caquet, s'ils ne sont baslis de la main d'un bon artisan qui les face, autant qu'il luy sera possible, hausser, comme les peintures relevées, et quasi séparer du langage commun, les ornant et les enrichissant de figures, etc., etc. »

Il y a dans tout ceci uno sint^ulièrc confusion, et cette querelle suscitée à l'alexandrin témoigne chez Ronsard plus de bonne foi que de saine critique. Il lui convenait moins qu'à personne de médire de l'alexandrin, qu'il avait tiré de l'oubli et dont il faisait d'ordinaire un usage si bien entendu. Quand ce vers se serait par instant rapproché de la prose, le malheur n'était pas grand, et il fallait plutôt y voir un avantage. Certes, s'il n'avait eu que ce défaut, il n'aurait pas mérité la guerre piquante que lui ont déclarée de spirituels écrivains de nos jours, M. de Stendhal dans ses divers ouvrages, et M. Prosper Duvergier dans le Globe. Sur cet alexandrin officiel et solennel, sur cette espèce de perruque k la Louis XIV, symétriquement partagée en deux moitiés égales, toute plaisanterie est légitime, et nous sommes le premier à y applaudir. Mais l'autre alexandrin, celui de Ronsard, de Baïf et de Régnier, celui des Victor Hugo, des Lebrun, des Barthélémy et Méry, celui-là nous semble un instrument puissant et souple, élastique et résistant, un ressort en un mot qui, tout en cédant à la pensée, la condense et l'enserre. A moins d'en vouloir mortellement au vers, on doit être satisfait d'une forme si heureuse. Cette petite digression nous a un peu éloigné de Ronsard et de sa Franciade. Nous n'en extrairons aucun morceau ; nous nous bornerons à citer plusieurs passages curieux de sa préface, qui donneront une idée indirecte, mais suffisante, de l'œuvre : car ici l'œuvre a été rigoureusement déduite des principes de la préface.

... Les excellens poètes nomment peu souvent les choses par leur nom propre. Virgile, voulant desei'ire le jour ou la nuict, ne dit point simplement et en paroles nues : Il estoit jour, il estoit nuict ; mais par belles circonlocutions,

Postera Phsebea lustrabat lampade terras, Humenteiiique Aurorapolo dimoverat umbram.

...Labourer, vertere terram. Filer, toîerare vitam coïo , tenuique Minerva. Le pain , dona lahoratœ Cereris. Le vin, pocula Bacchi. Telles semblables choses sont plus belles par circonlocutions que par leurs propres noms : mais il eu faut sagement user : car autrement tu rendrois ton ouvrage plus enflé et boufi que plein de majesté. Tu n'oublieras les descriptions du lever et coucher du soleil, les Signes qui se lèvent et couchent avec luy, ny les sereuitez, orages et tempestes...

. . .Tu enrichiras ton poëme par varietez prises de la nature, sans exlravaguer comme un frenetiq. Car pour vouloir trop éviter, et du tout te bannir du parler vulgaire, si tu veux voler sans considération par le travers des nues et faire des grotesques, Chimères et monstres, et non une naïfve et naturelle poésie, tu seras imitateur d'Ixion, qui engendra des phantosmes au lieu de légitimes et naturels enfans. Tu dois d'avantage, lecteur, illustrer ton œiivre de paroles recherchées et choisies et d'argumens renfor-

DE LA FUANGIADE 179

cez, taiitost par fables, tantost par quelques vieilles histoires , pourveu qu'elles soient briefvement escrites et de peu de discours, l'enrichissaut d'epithetes significatifs et non oisifs, c'est à dire qui servent à la substance des vers, et par excellôutes, et toutefois rares, sentences ; car si les sentences sont trop fréquentes en ton œuvre héroïque, tu le rendras monstrueux, comme si tout ton corps n'estoit composé que d'yeux et non d'autres membres, qui servent beaucoup au commerce de nostre vie : si ce n'estoit en la tragédie et comédie, lesquelles sont du tout didascaliques et enseignantes, et qu'il faut qu'en peu de paroles elles enseignent beaucoup, comme mirouers de la vie humaine, d'autant qu'elles sont bornées et limitées de peu d'espace, c'est à dire d'un jour entier.

Les plus excellens maistres de ce mesLier les commencent d'une minuict à l'autre, et non du poinct du jour au soleil couchant, pour avoir plus d'estenduo et de longueur de temps.

Le poëme héroïque, qui est tout guerrier, comprend seulement les actions d'une année entière, et semble que Virgile y ait failly, selon que luy-mesme l'escrit :

Annuus exactis completur mensibus orbis Ex quo reliquias divinique ossa parentis Gondidimus terra.

Il y avoit desja un an passé quand il fit les jeux funèbres de son père en Sicile, et toutefois il n'aborda de long lems après en Italie.

Tous ceux qui escrivent en carmes, tant doctes puissent-ils estre, ne sont pas poètes. Il y a autant

de différence entre un poëte et un versificateur, qu'entre un bidet et un généreux coursier de Naples, et, pour mieux les accomparer, entre un vénérable prophète et un charlatan vendeur de triades ^ Il me semble, quand je les voy armez de mesmes basions que les bons maistres, c'est à dire des mesmes vers, des mesmes couleurs, des mesmes nombres et pieds, dont se servent les bons autheurs, qu'ils ressemblent à ces Hercules desguisez es tragédies, lesquels acheptent la peau d'un lion chez un peletier, une grosse massue chez un charpentier, et une fausse perruque chez un attiffeur : mais quand ce vient à combattre quelque monstre, la massue leur tombe de la main, et s'enfuyent du combat comme couards et poltrons. Ces versificateurs se contentent de faire des vers sans ornement, sans grâce et sans art, et leur semble avoir beaucoup fait pour la republique, quand ils ont composé de la prose rimée. Au contraire, le poëte héroïque invente et forge argumens tous nouveaux, fait entreparler les dieux aux hommes et les hommes aux dieux, fait haranguer les capitaines comme il faut, deserit les batailles et assauts, factions et entreprises de guerre : se mesle de conjecturer les augures, et interpréter les songes : n'oublie les expiations et les sacrifices que l'on doit à la divinité : tautost il est philosophe, tantost médecin, arboriste *, anatomiste et jurisconsulte, se servant de l'opinion de toutes sectes,

• Triade, ihériaque, drogue.

* La Fontaine a dit encore :

Tu veux faire ici l'arborisle Et ne fus jamais que boucher.

Liv. V, f. 8.

Depuis l'usage a prévalu de dire : herboriste. Mais ; arboriste avait un sens plus étendu. (L. M.)

DE LA. FBANCIADH 181

selon que son argument le demande : bref, c'est un homme, lequel comme une mouche à miel delibe et sucée toutes fleurs, puis en fait du miel et son profit selon qu'il vient à propos. Il a pour maxime très-nécessaire en son art, de ne suivre jamais pas à pas la vérité, mais la vraysemblance et le possible ; et sur le possible, et sur ce qui se peut faire, il bastit son ouvrage, laissant la véritable narration aux historiographes, qui poursuivent de fil en esguille, comme on dit en proverbe, leur subjcct entrepris du premier commencement jusques à la fui. Au contraire , le poëte bien advisé, plein de laborieuse industrie, commence son œuvre par le milieu de l'argument, et quelquefois par la fm : puis il déduit, et poursuit si bien son argument par le particulier accident et événement de la matière qu'il s'est proposé d'escrire, tantost par personnages parlans les uns aux autres, tantost par songes, prophéties et peintures insérées contre le dos d'une muraille et des harnois, et principalement des boucliers, ou par les dernières paroles des hommes qui meurent, ou par augures et vol d'oiseaux et phantastiques visions de dieux et de démons, ou monstrueux langages des chevaux navrez à mort : tellement que le dernier acte de l'ouvrage se cole, se lie et s'enchaisne si bien et si à propos l'un dedans l'autre, que la fm se rapporte dextrement et artificiellement au premier poinct de l'argument. Telles façons d'escrire, et tel art plus divin que humain est particulier aux poètes, lequel de prime face est caché au lecteur, s'il n'a l'esprit bien rusé pour comprendre un tel artifice. Plusieurs croyent que le poëte et l'historien soient d'un mesme mcttier : mais ils se trompent beaucoup, car ce soni

divers artisans, qui n'ont rien de commun l'un avecques l'autre, sinon les descriptions des choses, comme batailles, assauts, montaignes, forests et rivières, villes, assietes de camp, stratagèmes, nombre des morts, conseils et pratiques de guerre : en cela, il ne faut point que le poêle faille non plus que l'historien. Au reste, ils n'ont rien de commun (comme j'ay dit) sinon que l'un ni l'autre ne doit jamais mentir contre la vérité de la chose, comme a failli Virgile au temps, c'est à dire en la chronique ^ lequel a faict Didon, fille de Belus, estre du temps d'J^née, encore qu'elle fust cent ans devant pour le moins : mais il inventa telle ruse pour gratifier Auguste et le peuple Romain vainqueur de Carthage, donnant par les imprécations de Didon commencement de haine et de discorde mortelle entre ces deux florissantes nations. La plus grande partie de ceux qui escrivenl de nostre temps se traînent énervez à fleur de terre, comme foibles chenilles qui n'ont encor la force de grimper aux faistes des arbres, lesquelles se contentent seulement de paistre la basse humeur de la terre, sans affecter la nourriture des hautes cymes, auxquelles elles ne peuvent atteindre à cause de leur imbécillité. Les autres sont trop empoulez, et presque crevez d'enflures comme hydropiques, lesquels pensent n'avoir rien fait d'excellent, s'il n'est extravagant, creux et bouffy, plein de songes monstrueux et de paroles piafées, qui resemblent plustost à un jargon de gueux ou de Boëmiens qu'aux paroles d'un citoyen honueste et bien appris. Si tu veux démembrer leurs carmes, tu n'en feras sortir que du

• Chronologie. (L. M.)

vent, non plus que d'une vessie de pourceau pleine de pois, que les petits enfans crèvent pour leur servir de jouet.

Les autres plus rusez tiennent le milieu des deux, ny rampans trop bas, ny s'eslevans trop haut au travers des nues, mais qui d'artifice et d'un esprit naturel, elabouré par longues estudes, et principalement par la lecture des bons vieux poètes grecs et latins, descrivent leurs conceptions d'un style nombreux, plein d'une vénérable majesté, comme a faict Virgile en sa divine Jîueïde. Et n'en cherche plus d'autres, lecteur, en la langue romaine, si ce n'estoit de fortune Lucrèce; mais parce qu'il a escrit ses frenaisies, lesquelles il pensoit estre vrayes selon sa secte, et qu'il n'a pas basti son œuvre sur la vraysemblance et sur le possible, je lui oste du tout le nom de poêle, encov • que quelques vers soient non seulement excellens, mais divins. Au reste, les autres poêles latins ne sout que naquets^ de ce brave Virgile, premier capitaine des Muses, non pas Horace mesmes, si ce n'est en quelques-unes de ses odes ; ny Catulle, Tibulle, et Properce, encore qu'ils soient très excellens en leur meslier : si ce n'est Catulle en son Atys, et aux Nopces de Peleus : le reste ne vaut la chandelle. Stace a suivi la vraysemblance en sa Thebaïde. De nostre iemps Fracastor s'est monstre très excellent en sa Syphiliis, bien que ses vers soient un peu rudes. Les autres vieils poètes romains, comme Lucain et Silius Italicus, ont couvert l'hisioire du manteau de poésie : ils eussent mieux fait, à mon advis, en quelques endroits d'escrire en prose. Clau-

' Naquet, laquais, valet

dian est poêle ea quelques endroits, comme au Ravissement de Proserpine : le reste de ses œuvres ne sont qu'histoires de sou temps, lequel comme les autres s'est plus estudié à l'enflure qu'à la gravité. Car voyans qu'ils ne pouvoient égaler la majesté de Virgile, se sont tournez à l'enflure et à je ne sçais quelle poiucte et argutie monstrueuse, estimans les vers estre les plus beaux, ceux qui avoieut le visage plus fardé de telle curiosité. Il ne faut s'esmerveiller, si j'estime Virgile plus excellent et plus rond, plus serré et plus parfait que tous les autres, soit que, dès ma jeunesse, mon régent me le lisoit à l'escole, soit que depuis je me sois fait une idée de ses conceptions en mon esprit (portant tousjours son livre à la main), ou soit que l'ayant appris par cœur dès mon enfance, je ne le puisse oublier.

Au reste, lecteur, je te veux bien advenir que le bon poète jette tousjours le fondement de son ouvrage sur quelques vieilles annales du temps passé, ou renommée invétérée, laquelle a gagné crédit au cerveau des hommes. Comme Virgile sur la commune renommée , qu'un certain Troyen nommé Mnée, chanté par Homère , est venu aux bords Lavinicîis, luy, ses navires et son fils, où depuis Rome fut bastie, encores que ledit JËnée ne vinst jamais en Italie : mais il n'esloit pas impossible qu'il n'y peust venir. .Sur telle opinion desja reçue du peuple il bastit sou livre de l'Enéide. Homère, auparavant luy, en avoit fait de mesme , lequel, fondé sur quelque vieil conte de son temps de la belle Heleine et de l'armée des Grecs à Troye, comme nous faisons des contes de Lancelot, de Tristan, de Gauvain etd'Artus, fonda là dessus son Iliade. Car

DE LA FRANCIADE 1 8"j

les propres noms des capitaines et soldats troyens, qui parloient phrygien et non grec, et avoient les noms de leur nation, monstrent bien comme évidemment ce n'est qu'une fiction de toute l'Iliade, et non vérité : comme de Hector, Priam, Poly damas, Antenor, Deïphobus, Cassandre, Helenus, et presque tous les autres, forgez au plaisir d'Homère. . Or imitant ces deux lumières de poésie, fondé et appuyé sur nos vieilles annales, j'ay basty ma Frauciade, sans me soucier si cela est vray ou non, si nos roys sont Troyens ou Germains, Scytes ou Arabes; si Francus est venu en France ou non, car il y pouvoit venir; me servant du possible, cet non de la vérité. C'est le fait d'un historiographe d'espluchcr toutes ces considérations, et non aux poètes, qui ne cherchent (jue le possible, puis d'une petite scintille font naistre un grand brazier, et d'une petite cassine un magnifique palais, qu'ils enrichissent, dorent et embellissent par le dehors de marbre, jaspe et porphyre, de guillochis, ovalles, frontispices et piedsdestals, frises et chapiteaux, et par dedans de tableaux, tapisseries eslevées et bossées d'or et d'argent, et le dedans des tableaux ciselez et burinez, raboteux et difficiles à tenir es mains, à cause de la rude engraveure des personnages qui semblent vivre dedans. Après ils adjoustent vergers et jardins, compartimens et larges allées, selon que les poètes ont un bon esprit naturel et bien versé en toutes sciences, et digue de leur mestier : car la plupart ne fait rien qui vaille, semblables à ces apprenlifs qui ne sçavent que broyer les couleurs, et non pas peindre. Souvienne-toy, lecteur, de ne laisser passer sous silence l'histoire ny la fable appartenant à la matière, et la

nature, force et proprielez des arbres, fleurs, plantes et racines, principalement si elles sont anoblies de quelques vertus non vulgaires, et si elles servent à la médecine, aux incantations et magies, et en dire un mot en passant par quelque demi vers, ou pour le moins par un epithete. Nicandre *, autheur grec, t'en monstrera le chemin, et Golumelle en son Jardin ^, ouvrage autant excellent que tu le sçaurois désirer. Tu n'oubliras aussi ny les montaignes, forests, rivières, villes, republiques, havres et ports, cavernes et rochers, tant pour embellir ton œuvre par là, et le faire grossir en un juste volume, que pour te donner réputation et servir de marque à la postérité. Quant aux capitaines et conducteurs d'armées et soldats, tu en diras les pères et les mères, ayeux, villes, et habiilemens, et leurs naissances, et feras une fable là dessus, s'il en est besoin, comme.

Hic Ammone satus rapta Garamantide nympha.

Puis, en un autre lieu, parlant d'Hippolyte :

... Insignem quem mater Ariciamisit Eductum Egerise lucis Hymettia circum

Liltora,

Puis autre part, parlant d'Helenor qui estoit tombé de la tour demy-bruslé :

Quorum primœvus Helenor,

Meecnio régi quem serva Licymnia furtim Sustulerat, vetitisque ad Trojam miserai armis.

Theriaca et Alexipharmaca, publiés pour la première fois à Venise, 1499. (L. M.)

* Le dixième livre de l'ouvrage de Columelle De re rustica, consacré à la culture des jardins, est seul versifié. (L. M.)

DELAFRANGIADE 187

Quant aux habillemens, tu les vestiras tantost de la peau d'un lion, tantost d'un ours, tantost

Demissa ab Iseva pantherse terga retorquens.

Tu n'oubliras à fortifier et asseurer ton esprit (s'il est en doute) ou par un augure, ou par un oracle, comme,

At rex sollicitus monstris oracula Fauni Fatidici genitoris adiU

Puis,

Aspice bis senos Isetantes agmine cycnos.

Et en une autre part,

Ecce levis summo de vertice visas luli Fundere lumen apex.

Il ne faut aussi oublier les admonestemens des dieux transformez en vulgaires :

Forma tum vertitur cris

Antiquum in Buten : hic Dardanio Anchisse Armiger anto fuit.

Tu ne transposeras jamais les paroles ny de ta prose ny de tes vers : car nostre langue ne le peut porter, non plus que le latin un solécisme. Il faut dire : Le roy alla coucher de Paris à Orléans ; et non pas : à Orléans de Paris le roy coucher alla.

J'ai esté d'opinion en ma jeunesse, que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'estoient pas bons en nostre poésie ; toutesfois j'ai coqnu depuis le contraire par la lecture des autheurs grecs et romains, comme,

Laviu.'a venit

Littora.

- J'avais aussi pensé, que les mots finissaus par voyelles et diphthongucs, et renconlrans après un autre vocable commençant par une voyelle ou diphlhongue, rendoient le vers rade : j'ay appris d'PIomere et de Virgile, que cela n'estoit point malséant, comme suh llio alto^ lo7iio in magno. Homère en est tout plein. Je m'asseure que les envieux caquctcront, de quoy j'allègue Virgile plus souvent qu'Homère qui estoit son'maistre et son patron : mais je l'ay fait tout exprès, sçachanr bien que nos François ont plus de cognoissance de Virgile que d'Homère et d'autres autheurs grecs. Je suis d'advis de i")ermettre quelque licence à nos poètes françois, pourveu qu'elle soit rarement prise. De là sont venues tant de belles figures que les poètes en leur fureur ont trouvées, franchissant la loy de grammaire, c[ue depuis les orateurs de sens rassis ont illustrées, et leur ont quasi baillé cours et crédit, faisans leur profit de la folie d'autruy.

Quant aux comparaisons dont j'ay parlé au commencement assez briefvement, tu les chercheras des artisans de fer et des veneurs, comme Homère, pescheurs, architectes, massons, et, brief, de tous mestiers dont la nature honore les hommes. Il faut les bien mettre et les bien arranger aux lieux propres de ta poésie : car ce sont les nerfs et tendons des Muses, quand elles sont placées bien à propos, -et servantes à la matière : sinon, elles sont du tout ridicules et dignes du fouet. Ne sois jamais long en tes discours, si ce n'est que tu vacilles faire un livre tout entier de ce mcsme subjet. Car la poésie héroïque qui est dramatique, et qui ne consiste qu'en action, ne peut longuement traicter un mesme sujet, mais

passer de' l'un à l'autre eu cent sortes de varietez. Il ne faut oublier de laire, à la mode des anciens, des courtoisies aux estrangers, des magnifiques presens de capitaine à capitaine, de soldat à soldat, tant pour commencer amitié, que pour renouveler l'ancienne, et pour avon- de père on (ils logé les uns chez les autres. Tu embelliras de braves circonstances tes dons, et ne les présenteras tous nuds ny sans ornement, comme le présent du roi Latin à ^née :

Tu n'oubiiras à faire armer les capitaines comme ilfaut, de toutes les pièces de leurs harnois, soit que tu les appelles par leur nom propre, ou par périphrases : car cela apporte grand ornement à la poésie héroïque.

Stabant ter centum nitidi in prsesepibus altis, etc.

Tu n'oubiiras aussi la piste et battement de pied des chevaux, et représenter en tes vers la lueur et la splendeur des armes frappées de la clarté du soleil, et à faire voler les tourbillons de poudre soubs le pied des soldats et des chevaux couiants à la guerre, le cry des soldats, froissis de picques, brisement de lances, accrochement de haches, et le son diabolique des canons et harquebuses, qui font trembler la terre, et froisser l'air d'alentour. Si tu veux faire mourir sur le champ queljue capitaine ou soldat, il le faut ■ navrer au plus mortel lieu du corps, comme le cerveau, le cœur, la gorge, les aines, le diaphragme; et les autres que tu veux seulement blesser, es parties qui sont les moins mortelles: et en cela tu dois estre bon anatomiste. Si quelque excellent homme meurt, lu n'oubiiras son epitaphe en une demie ligne, ou une au plus, engravant dans tes vers les principaux

outils de son mestier, comme de Misene qui avoitesté trompette d'Hector, puis avoit tiré la rame de bonne volonté soubs ^uée : car c'estoit anciennement l'exercice de grands héros et capitaines, et mesme de ces quarante chevaliers qui allèrent avec Jason eii Colchos. Tu seras industrieux à esmouvoir les passions et affections de l'ame, car c'est la meilleure partie de ton mestier, par des carmes qui t'esmouvront le prem er, soit à rire ou à pleurer, afin que les lecteurs en facent autant après toy ^

Tu n'ùubliras jamais de rendre le devoir qu'on doit à la Divinité, oraisons, prières et sacrifices, commençant et finissant toutes les actions par Dieu, auquel les hommes attribuent autant de noms qu'il a de puissances et de vertus, imitateur d'Homère et de Virgile qui n'y ont jamais failli.

Tu noteras encores, lecteur, ce poinctqui te mènera tout droict au vray chemin des Muses : c'est que le poëte ne doit jamais prendre l'argument de son œuvre, que trois ou quatre cens ans ne soient passez pour le moins, afin que personne ne vive plus de son temps, qui le puisse de ses fictions et vraysemblances convaincre, invoquant les Muses qui se souviennent du passé et prophétisent l'advenir, pour l'inspirer et conduire plus par fureur divine que par invention humaine. Tu imiteras les effects de la nature en toutes tes descriptions, suivant Homère. Car s'il failbouiflir de l'eau en un chauderon, tu le verras premier fendre son bois, puis l'allumer et le soufler, puis la ilame environner la panse du chaudc-

1 Si vis me flere, dolendum est

Primuin ipsi tibi.

H or., Art poétique.

ron tout à l'entour, et l'escume de l'eau se blanchir et s'enfler à gros bouillons avec un grand bruit : et ainsi de toutes les autres choses. Car en telle peinture, ou plustot imitation de la nature, consiste toute l'ame de la poésie héroïque, laquelle n'est qu'un enthousiasme et fureur d'un jeune cerveau. Geluy qui devient vieil, matté d'un sang refroidy, peut bien dire adieu aux Grâces et aux Muses.

Donc, lecteur, celuy qui pourra faire un tel ouvrage, et qui aura une boviche sonnant plus hautement que les autres, et toutefois sans se perdre dans les nues, qui aura l'esprit plus plein de prudence et d'advis, et les conceptions plus divines, et les paroles plus rehaussées et recherchées, bien assises en leur lieu par art et non à la volée, donne-luy nom de poëte, et non au versificateur, composeur d'epigrammes, sonnets, satyres, élégies, et autres tels menus fatras, où l'artifice ne se peut estendre : la simple narration enrichie d'un beau langage est la seule perfection de telles compositions.

Veux-tu sçavoir, lecteur, quand les vers sont bons et dignes de la réputation d'un excellent ouvrier? Suy le conseil d'Horace* : il faut que tu les desmembres et desassembles de leur nombre, mesure et pieds, que tu les transportes, faisant les derniers mots les premiers, et ceux du milieu les derniers. Si tu trouves, après tel desassemblement, de la ruine du bastiment, de belles et excellentes paroles, et phrases non vulgaires, qui te contraignent d'enlever ton esprit outre le parler commun, pense

* C'est aussi le conseil de Voltaire

que lels vers sont bons et clignes d'un excellent poète. Exemple des mauvais vers :

Madame, en bonne foy je vous donne mon cœur, N'usez point envers moi, s'il vous plaist, de rigueur

EfiFace cœiir^ et riguem\ tu n'y trouveras un seul mot qui ne soit vulgaire ou trivial. Ou si tu lis ceux-cy :

Son harnois il endosse, et furieux, aux armes, Pro fendit par le fer un scadron de gensd'armes.

tu trouveras au desmembremeut et desliaison de ces deux carmes, qui te servent d'exemple pour les autres, toutes belles et magnifiques paroles, harnois^ endosse, furieux, armes, profencUt, fer, scadron, gensd'armes. Cela se doit faire tant que l'humain artifice le pourra : car bien souvent la matière ni le sens ne désirent pas telle hausseure de voix, et principalement les narrations et pourparlers des capitaines, conseils et délibérations es grandes affaires, lesquelles ne demandent que parole nue et simple, et l'exposition du faict : car tantost il doit eslre orné, et tanlost non : car c'est un extrême vice à un orfèvre de plomber de l'or^ Il faut imiter les bons mesnagers, qui tapissent bien leurs sales, chambres et cabinets, et non les galetas, où couchent les valets. Tu auras les conceptions grandes et hautes, comme je t'ay plusieurs fois adverti, et non monstrueuses ny quintessencieuses comme sont celles des Espagnols. Il

1 II faudrait plutôt de dorer du plomb.- • i-

DE LA FBANCIADE 193

faudroit un Apollon pour los interpi-eter, encore il y seroit bien empesché avec tous ses oracles et trépieds. Tu n'oubliras les noms propres des outils de tous mestiers, et prendras plaisir à t'en enquerre le plus que tu pourras, et principalement de la chasse. Homère a tiré toutes ses plus belles Comparaisons de là. Je veux bien t'advertir, lecteur, de prendre garde aux lettres, et feras jugement de celles qui ont plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, 0, U, et les consonnes M, B, et les SS, finissants les mots, et sur toutes les RR, qui sont les vrayes lettres héroïques, font une grande sonnerie et batterie aux vers. Suy Virgile qui est maistre passé en la composition et structure des carmes : regarde un peu quel bruit font ces deux icy sur la fin du huictiesme de VyEneide :

Una oinnes ruere, ac totum spumare reductis Gonvulsum remis, rostris stridentibus, ajquor.

Tu en pourras faire en ta langue autant que tu pourras. Tu n'oubliras aussi d'insérer en tes vers ces lumières, ou plustost petites âmes de la poésie, comme,

Italiam metire jacens,

qui est proprement un sarcasme, c'est à dire, une mocquerie, que le vainqueur fait sur le corps navré à mort de son enuemy.

Et fralrem ne desere frater.

.... Et dulces moriens reminiscitur Argos. Seminecesquc micantdigiti, ferruraque retractant.

Au reste, lecteur, si je te voulois instruire et t'in-

former de tous les préceptes qui appartiennent à la poésie héroïque, il me faudroit une rame de papier : mais les principaux que tu as leu auparavant te conduiront facilement à la cognoissance des autres. Or venons à nos vers communs de dix à onze syllabes, lesquels, pour es tre plus courts et pressez, contraignent les poètes de remascher et ruminer plus longuement : et telle contrainte en méditant et repensant fait le plus souvent inventer d'excellentes conceptions, riches paroles et phrases elabourées ; tant vaut la méditation, qui par longueur de temps les engendre en un esprit melancholique, quand la bride de la contrainte arreste et refraint la première course impétueuse des fureurs et monstrueuses imaginations de l'esprit, à l'exemple des grandes rivières qui bouillonnent, escument et frémissent à l'enlour de leurs remparts, où quand elles courent la plaine sans contrainte, elles marchent lentement et paresseusement, sans frapper le rivage ny d'escumes ny de bruit. Tu n'ignores pas, lecteur, qu'un poëte ne doit jamais estre médiocre en son mestier, ni sçavoir sa leçon à demy, mais tout bon, tout excellent et tout parfait : la médiocrité est un extrême vice en la poésie, il vaudroit mieux ne s'en mesler jamais et apprendre un autre mestier.

D'avantage je te veux bien encourager de prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux, pourveu qu'ils soient moulez et façonnez sus un patron desja receu du peuple. Il est fort difficile d'escrire bien en nostre langue, si elle n'est enrichie, autrement qu'elle n'est pour le présent, de mots et de diverses manières de parler. Ceux qui escrivent journellement en elle sçavent bien à quoy leur en

DB LA FHANCIADE 195

tenir : car c'est une extrême geine de se servir tousjours d'un mot.

Outre je t'adverti de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables, et principalement ceux du langage wallon et picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue françoise, j'enten de celle qui eut cours après que la latine n'eut plus d'usage en nostre Gaule, et choisir les mots les plus pregnaots et significatifs, non seulement dudit langage, mais de toutes les ju-ovinces de France, pour servir à la poésie lorsque tu en auras besoin.

Malheureux est le debteur, lequel n'a qu'une seule espèce de monuoye pour payer son créancier. Outre plus, si les vieux mots abolis par l'usage ont laissé quelque rejetton, comme les branches des arbres couppez se rajeunissent de nouveaux drageons \ tu le pourras proviguer, amender et cultiver, afin qu'il se repeuple de nouveau : exemple de lohhe, qui est un vieil mot françois qui signifie mocquerie et raillerie. Tu pourras faire sur ce nom le verbe lobber, qui signifiera mocquer et gaudir, et mille autres de telle façon. Tu te donneras de garde, si ce n'est par grande contrainte, de te servir des mots terminez en ion, qui passent plus de trois ou quatre syllabes, comme abomination, testificatiou : car tels mots sont languissants, et ont une traînante voix, et qui plus est, occupent lauguidement la moitié d'un vers. C'est autre chose d'escrire en une langue florissante qui est pour le présent receue du peuple, villes, bourgades et citez, comme vive et naturelle, approuvée des rois,

» Drageon, bourgeon

des princes, des sénateurs, marchands et trafiqueurs, et de composeï' en une langue morte, muette cl ensevelie sous le silence de tant d'espaces d'ans, la(]uellc ne s'apprend plus qu'à l'escole par le fouet et par la lecture des livres, ausquelles langues mortes il n'est licite de rien innover, disgraciées du temps, sans appuy d'empereurs, ny de rois, de magistrats ny de villes, comme chose morte, laquelle s"est peidue par le fil des ans, ainsi que font toutes choses humaines, qui périssent vieilles, pour faire place aux autres suivantes et nouvelles : car ce n'est la raison que la nature soit tousjours si prodigue de ses biens à deux ou trois nations, qu'elle ne vueille conserver ses richesses aussi bien pour les dernières comme les premières. En telles langues passées et defunctes (comme j'ay dit) il ne faut rien innover, comme ensevelies, ayant resigné leur droict aux vivantes qui florisseut en empereurs, princes et magistrats, qui parlent naturellement, sans maistre d'escole, l'usage le permettant ainsi : lequel usage le permet en la mesme façon que le commerce et trafic des monnoyes pour quelque espace de temps ; ledit usage les descrie quand il veut. Pource il ne se faut estonner d'ouir un mot nouveau, non plus que de voir quelque nouvelle jocondalle, nouveaux tallars, ro^'ales, ducats de sainet Estienue, et pistolets*. Telle moniioyc, soit d'or ou d'argent, semble estrange au coinmeDcement : puis l'usage l'adoucit et domestique, la faisant recevoir, luy donnant authorité, cours et r.rcdii, el devient aussi commune; que nos testons et nos escus au soleil. Tu seras très advisc eu la compusiUou des vocables,

1 Noms de monnaies. '

et ne les feras prodigieux, mais par bon jugement, lequel est la meilleure partie de l'homme, quand il est clair et net, et non embabouiné ny corrompu de monstrueuses imaginations de ces robins de cour qui veulent tout corriger.

Je te conseille d'user indiffe'remment de tous dialectes, comme j'ay desja dit : entre lesquels le courtisan est tousjours le plus beau, à cause de la majesté du prince : mais il no peut estre parfait sans l'aide des autres : car chacun jardin a sa particulière fleur, et toutes nations ont afl'aire les unes des autres : comme en nos havres et ports, la marchandise, bien loin cherchée en l'Amérique, se débite par tout. Tûutesprovinces, tant soient-elles maigres, serventaux plus fertiles de quelque chose, comme les plus foibles membres et les plus petits de l'homme servent aux plus nobles du corps. Je te conseille d'apprendre diligemment la langue grecque et latine, voir italienne et espagnole, puis quand tu les sçauras parfaitement, te retirer en ton enseigne comme un bon soldat, et composer en la langue maternelle, comme a failHomere, Hésiode, Platon, Arislole, elTheophraste, Virgile, Tite-Live, Salluste, Lucrcce, et mille autres qui pat-loient mesme langage que les laboureurs, valets et chambrières. Car c'est un crime de leze majesté d'abandonner le langage de son pays, vivant et florissant, pour vouloir déterrer je ne sçay quelle cendre des anciens et abbayer ^ les verves des trépassez et encore opiniastrement se braver là dessus, et dire : J'atteste les Muses que je ne suis point ignorant et ne crie point en langage vulgaire, comme ces

* Abbayer, aboyer.

nouveaux venus qui veulent corriger le Magnificat, encore que leurs escrits estrangers, tant soient-ils parfaits, ne sçauraient trouver lieu aux boutiques des apoticaires pour faire des cornets.

Gomment veux-lu qu'on te lise, latineur, quand à peine lit-on Stace,*Lucain, Seneque, Silius et Claudian, qui ne servent que d'ombre muette en une estude ; ausquels on ne parle jamais que deux ou trois fois en sa vie, encore qu'ils fussent grands maistres en leur langue maternelle? Et tu veux qu'on te lise, qui as appris à l'escole à coups de verges le langage estranger, que sans peine et naturellement ces grands personnages parloient à leurs valets, nourrices el chambrières. ' 0 quantesfois ay-je souhaité que les divines testes et sacrées aux Muses de Josephe Scaliger, Daurat, Pimpont, d'Emery, Florent Chrestien, Passerat, voulussent employer quelques heures à si honorable labeur !

Gallica se quantis attollet gloria verbis 1

Je supplie très-humblement ceux ausquels les Muses ont inspiré leur faveur, de n'estre plus latineurs ni grecaniseurs, comme ils sont plus par ostentation que par devoir, et prendre pitié, comme bons enfans, de leur pauvre mère naturelle : ils en rapporteront plus d'honneur et de réputation à l'advenir, que s'ils avoient, à l'imitation de Longueil, Sadolet, ou Bembe, recousu ou rabobiné je ne sçay quelles vieilles rapetasseries de Virgile et de Ciceron, sans tant se tourmenter : car quelque chose qu'ils

1 Ceci rappelle quelques idées de Montaigne.

puissent escrire, tant soit-elle excellente, ne semblera que le cry d'une oye, au prix du chant de ces vieils cygnes, oiseaux dédiez à Phebus Apollon. Après la première lecture de leurs escrits, on n'en tient non plus de conte que de sentir un bouquet fani. Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un Lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot, et Gauvain, ou commenter le Romant de la Rose, que s'amuser à je ne sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps. D'avantage qu'ils considèrent comme le Turc, en gaignant la Grèce, en a perdu la langue du tout. Le mesme Seigneur, occupant par armes la meilleure partie de toute l'Europe où on souloit parler la langue latine, l'a totalement abolie, réduisant la chrestienté, de si vaste et grande qu'elle estoit, au petit pied, ne luy laissant presque que le nom, comme celle qui n'a plus que cinq ou six nations où la langue romaine se débite : et n'eust esté le chant de nos églises, et psalmes chantez au lutrin, long temps y a que la langue romaine se fust esvanouye, comme toutes choses humaines ont leur cours ; etpour le jourd'huy vaut autant parler un bon gros latin, pourveu que l'on soit entendu, qu'un afîetté langage de Ciceron. Car on ne harangue plus devant empereurs, ne sénateurs romains; et la langue latine ne sert plus de rien que pour nous truchementer en Allemaigue, Pologne, Angleterre et autres lieux de ce pays-là. D'une langue morte, l'autre prend vie, ainsi qu'il plaist à l'arrest du destin et à Dieu qui conmiande, lequel ne veut souffrir que les choses mortelles soient éternelles comme luy, lequel je supplie très humblement, lecteur, te vouloir donner

sa grâce, et le désir d'augmenter le langage de ta nation.

A Dieu, candide lecteur. *

Cette préface de Ronsard est caractéristique ; elle peint au naturel Tliomme et l'époque, et nous apprend beaucoup plus sur ce sujet que ne feraient de longues dissertations. Et d'abord, comment s'empêcher de sourire en entendant 1« poète détailler point à point l'infaillible recette d'un poème épique?

Ici, c'est un coucher de soleil qu'il faut; là c'est une aurore. Yeut-on prophétiser l'avenir, on a la ressource d'un songe, ou celle d'un bouclier divin. Ce guerrier était vêtu d'une peau de lion ; cet autre aura une peau d'ours, ou, de rechange, une peau de panthère. Pour la généalogie d'un dieu ou d'un héros, voj^ez Hésiode; pourles propriétés médicinales ou magiques d'une plante, voyez Xicandre ou Columelle. Quand un escadron est en marche, règle générale : décrire le battement de pieds des chevaux, et si le soleil luit, la réverbération des armes. A la bataille, subordonner les coups d'épée à l'analomie; frapper son homme au cœur, au cerveau, à la gorge, si l'on veut l' expédier; aux membres seulement s'il doit en revenir. En un mot, dans ce petit traité du 2)oème épique, bien digne de faire envie au père Le Bossu, rien n'est omis, pas même Vépitaphe du mort qui doit se rédiger en une demi-ligne, ou une ligne au plus sans oublier les principaux outils de son mstier. Qu'on juge parla de la. Franciade, et l'on en prendra une idée juste. Un tel début dans la carrière épique était d'un fâcheux augure, et l'augure s'est complètement réalisé. Tous nos poèmes épiques, depuis la Fraiiciade jusqu^k la Henriade inclusivement, et en passant par \Q?,Alaric, les Pucelle, les Mo'îse, les saint Loxiis, ont cela de commun entre

' Éd. P. B!., t. \\\, p. 17.

DE LA FRANGIADK 201

eux, qu'ils sont faux, froids et ennuyeux à la mort; c'est toujours une tâche imposée, une œuvre de commande ; toujours on a dit au poète, ou il s'est dit à lui-même : Il est temps d'enrichir la France d'une épopée ; et làdessus il s'est mis à la besogne, rencontrant parfois de beaux vers, comme on en cite quelques-uns dans la Heno'iade, comme on en trouverait à la rigueur dans la Franciade, comme il est impossible au poète de n'en pas rencontrer à la longue. Mais qu'est-ce que cela prouve? et quelle triste compensation que ce qu'on est convenu d'appeler de beaux vers pour de mauvais poèmes?

La préface de Ronsard est curieuse encore à d'autres égards. On y voit dans quel sens il entendait l'innovation et la rénovation des mots, et comme il était plus Gaulois et moins Grec qu'on ne l'a voulu dire. On y lit une désapprobation formelle, une raillerie amère de ces robins de cour, tout entichés dHlalianisme, et dont Henri Estienne s'est tant moqué. Ce qui frappe enfin dans celte prose de Ronsard, c'est la verve et l'éclat du style. Je rappellerai surtout le beau passage où il s'attache à distinguer le poète du versificateur. Quant à la péroraison même, à cette éloquente invective contre les latinetirs et grécaniseurs, à ces élans d'une noble et tendre affection pour la langue maternelle, rien n'est mieux pensé ni mieux dit dans V Illustration de Joachim Dubellay; et quand ou considère que de telles pages ont été écrites avant le livre des Essais, on se sent plus vivement disposé encore à en estimer, à en aimer les auteurs, et à les venger enfin d'un injurieux oubli.

Sous ce titre, qui répoud à celui de Sylva, donné par Slace à un recueil de divers poèmes, Konsard a réuni un certain nombre d'épîtresadresséesauxrois GharlesïX, Henri III, aux reines Catherine de Médicis, Élisabelh d'Angleterre, etc. La louange n'3' est pas ménagée, et elle a pour objet le plus ordinaire d'obtenir au poète quelque faveur ou récompense. Dans nos idées actuelles de dignité morale, et surtout quand on réfléchit à quels odieux personnages était vouée une si humble adulation, on a peine d'abord à ne pas s'indigner. Pourtant, à une seconde lecture, on découvre parmi ces flatteries d'étiquette plus d'un sage conseil, plus d'une leçon courageuse, et le poète est pardonné. Ce que veut et que réclame avant tout Ronsard, c'est la paix, l'union dans le royaume, et à la cour un loisir studieux et la protection des museSi

Nous donnerons quelques extraits de ces épîtres»

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