ALPHONSE
LE roi Henri (de Castille s'entend) Eut autrefois une cour jeune et leste.
Tout ce qui rend un prince séduisant En apparence, il l'avoit, et de reste; Il étoit beau, magnifique et galant.
Aussi d'attraits un brillant assemblage Fit du palais un séjour enchanté; Le vice aimable y tentoit la plus sage. Et par l'exemple on étoit emporté.
L'Amour fait loi, la foiblesse est d'usage. A des tournois on consacroit les jours. Et dans la nuit, favorable aux caresses, On recevoit de ses jeunes maîtresses Le myrte heureux tressé par les Amours.
Qui l'auroit cru ? Dans ces luttes charmantes. Le seul Henri, languissant, abattu, Indécemment outrageoit ses amantes Et leur faisoit regretter leur vertu.
Sa nullité choquoit leur modestie.
Déjà plusieurs en murmuroient, tout bas,
Et, par orgueil remettant la partie,
Contre le prince armoient tous leurs appas.
Rien. Il mettoit outrages sur outrages.
Ces dames-là ne s'entêtèrent pas.
Riant bientôt d'avoir été si sages,
Si l'on peut rire en un semblable cas.
Je plains Henri; les mines du Potose
Ne valent pas un désir satisfait;
Le trône est bon, mais il faut autre chose :
Il faut jouir pour régner en effet.
Quoi cju'il en soit, les procédés du maître
N'ont point passé jusques aux courtisans ;
Ils ne sont point jusque-là complaisans.
Alphonse ici le prouvera peut-être;
Mais prouve trop qui prouve à ses dépens.
Il eut, dit-on, sans compter la figure, La taille haute et le jarret tendu, Un sourcil noir, d'un très flatteur augure, Le plus grand œil que la Castille ait vu. C'étoit enfin Alcide en miniature, Et de sa force il n'avoit rien perdu : Si bien qu'il fut très estimé des femmes; En un clin d'œil toutes l'avoient jugé Essentiel, fait exprès pour les dames.
Et pour l'avoir on s'étoit arrangé.
Il prospéroit; c'étoit peu d'être utile Et de verser de solides bienfaits,
Il débitoit d'un ton noble et facile
Ces liens charmans qui font tous nos succès,
Et déployoit, grâce à cet ait futile,
Mémo à Burgos, tout l'esprit d'un Français.
Un seul objet à la loi de conquête S'étoit soustrait, avoit fraudé les droits. Alphonse avoit et le cœur et la tête.
Le reste, non. Les sens, pour cette fois, Quoi qu'Amour dît, n'étoient point de la fête. Cette beauté se nommoit Sandovai :
De beaux yeux bleus, avec un teint d'albâtre. Cette langueur qui vaut bien l'air folâtre, Je ne sais quoi qu'on définiroit mal, Rendoient déjà notre Alphonse idolâtre, Et lui donnoient tout Burgos pour rival. Mais, soit orgueil, pudeur, caprice, adresse (Belles toujours ont d'arrière-desseins, Et leur vertu ressemble à la foiblesse), Sandovai lutte, et, sous des yeux sereins, Elle s'applique à cacher sa tendresse.
Elle vouloit que l'on dit : « Un héros, Accumulant couronnes sur couronnes, Avoit conquis tous les cceurs de Burgos; Mais Sandovai a posé les colonnes Oîi cet Alcide a fini ses travaux. »
Alphonse en vain prioit, demandoit grâce, A ses pleurs même on osoit résister.
Désirant tout, il n'osoitrien tenter,
Et languissoit autour de cette place Que les assauts ne pouvoient emporter.
Les soins jaloux de ses autres maîtresses, L'importunant, ne ledécidoient pas :
D'adroits refus valoientbien leurs caresses, Alphonse au juste estimoit leurs appas.
Un ccBur trop vide enfin se détermine ; Lasses d'attendre, on les prit par famine. Le désespoir les mit en d'autres bras.
Oublions-les pour voir ce qui s'apprête Dans cette cour. La femme de Henri, Blanche de nom, fut, dit-on, trop honnête, Car elle étoit fidèle à son mari.
Fidèle à quoi? Blanche perdoit la tête : Qui l'empèchoit d'avoir un favori?
Aussi fut-elle ennuyeuse et stérile :
Pareille épouse est un meuble inutile.
Scandalisé de sa stérilité, Nicolas, Pape, alors sollicité.
Contre elle osa lancer ses anathèmes, Brisa ses nœuds : les Papes de tout temps Ont exigé que l'on fît des enfans :
Dans un besoin ils en ont fait eux-mêmes, Pour propager le nombre des crojans.
La pauvre Blanche, ainsi répudiée.
Se retournant vers son beau lit royal.
D'un air confus disoit : « Quel coup fata! ! A qui, grands dieux, m'avez-vous mariée!
Si jeune encore, un tel sort ni'est-il dû? Vous le savez, et ma cause est la vôtre. Dieux protecteurs, j'aurois fait, comme une autre. Quelques enfans, si Henri l'avoit pu...
Et Nicolas, sous sa foudre terrible Courbant mon front, hélas! peu respecté, Fait cet outrage à ma fécondité!
Qu'on dise encor cju'un Pape est infaillible. »
C'est sur ce ton qu'elle quitte Burgos. Pour remplacer cette reine dolente, De Portugal on a choisi l'Infante.
Interrompu dans ses galans travaux, Alphonse alors, qui perdoit l'espérance.
Ne demandoit qu'un prétexte à l'absence. Et soupiroit après des cœurs nouveaux.
Toute la cour attendoit Henriette; Il est nommé pour l'aller recevoir.
L'ordre est précis, il faut qu'il s'y soumette. Et par raison il s'en fait un devoir.
Pour Sandoval, elle est moins patiente; Ce départ brusque et qu'il semble hâter. Cette froideur, cette joie indécente Qu'il laisse voir, tout prêt de la quitter. L'âge d'Alphonse et celui de l'Infante, Tout l'inquiète et tout vient l'attrister. Sentant alors l'abus de la sagesse.
Elle commence à blâmer ses lenteurs, Et voit fort bien qu'elle a manqué d'adresse,
Qu'il faut savoir mettre un terme aux rigueurs. « Il part, dit-elle, et cet instant m'éclaire. Il m'oublîra : s'il étoit moins pressé, On pourroit voir ce qu'on auroit à faire. Mon tendre cœur est bien embarrassé, »
Le jour est fixe : Alphonse et son cortège Prennent congé d'un air libre et joyeux, Et Sandoval se reproche un manège Qui lui ravit ce cju'elle aime le mieux.
L'Infante attend, abrégeons le voyage.
Mes chers amis, vous voilà transportés Dans son palais arrosé par le Tage :
Tout à notre aise admirons ses beautés. A peine encore elle a vu seize étés.
On conviendra que c'est là le bel âge, Et qu'il sied bien même à des Majestés. Qu'Amour alors fait un joli ravage !
Près de l'Infante Alphonse est introduit, Et ce qu'il voit passe la renommée.
Son oeil se trouble, et son âme enflammée Vient d'oublier quel sujet l'a conduit; Il veut parler, il demeure interdit, Il perd la voix; mais l'Infante charmée, Quoiqu'il se taise, entend tout ce qu'il dit. Imaginez le plus mince corsage Qu'Amour jamais arrondit de ses mains.
Lèvres de rose, invitant aux larcins, Un pied charmant, très chatouilleux présage
De cent trésors un peu plus clandestins; Un sein qui naît, parant tout ce qu'il touche, Et que l'œil baise au défaut de la bouche; Cheveux d'ébène, en longs replis flottans; De grands yeux noirs, où l'esprit étincelle, Faits pour changer des sujets en amans; Le feu d'Hébé, la fraîcheur du printemps. Mille autres riens qu'un seul geste révèle, Un composé des attraits les plus doux.
Et cet accord qui les embellit tous :
Telle est l'Infante. A ce rare assemblage Elle joignoit le goût vif des plaisirs, Ouvroit son cœur aux amoureux désirs, Et promit bien de n'être pas sauvage; Même on disoit qu'un jeune et tendre amant Avoit déjà profité du serment.
Henri, Henri, comme la Providence Place sans choix les biens qu'elle dispense! Que feras-tu d'un aussi beau présent?
De son côté l'ingénieuse Infante, En reine habile, en femme prévoyante, Choisit Alphonse en dédommagement :
Car, entre nous, cette voix indiscrète.
Des bruits secrets éclatante interprète, Multipliée en mille et mille échos.
Qui va des rois divulguant les travaux, Et leur pouvoir et leur magnificence, Avec grand soin trahit leur impuissance.
j8 contes
Elle en avoit murmuré quelques mot;.
Qui d'Henriette alarmoient la décence :
Si bien qu'Henri n'étoit point son héros. Mais l'envoyé semble fait pour lui plaire ; Elle a jugé que le beau Castillan Devoit donner dans un excès contraire, Et ce travers entroit mieux dans son plan, Que ce défaut dont on ne sait que faire, Et qui pour rien fait traîner le roman. Elle a déjà dans l'oreille d'Alphonse Adroitement glissé ces demi-mots Que l'on entend, qui n'échappent qu'aux sots ; Son embarras lui tient lieu de réponse. Sur tant d'appas ses regards sont fixés ; Il en découvre, il en découvre encore : De la beauté qu'en silence il adore, Les traits sont tous l'un par l'autre éclipsés. Il les parcourt avec l'œil du délire, Aucun n'échappe à son ravissement, Il croit tout voir, et pense, au même instant, N'avoir rien vu, quand il la voit sourire. Tout se dispose, et tout est ordonné.
La belle reine à s'éloigner s'apprête; De cent rubis son front est couronné ; Burgos l'appelle, et Lisbonne l'arrête : Burgos l'emporte; on part. Tout le palais En ce moment retentit de regrets.
Et de ces cris : v Vive, vive l'Infante! »
Les yeux en pleurs, de jeunes Portugais Sèment de fleurs sa marche triomphante, Voudroient la suivre et toujours l'adorer; Et l'on diroit, à les voir soupirer, Que chacun d'eux perd en elle une amante.
Dans son amour Alphonse anéanti N'entend plus rien, ne voit rien qu'Henriette; De ses secrets son trouble est l'interprète ; Le cœur de l'une est par l'autre averti. Mais dans leur char les duègnes cruelles. Fléaux des ris, casuistes femelles, Veillent sur eux : leur œil assujetti Se darde en vain une furtive œillade; Devant témoins l'Amour est bien malade, Le trait revient comme il étoit parti.
Alphonse ardent sèche d'impatience, L'Infante rit et s'applaudit tout bas, Par étiquette a des airs d'innocence, Et cet art même est encore un appas.
Burgos se montre, et des clameurs de joie De toutes parts s'élèvent dans les airs; D'un peuple heureux les chemins sont couverts ; Du Castillan le luxe se déploie.
La reine enfin approche des remparts, Le front brillant d'une gaîté nouvelle, Elle se livre aux avides regards.
De mille apprêts la pompe solennelle.
Les diamans, avec les fleurs épars,
3o CONTES
Tout dispaioît : on ne contemple qu'elle. Le peuple en chœur promet d'être fidèle : L'Amour inspire et reçoit le serment; Le roi s'avan;c avec fiémissement, Et rougit seul de la trouver si belle. Mais qui peindra les femmes de sa cour. Leur froid dépit, leurs secrètes alarmes, Qui d'Henriette attestent mieux les charmes Que la louange et les chants d'alentour? Trop de beautés, des grâces trop parfaites, Cet art de plaire et de tout enchaîner, Sont de grands torts que de jeunes sujettes, Même à leur reine, ont peine à pardonner. Pour Sandoval, quel jour! quel jour horrible! Elle étoit là, dévorant son orgueil, Et son amant, pour une autre sensible.
Lui refusoit la faveur d'un coup d^œil. V O sort! dit-elle, ô sagesse fatale!
Je le voyois à mes pieds abattu; Il m'adoroit, et ma sotte vertu Le laisse aller pour chercher ma rivale. » Le soir se passe en spectacles pompeux. De toutes parts le salpêtre s'allume; D'astres nouveaux il enrichit les cieux, Fait serpenter, ou fait jaillir des feux, S'élève en tige, ou retombe en écume.
Par un banquet on remplace ces jeux.
Sous un dais d'or, la jeune souveraine
Verse à Henri le nectar le plus vieux.
Hélas ! hélas ! la prévoyance est vaine.
Mille rubis devant elle apportés
Dans des bassins d'albâtre et de porphyre,
Sont de sa main aux dames présentés :
Elle orne tout d'un gracieux sourire.
Le roi jouit; voilà son beau moment,
Et, par l'éclat de sa galanterie.
Je le soupçonne, il veut apparemment
Faire excuser son autre économie.
Le bal survient : chacun s'est déguisé,
On se lutine, on s'égare, on fredonne,
La foule roule, au flot on s'abandonne,
On se tourmente, et l'on s'est amusé.
Enfin voici l'heure de la retraite, Temps du mystère, à l'Amour destiné.
Et que l'amant, dans son àme inquiète, Compte longtemps avant qu'elle ait sonné. Henri la craint. On reconduit la reine : Chacun alors se regarde en riant, Et parle bas : ta disgrâce est prochaine, Pauvre Henri ! la victime t'attend, Et s'embellit pour augmenter ta peine.
On prend congé toujours en ricanant.
Le roi bientôt prétexte une migraine, S'échappe et fuit dans son appartement.
Sur une couche, à grands frais préparée. De franges d'or richement décorée.
L'Infante jette un regard douloureux, Et, des humains se croyant séparée.
D'un air distrait semble chercher les jeux Dont à Lisbonne elle fut entourée.
Plaisir, bonheur, tout échappe à ses yeux. Que font l'éclat, le faste et la dorure. Ces pavillons, ces rideaux somptueux?
Du lit d'hymen l'amour est la parure, Et tout son luxe est d'unir deux heureux. Mouillant de pleurs sa couche solitaire : a Eh quoi! dit-elle, en ces superbes lieux. Je perds l'espoir et d'aimer et de plaire ! Il me faudra renoncer à mes vœux, Et coucher seule au moment que les cieux. Plus indulgens, m'ordonnent le contraire! Si cela dure, et mon cœur me le dit, Le Pape va me déclarer stérile.
En vérité j'en mourrois de dépit; Je sais fort bien que je puis être utile. Et ne veux point mettre un pape en crédit. Mais à Burgos aussi que viens-je faire? Je savois tout... Aveugle ambition!
Alphonse, Alphonse étoit mieux mon affaire. Qu'en ce moment. Amour, je sois bergère; Qu'il soit berger, et ce lit un gazon ! »
Lorsqu'en ces mots la plaintive Henriette Se désoloit, Alphonse, aussi troublé, S'entretenoit de sa flamme secrète,
Dont ses yeux seuls encore avoient parlé. Qui pourra-t-il choisir pour interprète?
Pour le servir, comment tromper Henri?
Un roi n'est pas comme un autre mari.
Alphonse voit l'Infante et tous ses charmes, Qui malgré lui vont être abandonnés, Languir, sécher, expirer dans les larmes, Et qu'Amour fit pour être moissonnés.
« Dieu tout-puissant, dit-il avec tendresse. Quoi! nul amant, quoi! nul baiser humain Ne rougira les lis de son beau sein, N'entr'ouvrira sa bouche enchanteresse !
Nul plus hardi n'égarera sa main.
Et ne pourra mourir de son ivresse !
Non, non, je jure... » Il poursuivoit; Henri, Déjà sur pied, mande son favori; Tous deux étoient confidens dès l'enfance. Parmi des cœurs trop prompts à se fermer. Ne pouvant mieux placer sa confiance, Le roi l'aimoit, comme un roi peut aimer. Alphonse vole avec impatience ; Henri l'accueille, et, sans plus de détours, Lui tient, dit-on, à peu près ce discours : « Je règne, Alphonse, et l'univers m'admire. J'ai beaucoup d'or et d'hommes sous mes lois; Je fais la guerre et la paix à mon choix. Je puis servir, je puis encor mieux nuire, Créer des lois, nommer des généraux, Poésies de Dorât. 5
Tout ravager, et punir qui me blâme; Maître absolu, je puis tout, en deux mots, Et ne puis faire un enfanta ma femme ! L'Etat pourtant demande un héritier :
Tel est le vœu, telle est la voix publique. Je dois l'entendre et me sacrifier :
J'ai tout le temps d'être un fin politique. D'ailleurs je veux, et même dès ce jour, Déconcerter le sourire ironique, Et l'œil malin des femmes de ma cour. Dans ce projet il faut qu'on me seconde : C'est sur toi seul que j'ai jeté les yeux Sur tes talens tout mon espoir se fonde; Je les protège, ils n'en vaudront que mieux. Il faut, ce soir, il faut... aimer la reine : Oui, sers l'État, donne un fils à ton roi. Deux, si tu peux... surtout point de migraine; Prouve ton zèle, et fais comme pour toi... La reine est bien; la chose est proposable : Mais, cher ami, sois muet dans ses bras. Songes-y bien, un mot te rend coupable, Et tous les deux nous met dans l'embarras. De toi dépend le sort de la Castille, Le mien, le tien, l'appui de ma famille; On me contemple, et je me vois perdu, Déshonoré, si je ne suis cocu, j)
D'abord Alphonse, étonné, confondu.
Ne répond rien, croit que Henri s'amuse.
Ou bien qu'un songe en ce moment l'abuse. « Ah ! dit le roi, tu m'as trop entendu ; Ferme, obéis, ce n'est point une ruse.
Tu vois mon cœur, mon secret t'est connu, C'est me trahir que chercher une excuse. » Il presse, il prie, il devient éloquent : Alphonse est jeune, et de plus est amant. Vain et crédule, il se laisse séduire; L'objet qu'il aime est porté dans ses bras ; Sans nul obstacle il obtient tant d'appas : Il ne voit plus dans quel piège on l'attire; De son bonheur le jeune homme enchanté Se livre entier à son brûlant délire, Voit Henriette, et cède à la beauté.
Il promet tout, sans que rien le retienne. Alors Henri lui permet de sortir.
Et, de ce pas, Sa Majesté chrétienne Court s'intriguer pour qu'il ait du plaisir.
Comment le roi s'y prit dans cette affaire. Par quel moyen le complot fut conduit.
Je n'en sais rien; mais je sais qu'il est nuit, Qu'avec adresse et le plus grand mystère Par le roi même Alphonse est introduit Près d'Henriette et placé dans son lit.
La jeune reine, en cette circonstance.
Veut voir venir, se croit toujours trop près, Tremble, recule, et ne sait quelle avance Elle doit faire h qui n'en fit jamais.
Un choc léger du combat la dispense.
Plus enflammé, notre heureux vice-roi
Prend du terrain, se hasarde en silence;
La main, la bouche, ont bientôt leur emploi.
Toujours craintive, Henriette balance;
Mais le plaisir enhardit l'innocence.
Se défend-on cjuand on n'est plus à soi?
Alphonse a su rompre enfin les barrières.
Il met en jeu les doux préliminaires,
Ces riens actifs, ces préludes savans,
Qui des époux distinguent les amans,
Disposent l'âme aux amoureux mystères,
Et par degrés avertissent les sens.
Alphonse parle à ceux de la princesse;
Il la prépare aux grands événemens :
La nuit s'écoule, il saisit les momens.
Et veut enfin expliquer sa tendresse.
Heureux vainqueur, rien ne peut l'arrêter,
Il est au trône où Henri dut monter.
L'Amour est là, qui tresse une couronne
A chaque prix qu'on vient de remporter;
Dans ses calculs il se brouille, il s'étonne.
Compte un trophée... un autre est à compter.
Le nombre croît et les désirs augmentent.
La reine dit, s'interrompant cent fois :
«Vous, impuissant ! ah ! prince, commeilsmentenl !
Ah!... )) D'un baiser on lui coupe la voix.
L'Amour triomphe et rit de la réponse;
CONTES Sy
A la réplique Hercule est toujours prêt :
On l'a forcé de se taire, il se tait;
Mais c'est parler que d'agir comme Alphonse.
La reine ici succombe à son ardeur, Au dieu charmant sous qui sa force expire; Son sein palpite, une tendre langueur Charge ses yeux où se peint le délire ; Sa bouche humide ébauche un doux sourire : Tout ce désordre atteste son bonheur, Et le sommeil nonchalamment l'attire, Laissant toujours le désir dans son cœur. Alphonse veille, il veille et brûle encore. Au seul toucher il a dû tous ses feux ; Mais, aux rayons de la naissante aurore, Il veut jouir, s'enivrer par les yeux, Et parcourir les charmes qu'il adore.
Un tendre amant n'est jamais trop heureux.
Ciel! quel tableau! son amante appuyée Sur un bras nu, mollement arrondi!
Grâce au sommeil, une main fourvoyée, Hasard heureux, par l'Amour applaudi!
Alphonse à tout prodigue une caresse; Chaque baiser lui découvre un attrait.
Jeunes amans, jugez de son ivresse, Tout ce qu'il voit est un larcin qu'il fait. Mais dans l'alcôve, asile du mystère.
Le jour pénètre; Alphonse tremble, il fuit, Et, détestant sa fuite involontaire.
Trouve un beau jour bien moins beau que sa nui t.
L'astre brillant, au haut de sa carrière, Par son éclat chasse enfin le sommeil.
Dieux! fju'Henriette est belle à son réveil ! Son œil lassé n'ose voir la lumière; Dans elle encor tout peint l'enchantement. Son premier soin est la reconnoissance, Et ses beaux bras, ouverts négligemment, Sont étendus vers ceux de son amant, Dont en secret on va pleurer l'absence. Du lit d'hjmen elle ne peut sortir, Se lève, tombe, un jour trop fort la blesse. Nous savons tous d'où vient cette foiblesse ; Cette fatigue est encore un plaisir.
Edwige arrive, Edwige, son amie.
Toujours admise aux secrets de son cœur. « 'Viens, lui dit-elle, à toi je me confie. Lis dans mes yeux, y vois-tu mon bonheur ? Y vois-tu bien que l'on m'avoit trompée?... Henri, ma chère, est le plus grand des rois. De tant d'éclat je suis encor frappée.
Je m'applaudis de vivre sous ses lois. Et sa vertu ne m'est point échappée. Le jour il plaît, il enchante la nuit. Depuis hier, que ne m'a-t-i! point dit? Il persuade, il soutient mon courage, D'Alphonse même il défendra mon cœur A mon époux je me dois sans partage.
Il le mérite, et j'en crois son ardeur.
J'ai réfléchi : les passions, Edwige,
N'ont ciu'un instant d'ivresse et de prestige,
Qui disparoît, et c[ue le trouble suit;
Le présent vole et l'avenir afflige,
Le devoir plaît, quand l'Amour y conduit.
Henri, crois-moi, m'allégera sa chaîne.
Dans tous les temps la couvrira de fleurs;
J'ose en répondre, et d'ailleurs une reine
A ses sujets doit l'exemple des mœurs. »
De l'éloquente et sensible Henriette Un autre soin interrompt les discours.
Cent courtisans assiègent sa toilette :
Elle maudit en secret l'étiquette; Mais, se pliant à l'usage des cours, Elle se masque et paroît satisfaite.
C'étoit à qui vanteroit ses beautés, Ses longs cheveux, sa grâce, sa noblesse : Elle est l'Aurore et Flore et la Jeunesse. On la compare à cent divinités.
De ses yeux seuls, qu'un nuage environne. On ne dit rien; vous devinez pourquoi.
Mais à l'oreille on se parle, on s'étonne Qu'ils soient battus de la façon du roi. Le pâle Alphonse a bien l'air du coupable. Seul, loin du cercle, il paroît absorbé; Son bonheur même est un poids qui l'accable. Il seroit pur, s'il ne l'eût dérobé.
Approche-t-il, à peine on l'envisage; Il avoit tout la veille, on le sait bien, Et maintenant on ne lui trouve rien, Qu'un air novice, incroyable à son âge, De l'embarras et le plus sot maintien.
Ce changement d'une nuit est l'ouvrage, Et quelle nuit! « C'étoit là mon vainqueur! Quel choix affreux! ciit la reine en soi-même. Est-ce bien lui que j'aimois et qui m'aime? Et d'où sort-il? Il est à faire horreur. »
Le roi paroît brillant comme la rose, Il a l'œil net et le teint reposé ; Alphonse rit, en songeant à la cause; Du bon Henri le secret est aisé.
A son aspect Henriette s'anime, Veut l'admirer, et l'admirer encor.
Vole vers lui, trouve son air sublime, Et dit à part : « Son cœur est un trésor. » On se retire, et chacun se tourmente Pour expliquer un pareil engoùment ; Les merveilleux disoient en s'en allant : « Si de Henri notre reine est contente, Elle est humaine et n'est point exigeante; A peu de frais on sera son amant. »
De notre heureux figurez-vous la rage, A quel excès son orgueil est blessé !
Par ses dédains Henriette l'outrage.
Ce qu'il enflamme est pour lui seul glacé.
Il a tout fait, il n'est rien qu'il recueille, C'est lui qui plaît, c'est Henri qu'on accueille; Et par Alphonse, Alphonse est éclipsé.
N'aimant que lui, la reine l'abandonne.
Martyr, le jour, du bonheur de la nuit, Plus il le fonde, et plus il le détruit; Il est l'abeille, et le frelon moissonne. Que fera-t-il? De désirs consumé.
Lui faudra-t-il, renfermant son ivresse, Simplifier et borner sa tendresse, Etre odieux, pour être encore aimé?
Vingt autres nuits complètent sa disgrâce. « Quoi! je m'épuise en l'honneur d'un mari! S'écrioit-il; chaque exploit que j'entasse Place une fleur sur le teint de Henri! » De sa colère à peine est-il le maître; Il lutte encor, mais c'est en menaçant. La nuit suivante il se fait reconnoître, Ote à l'époux les myrtes de l'amant.
Et veut jouir des transports qu'il fit naître. De celte audace Henriette frémit.
Veut appeler, prétend qu'on la trahit.
Que d'un roi lâche il se rend le complice, Et qu'il devroit, devant elle interdit, Rougir d'un bien surpris par artifice.
Alphonse insiste, il a toujours raison.
La dignité n'est point une défense Contre le ton de sa vive éloquence.
De crime en crime il obtient son pardon. On dit bientôt, et ce n'est qu'une feinte. Puisque d'Alphonse on ignore les soins, On dit en cour que la reine est enceinte. Il est très sûr qu'on le seroit à moins.
Je vois d'ici le triomphe et la joie De notre amant, trop prompt à s'engager. Tout son bonheur dans ses yeux se déploie. Et son orgueil lui masque son danger.
D'un pied superbe il effleure la terre, Lève plus haut son front épanoui.
Il est aimable, heureux et téméraire; Ce globe vil n'est pas digne de lui.
Dans ce moment d'ivresse et d'insolence. Sans nul objet il court chez Sandoval, Qui de son art pleuroit l'insuffisance, Et s'accusoit, sans lui vouloir du mal, Du vide affreux qui suit la résistance. L'autre sans doute a conçu l'espérance Qu'elle pourra deviner son secret, Et qu'il saura, par un adroit silence.
Lui dire tout, sans paroître indiscret.
Dans son boudoir, il la trouve étendue Sur un sofa qu'il a trop respecté; En le voyant, elle paroît émue, Peint le désordre et peint la volupté.
Quelques rubans, dénoués avec grâce, Ont à son sein rendu sa liberté.
Son attitude encourage à l'audace.
Et sa langueur ajoute à la beauté.
Elle a le soin d'ordonner à sa bouche
Certain sourire expressif, enchanteur,
Aveu muet, cjui pénètre, cjui touche,
Et parle aux sens pour mieux parler au cœur.
Alphonse entend; il croit dans l'occurrence
Qu'il est décent d'annoncer des désirs.
Il se décide, hasarde quelque instance;
On lui répond par de foibles soupirs.
Il va plus loin, il engage l'affaire :
O honte! ô crime! ô Burgos, qui l'eût dit?
Au seuil du temple il demeure interdit...
Et ne sait plus que penser ni que faire.
On patiente, on se résigne, on rit;
Rien ne lui fait, son opprobre est écrit.
Chaque transport dégénère eu outrage ;
Trois fois en vain il veut surgir au port,
On a compté son troisième naufrage,
Et poliment il convient qu'il a tort.
Ce n'étoit pas le moment d'être sage.
Que voulez-vous? désirs, vigueur, santé,
La jeune reine avoit tout emporté.
Il disparoît : cette amante si tendre
Voit, par malheur, un peu trop clairement
Que l'on perd tout quand on veut trop attendre ;
Qu'il ne faut pas différer à se rendre,
Pour peu qu'on craigne un tel événement,
Et qu'en amour le plus sûr est de prendre, Dût-on après filer le sentiment.
Bientôt Alphonse expiera cette offense.
Henri craint fort, aux dédains, à l'ennui, Que laisse voir Henriette avec lui.
Que de sa fraude elle n'ait connoissance. ce Oui, c'en est fait, le traître aura parlé, Dit le monarque, et tout est révélé. » Plein de l'insulte, il songe à la vengeance. De faux écrits on nomme Alphonse auteur. Le roi, qui veut en passer son humeur Et s'épargner les frais d'une clémence, Lâche après lui le grand Inquisiteur.
Dans les cachots en secret on l'entraîne, Par cent cagots il est apostrophé.
On le condamne, et l'amant de la reine Est prêt d'orner un bel autodafé.
De cette horreur elle se fait instruire, A force d'or corrompt le tribunal, Soustrait Alphonse au pouvoir monacal.
Le sauve enfin : c'est l'amour qui l'inspire... Puis on dira qu'il ne fait que du mal. Abandonnée à ses douleurs mortelles, La jeune reine aime et brûle toujours, Et, dans Burgos, elle eut des nuits trop belles Pour désormais compter sur de beaux jours.
Du fils d'Henri ce que devint le père, S'il demeura, s'il dut s'expatrier.
S'il eut le sort malheureux ou prospère, C'est ce qu'encor je n'ai pu débrouiller; Mais de ceci l'instruction est claire : Mes chers amis, il ne faut jamais faire Son roi cocu, vînt-il vous en prier.