ATALANTE
(Tiré à'Elien, livre XIII, chapitre i.
ON dit qu'un certain Jasion Jadis pour tille eut Atalante, Non l'héroïne de ce nom, A la course si triomphante.
Dont Hippoinène fut l'époux, Mais celle qu'un père en courroux Voulut perdre dès sa naissance.
L'esclave chargé du forfait, Emu, touché de son enfance, Sous un roc la porte en secret Et l'y dépose sans défense.
L'enfant, à la mort condamné, Là ne fut point abandonné.
Une ourse, à qui des mains cruelles Avoient ravi ses nourrissons, Traînant ses pesantes mamelles, A pas tardifs descend des monts, La voit, s'approche, lui présente
Le lait qu'à sa race naissante La nature avoit destiné, Et sa pitié compatissante Nourrit sous sa roche effrayante Ce petit être infortuné.
Mais du chasseur qui l'a privée Des oursons qu'allaitoit son sein, Par une faveur du destin, Atalante en pleurs est trouvée.
Isolé, n'ayant point d'enfans, Cet homme, en son réduit rustique.
Cache aux regards ses premiers ans,
A la fortifier s'applique
Par les plus grossiers alimens;
Et dès que, par degrés, le temps,
La faisant croître en cet asile,
Eut joint la force à sa beauté,
Elle fit le vœu difficile
De garder sa virginité.
Sous un mont fameux d'Arcadie,
Presque inaccessible aux humains,
L'abri d'une grotte fleurie
Lui parut propre à ses desseins ;
Une onde limpide y murmure ;
A ce bruit répond un écho
Qiii trouble seul, près du ruisseau,
Le calme sourd de la nature.
Homère, en chantant Calypso,
Décrit sa grotte, et moi, je tente,
Avec un bien foible pinceau,
De peindre celle d'Atalante.
Le figuier lui donne ses fruits,
L'olive y mûrit sans culture;
Des canaux, par son art conduiis,
Baignent les fleurs et la verdure ;
Et, dans ce séjour écarté.
Où régnent l'ombre et le silence,
On voit qu'au sein de l'innocence
Respire une chaste beauté.
Sa main, qui se forge des armes.
Aux animaux lance des dards;
Et, pour la soustraire aux regards,
Leur dépouille voile ses charmes.
Son teint n'oiîre point la blancheur
Des beautés qu'à l'ombre on renferme;
Jamais un sein ne fut plus ferme
Et n'annonça plus de vigueur.
On aimoit jusqu'à sa rudesse ;
Sans nourrice et sans mère, hélas !
Qui l'eût instruite à la mollesse?
Sous des lambris, sur des sofas,
On n'éleva pas sa jeunesse;
Ses membres, toujours exercés,
Ont l'embonpoint qu'avec mesure
Vénus cache sous sa ceinture.
Et ses cheveux ne sont tressés
Que par les mains de la nature ;
Enfin, elle inspire à la fois
Un sentiment vif et contraire.
La crainte de subir ses lois
Et l'ardent désir de lui plaire.
Elle sait, malgré ses mépris,
Entraîner les cœurs à sa suite,
Trop farouche pour Adonis, Mais charmante pour Hippolyte.
Tristes fléaux de la moisson, Deux fiers pasteurs logeoient près d'elle , L'un est Sylvain, l'autre Morgon; Ils dévastoient tout le canton.
Et soupiroient pour cette belle.
Le ceste, la danse, les ris, Qiii plaisoient tant à la jeunesse, N'étoient point leurs jeux favoris, La torche en main, dans leur ivresse, Tantôt semant partout l'effroi, Ils intimidoient la tendresse; Tantôt pour obtenir la foi De la plus inflexible amante, Couronnés de joncs et d'acanthe, Et d'Amour subissant la loi, Tous deux poursuivoient Atalante ; Tous deux, sans crainte et sans pitié.
Ensemble exerçant leurs ravages, Etoient pourtant, quoique sauvages, Poésies de Dorât. 7
Joints par la plus forte amitié.
U n soir, notre nymphe rebelle Entend des cris sur les coteaux ; Bientôt dans l'ombre que voit-elle?
Ses tyrans, dont l'œil étincelle, Armés de traits et de rameaux.
Lui présentent leur main cruelle; Les pins en feu sont leurs flambeaux, Et leur voix féroce l'appelle.
L'héroïne, à son vœu fidèle, Saisit un de ses javelots.
Et, soudain, l'un des deux rivaux Tombe sous l'atteinte mortelle.
« Ah! vois mon désespoir, frémi, S'écria Sylvain tout en larmes; Frappe-moi de mes propres armes, Viens me rejoindre à mon ami ! »
En disant ces mots il s'élance, S'attache à ce corps palpitant; L'amitié lui crioit vengeance.
L'amour le désarme à l'instant Et lui fait sentir sa puissance; Mais sa voix ne peut réprimer Des regrets pleins de violence, Qu'il sert plutôt à rallumer.
Sans art comme sans espérance, Sylvain ne sait rien renfermer ; Signalant sa mâle constance.
CONTES 5l
Il voudroit pouvoir ranimer Le compagnon de son enfance...
Ce barbare savoit aimer !
Atalante à son tour commence A perdre sa sévérité ; Son bel œil, de pleurs humecté, A déjà moins d'indifférence; Un mouvement d'humanité Alarme un peu son innocence, Mais imprime, sans qu'elle y pense, Plus d'intérêt à sa beauté, En y peignant la bienfaisance.
Sylvain cruel fut rejeté, Sylvain sensible est écouté...
Un soupir est sa récompense.
Au pasteur qu'immola sa main.
Elle rend le devoir suprême; Puis l'amour, caché dans son sein, Va consoler celui qu'elle aime.
Ce Dieu veilla sur leur destin, Habita leur grotte charmante; Et le cœur de l'heureux Sylvain, Jaloux de plaire à son amante.
Devint chaque jour plus humain.
Instruit par le cœur d'Atalante.