DORAT IX
C'est, si je veux l'en croire, un heureux petit-maître ; Mais, si j'en crois ses vers, ah ! qu'il est triste d'être Ou sa maîtresse ou son lecteur!
Quelques jours plus tard[le i3 décembre), Dorât répondait, sans amertume et avec esprit, persuadé que l'attaque anonyme venait de Voltaire, qui lui savait mauvais gré de l'avoir critiqué (ori attribuait aussi à La Harpe les vers dont il s'agit) :
Grâce, grâce, mon cher censeur !
Je m'exécute, et livre à ta main vengeresse Mes vers, ma prose et mon brevet d'auteur. Je puis fort bien vivre heureux sans lecteur ; Mais, par pitié, laisse-moi ma maîtresse. Laisse en paix les amours, épargne au moins les miens ! Je n'ai point, il est vrai, le feu de ta saillie. Tes agréments; mais chacun a les siens.
On peut s'arranger dans la vie :
Si de mes vers Églé s'ennuie, Pour l'amuser je lui lirai les tiens.
Et celle vive riposte vcdait à Dorât des applaudissements presque unanimes, — tout à fait mérités, on en conviendra !
Lorsque parurent les Baisers, en mai ijjo, le terrible baron de Grimm revint à la charge, avec entrain, c'est-à-dire d'un ton plus mordant que jamais :
«... M. Dorât vient de nous donner pour notre printemps un ouvrage tout printanier...; vous verrez
que le dessinateur [Charles Eisen) emporte au moins les trois quarts de la gloire, revenant net de cette magnifique brochure. Ajoutez que le poète voudrait nous vendre ses baisers un louis, si nous étions tentés d'acheter si cher un repentir... On peut dire qu'il n'y a point de file d'Opcra qui vende ses baisers aussi cher que M. Dorât : aussi ces denioiselles trouvent -elles le débit de leur marchandise, et M. Dorât pourrait bien garder la sienne. Ses Baisers sont une imitation libre de ceux de Jean Second, poète latin du XVI^ siècle, plein de grâces et de volupté, né à La Haye, et enlevé par la mort à la fleur de son âge K.. Le poème du Mois de Mai [publié dans le même volume) est proprement une lutte contre les Saisons de M. de Saint-Lambert. M. Dorai a voulu essayer ce genre pour prouver qu'il ne lui était pas impossible de mériter une place à côté du chantre des Saisons. M. Diderot n'a pas trouvé à ce chantre
1. En effet, Dorât ne traduisit pas les dix-neuf « Baisers » en vers latins de Jean Second; il s'inspira seulement de l'œuvre de prédilection du ravissant poète, — qui fut, en outre, jurisconsulte, orateur, peintre et sculpteur (né à La Haye, le 14 novembre t5i i, et mort à Tournay, le 8 octobre I 5 36). L'un des vingt ■< Baisers » de Dorât [le treizième) est imité de Catulle.
M. Victor Develay a traduit en prose les principaux ouvrages de Jean Second, avec beaucoup d'exactitude et de charme (4 vol. in-3 2, publiés par la Librairie des Bibliophiles).
assez d'habitude de la vie champêtre; jugez ce qu'il aurait dit du ramage de M. Dorât : ce n'est ni dans les coulisses des spectacles, ni dans les soupers de Paris, qu'on apprend à faire des géorgiques... »
A coup sûr, il y a plus d'esprit que de passion dans les Baisers, mais le violent réquisitoire, dont nous donnons quelques passages seulenunt , prouve surtout que Grimm n'aimait pas les gravures, et qa il haïssait Dorât. Ce poète, ayant eu des relations cordiales et suivies avec Frcron, qui le traitait favorablement dans son Année littéraire, fut, pour ce motif, détesté de tous les encyclopédistes et de leurs amis. Ils s'opposèrent à son entrée à l'Acadéniie, et dirent, à Venvi, du mal de lui et de ses ouvrages, en toute occasion. Grimm, La Harpe, Kulhière et Lebrun-Vindare se montrèrent particulièrement impitoyables. Il faut déclarer, cependant, qu'à plusieurs reprises, malgré sa nature acerbe et son antipathie pour Dorât, l'auteur de la Correspondance littéraire lui a reconnu un véritable talent.
Les Œuvres complètes de Dorât, en vers et en prose, forment vingt volunies in-S° (1764-1780]. Il serait fastidieux d'ancdyser une telle quantité de productions, mortes, pour la plupart, depuis un siècle.