‹ Œuvres choisiesChapitre 14 sur 67 · EPITRE SUR L'ENNUI · texte numérisé non relu

EPITRE SUR L'ENNUI

A Madame la comtesse de***.

Sur bien des choses dans la vie

Je suis un peu pyrrhonien;

Je ne sais trop si c'est un bien,

Mais enfin c'est là ma folie.

J'entendois parler chaque jour

D'un personnage d'importance

Qu'on cherche et qu'on fuit tour à tour,

Que l'on déteste et qu'on encense.

Fixé par état à la cour,

Traînant avec pompe à sa suite

L'étiquette et la dignité,

Sur son passage il met en fuite

Les plaisirs et la liberté,

Et va, sous le dais qu'elle habite,

Faire bâiller la majesté.

Etendant plus loin sa puissance,

De l'auguste palais des rois

Il vient fort bien, sans qu'on y pense, Troubler, dans un cercle bourgeois, Le gros rire de la finance.

Sur tous les rangs il a des droits, Et son empire est sans limites; Souvent, dans un cours de visites, On le rencontre en vingt endroits.

La jeune duchesse à sa porte Le consigne inutilement :

Jusqu'à son boudoir, sans escorte.

Il s'introduit furtivement.

Et, sur un sopha feuille-morte, Se place entre elle et son amant.

Dans cette maison magnifique.

Dans ce salon voluptueux.

Que l'art le plus ingénieux Orna par sa vertu magique; Quand, loin d'un monde curieux, De nos modernes la musique Anime un repas somptueux; Quand à le braver on s'applique.

On le voit entrer à pas lent, El dans l'assemblée, à l'instant, Verser son pavot léthargique.

Dès le matin, courant Paris Dans une élégante voiture.

Au spectacle, au milieu des Ris, Dans un souper fin chez Laïs,

Le soir, il porte sa figure.

Quelquefois, dans de vieux châteaux,

Sur de vieux titres de noblesse,

Il rit des orgueilleux propos

D'une gothique politesse.

Il se plaît auprès des mamans;

Il attaque à quinze ans les filles;

Il se glisse, à travers les grilles.

Dans tous les dortoirs des couvens.

Dans les fauteuils des vieux parens,

Il endort nombre de familles

Par des récits de l'ancien temps.

Il paroît, et se multiplie.

Sous cent visages difTérens

De prédicateurs, de savans.

De robins, d'actrice jolie;

Parfois même, à ce que l'on dit,

On l'entend à l'Académie

Parler avec beaucoup d'esprit;

Il laisse rire le village,

Où jamais il n'eut grand crédit.

Et fuit le cabinet du sage.

Cet être bizarre est l'Ennui,

Quoiqu'en tous les coins de la France

On ne m'entretînt que de lui.

Je doutois de son existence;

Je ne sais pourquoi jusqu'ici,

Fronçant loin de moi son sourci,

Il respecta mon indolence; Au sein des plaisirs les plus doux, Ce n'est sûrement pas chez vous Que j'en ai fait la connoissance.

Mais, depuis ce moment d'adieux Où, tâchant de cacher mes larmes, Pour un devoir fastidieux Il fallut quitter tant de charmes.

Le matin, le soir et la nuit, Certain du succès de ses armes.

Partout, sans relâche, il me suit.

Loin de vos charmantes demeures, Le froid Ennui file ces heures Que vous m'y faisiez oublier; Le Temps, qui dans sa marche égale Décrit leur cercle régulier.

Pour en allonger l'intervalle, Semble arrêter son balancier.

Moi qui faisois ma grande affaire D'une paisible oisiveté.

Qui savois si bien ne rien faire, Aujourd'hui je suis tourmenté Par ce repos qui sut me plaire; L'action devient nécessaire A mon esprit inquiété.

Si je me vois seul, je soupire, Je deviens chagrin et rêveur; Pour tromper le temps veux-je lire, Je maudis le livre et l'auteur; Je me trouve, s'il faut écrire, Et sans idée et sans chaleur.

Nos femmes, qu'ici l'on admire, Me paroissent à faire peur; Nos beaux esprits, qui les font rire, Ne me donnent que de l'humeur : Rien ne peut charmer ma langueur.

Je cherche, en ce qui m'environne, Votre raison, votre beauté.

Les charmes de votre personne, Ce tour que la nature donne, Votre aimable naïveté.

Le sel heureux qui l'assaisonne; Mais vous seule avez le moyen D'unir tant de grâces ensemble; Je ne vois rien qui vous ressemble.

Mes souvenirs font tout mon bien.

D'après cette légère image.

Jugez de l'état de mon cœur.

Et reconnoissez votre ouvrage.

Poursuivi par un mal rongeur.

Poison de l'âme appesantie.

Le sombre Anglois vient parmi nous,

En respirant un air plus doux, Retrouver l'amour de la vie.

Je vais vous rejoindre demain; Si vous fûtes, jeune Sylvie, La cause de ma maladie, So}'ez aussi mon médecin.

ÉPITRE

A Zéphirinc.

Oui, mon départ est arrêté; Je vais vivre loin de tes charmes, Et n'en suis pas fort attristé :

Je crois bien que, de ton côté, Tu n'en verseras point de larmes.

Moi, j'ai mesuré ma douleur Sur celle de ma Zéphirine; Hélas! en ce commun malheur, Nous choisirons, je le devine. Le plaisir pour consolateur.

Au vrai, que devicndroient les belles, Si, pour un rien broyant du noir.

Chaque amant qui prend congé d'elles

Les léduisoit au désespoir?

Il en fut des douleurs mortelles,

Mais autrefois! Dans le vieux temps,

Les princesses étoient fidèles,

Et les sièges duroient dix ans.

Les femmes, en ce siècle sage,

Maîtrisant les événemens,

Et mieux instruites par l'usage,

Perdront, s'il le faut, vingt amans,

Mais ne perdront jamais courage.

D'après leurs sublimes leçons,

Qu'elles nous ont appris à suivre.

S'est formé l'art du savoir-vivre

Dans le beau siècle où nous vivons.

Cet art profond et nécessaire,

O Zéphirine, c'est à toi,

Aux jolis tours que tu sais faire,

A tes leçons que je le doi ;

Tes maximes ont su me plaire.

Et ta conduite a fait ma loi.

L'exemple est si puissant sur moi!

J'étois... (j'en rougis quand j'y pense)

J'étois un berger du Lignon,

Aimant jusqu'à l'extravagance.

Traitant la moindre liaison

Comme une affaire d'importance.

Enfin ce qu'on appelle en France

Un homme à grande passion,

Sur mon compte apprêtant à rire,

Bien ridicule et bien dupé,

Souffrant chaque jour le martyre,

Et n'étant jamais détrompé.

Je te vis; tu vonois d'éclore

Pour le monde et pour les amours;

Plus fraîclie qu'on ne peint l'Aurore,

Belle et brillante sans atours,

Tu me parus novice encore.

Ne voulant pas l'être toujours.

Soudain je désire et j'adore.

Taille de nymphe, dix-sept ans,

Grands yeux bien noirs, un air de fête,

Propos sans suite, mais charmans,

Tout cela me tourne la tête,

Et porte le feu dans mes sens.

Tu distingues mon tendre hommage;

Mes désirs, mes transports brûlans,

Passent dans ton sein; tu te rends;

L'Amour achève son ouvrage.

Ah! Zéphirine, quels momens!

Quels effets sur moi dévoient faire

Ta piquante ingénuité,

Cet abandon de volupté

Qui me sembloit involontaire,

Et ta jeunesse et ta beauté;

Ces caresses toujours actives,

Ces soupirs de feu, ces clans,

Et ces sensations si vives Que je croyois des sentimens!

J'étois enivré de ma flamme; Je m'en pénétrois à loisir; Et la vanité, dans mon âme, Se glissoit avec le plaisir.

Mais l'ivresse ne dura guère; Quand je croyois mieux te tenir, Tu m'échappas : je vis finir Mon beau triomphe imaginaire.

Chaque jour des amans nouveaux Te trouvoient charmante et crédule; Hélas! tu n'eus point de scrupule De les rendre tous mes égaux; Et j'eus, comme autrefois Hercule, Des compagnons de mes travaux.

D'abord, en mon humeur altière, Indigné de voir mes rivaux Entrer ainsi dans la carrière, Sentant mes forces et mes droits, J'allois, sur ton humeur volage.

Crier, menacer, faire rage; Mais je raisonnai cette fois :

Raisonner, c'est presque être sage.

« Modérons les transports fougueux Que mon coeur jaloux fait paraître, Me dis-je, et, si je fus heureux,

N'empêchons personne de l'être.

Ah ! n'enchaînons point la beauté :

Aimons et jouissons par elle, Mais respectons sa liberté; Il faut qu'elle soit infidèle Pour répandre la volupté.

Satisfaits de ce qu'elle donne, Recevons ses bienfaits si doux, Comme le jour, qui luit pour tous, Sans appartenir à personne. »

Depuis l'instant qui m'a changé.

De ma gothique frénésie, Grâce à tes soins, bien corrigé.

Sans humeur et sans jalousie, Jugeant de tout d'après tes lois, Je n'ai vu dans tes goûts rapides, Dans le caprice de tes choix, Que l'amour des plaisirs solides.

J'ai dit : « Cette femme ira loin Quelque jour en philosophie, Puisque, sans avoir eu besoin D'aucune étude réfléchie.

Sentant les erreurs de Platon, Et voyant l'amour comme un sage, Par un pur instinct de raison.

Elle est de l'avis, à son âge, De Lucrèce et du grand Buffon. »

Ah! que Paris soit ton théâtre!

Là, ton sexe aimable, enchanteur, Trompé tour à tour et trompeur, Donnant des lois qu'on idolâtre.

Charme l'esprit plus que le cœur.

Là, plus d'une belle volage En sait peut-être autant que toi Sur l'amour et sur son usage ; Mais je jurerois bien, ma foi, Que nulle n'en sait davantage.

Adieu donc, puisqu'il faut partir.

Je cours en toute diligence Dans la capitale de France Achever de me convertir.

Toi, pendant ce temps, sacrifie Plus d'une hécatombe à l'amour; Que sur ta douce fantaisie Chacun ait des droits à son tour!

Après cinq ou six mois d'absence, Je puis sans doute me flatter Que tu voudras bien me traiter Comme nouvelle connoissance.

ÉPITRE

A mon ami revenant de l'armée.

Ainsi donc la terre respire!

De concert, vainqueurs et vaincus,

Ennuyés de s'entre-détruire,

Ferment le temple de Janus,

Et la paix revient nous sourire.

Louis, arborant l'olivier,

N'a plus besoin de ton courage;

Tu vas, regagnant ton village.

Au pas tardif d'un vieux coursier,

Et fatigué, comme on peut croire.

Des maux que cause à ses amans

Cette déesse de mémoire.

Tu rapportes après cinq ans

Quelques dettes et de la gloire.

Enfant cliéri de tes parens.

Qu'aujourd'hui leur bonheur commence.

Ils ne craindront plus désormais

Que tous les lauriers de la France

Soient changés pour eux en cyprès.

En bénissant la destinée,

On dit chez eux chaque matin :

« Nous le verrons dans la iournée! »

Le jour passe : on attend en vain

L'heure qu'on avait espérée,

Et l'on s'attriste la soirée,

En désirant le lendemain,

Qui fuit de même... Mais enfin.

Cet objet d'une amour si vive,

Ce fils si longtemps attendu,

Il s'approche d'eux, il arrive,

Et tu vas leur être rendu.

Pour eux, pour toi, quelle allégresse!

Quel doux moment que ce retour!

L'heureux tableau de ce grand jour

A mon esprit s'offre sans cesse.

Cher ami, je sens ton ivresse;

Ta joie... est aussi dans mon cœur;

Elle m'anime, elle m'inspire.

Et, m'échauffant de ton bonheur.

Elle me force à le décrire.

L'ombre, de ses voiles épais.

Couvre encor l'étendue immense :

La nuit au loin règne en silence; Toute la nature est en paix; L'avarice même sommeille :

En proie aux désirs inquiets.

Toi seul crois que le jour est près, Et ta voix en sursaut éveille L'hôte, l'hôtesse et les valets.

« Eh! mais, Monsieur, on n'y voit goutte;

Le coq n'a pas encor chanté.

— N'importe!... « Te voilà botté

Et bientôt après sur la route.

En vain pressant ton palefroi,

L'animant de ta voix guerrière,

Veux-tu le pousser devant toi :

Il baisse l'œil et la crinière,

Marche en glissant sur les frimas,

Et perce l'ombre à petits pas.

Mais l'Aurore à peine s'apprête

A nous lancer ses premiers feux

Que je te vois piquant des deux.

De temps en temps levant la tête,

Le serrer d'un genou nerveux,

Et galoper jusqu'à la crête

D'un mont étroit et raboteux.

De là, ton œil ambitieux

Dans le lointain cherche le faîte

Du séjour de tes bons aïeux,

Et, pétillant d'impatience,

Confondant les objets entre eux,

Voudroit calculer la distance.

Et la juge d'après tes vœux :

Semblable au jeune Télémaque,

Tu penses que l'île d'Ithaque

Fuit devant un fils malheureux.

Mais quel est ce pin sourcilleux Qui jette son fient dans la nue, Et semble menacer les cieux?...

Tu le reconnois : à sa vue Tu sens ton âme tressaillir; Ta joie éclate : de plaisir Ton œil se mouille, tu t'écries :

« Ah! ce n'est plus un vain espoir!

Lieux charmans, campagnes chéries.

C'est vous, c'est vous que je vais voir! Ton attente n'est pas déçue :

Déjà semblent se rapprocher Ces objets que, dans l'étendue, Tes yeux errans alloient chercher; Déjà la pointe du clocher Dans l'air te paroît suspendue; Bientôt tu vois ses alentours; Bientôt il n'est plus de barrières Qui puissent te cacher les tours Du vieux château de tes grands-pères.

A leur aspect, quels mouvemens Dans ton cœur s'empressent d'éclore!

C'est là que ta première aurore Fit le bonheur de tes parens; C'est là que les soins caressans De leur tendresse vigilante Firent dans ton âme naissante Germer les plus doux sentimens;

C'est là que depuis ton absence

Ils ont compté tous les momens.

Vois-tu leurs bras s'ouvrir d'avance?

Ils t'appellent, tu les entends.

Ton coursier bondit et s'élance,

Voit le but, et reprend vigueur.

On se range sur ton passage;

On te salue, on t'envisage;

Chacun se dit : « C'est Monseigneur! »

Toi, tu ne réponds à personne;

Demain, tu leur diras bonjour;

On parle, tu fuis, on s'étonne;

Le pont-levis sous toi résonne :

Te voilà dans la grande cour.

Dans un salon vaste et commode

De leur château peu régulier,

Tes parens, à la vieille mode.

Entourent un large foyer.

Les dames sont à leur ouvrage;

Quelques amis du voisinage

Et le bon curé du village.

Assis près du feu sans façon,

Règlent l'Etat, parlent d'affaire,

Du chaud, du froid, de la saison, ^

Puis des impôts, puis de la guerre,

Et puis du fils de la maison.

Mais un bruit soudain les fait taire :

Chacun se lève avec transport,

Court à la fenêtre, et d'abord

Regarde, doute, considère :

« C'est lui! le voilà! c'est Valfort ! »

Tous volent à loi, pèie, mère,

Avant eux ton aimable sœur :

« C'est toi, mon fils!... c'est toi, mon frère!.

Nous parlions de toi, j'avois peur...

Ah! mon fils, enfin je t'embrasse,

Dit ton père, je te revoi !

Quoi! cinq ans!... mais tu tiens ma place,

Et je te devois à mon roi.

Mon fils, je suis content de toi;

Tu seras digne de ta race.

Poursuis... » Une douce chaleur

De ses sens ranime la glace;

En te parlant, sa noble face

Brille du feu de la valeur;

C'est l'œil fier du dieu de la Thrace,

D'un père heureux c'est la douceur;

Entre ses bras il t'entrelace.

Et tu sens palpiter son cœur.

Ta mère, te fixant sans cesse.

Soupire, rit, pleure à la fois :

(( Est-ce un rêve de ma tendresse?

Dit-elle, est-ce lui que je vois? »

Voisins, amis, chacun s'empresse,

Et, se livrant au sentiment,

Te disant tout ce qu'il inspire,

T'embrasse, te fait compliment,

Et se hâte de te conduire

En triomphe à l'appartement.

Mais ta sœur précipitamment

Saisit ton bras, elle le serre

Contre le sien... « Ce pauvre frère!...

Qu'un jour de l'autre est différent!

Que j'étois triste d'ordinaire!

Et que je suis aise à présent!

Es-tu bien las?... te suis-je chère?...

A propos, tu ne m'écris guère;

C'est mal, à moi qui t'aime tant!... »

On entre, on s'assied, on te presse;

Sur ton visage épanoui

Se peint le bonheur et l'ivresse.

On t'interroge, on te caresse :

Tu ne réponds ni non ni oui ;

Ton cœur, rempli par la nature,

Est pénétré de tous ses droits;

Il jouit!... sa volupté pure

T'ôte l'usage de la voix.

Arrive ce valet fidèle

Qui prit soin de tes premiers ans;

Le rire en ses yeux étincelle;

Il hâte ses pas chancelans :

« Quoi! c'est Monsieur! que je le voie!

Qu'il est grand! qu'il étoit petit!

Béni soit Dieu qui le renvoie!

Qu'il est bien avec cet habit!

Ah! combien Madame a de joie!

Combien j'en ai! )>

Nœuds enchanteurs!

Amitié! nature! patrie!

Que celui qui vous injurie N'éprouve jamais vos douceurs!

Régnez sur mon âme attendrie.

Qu'il me soit toujours inconnu Le mortel qui, sans être ému, Prononce le nom de sa mère, Embrasse un ami d'un œil sec, Et ne sourit pas à l'aspect De la cabane de son père !

ÉPITRE

A M. le marquis de Bercy.

C'est à loi qu'il convient d'écrire En belle prose, en jolis vers, Toi dont l'esprit est sans travers Et que la raison même inspire,

Homme aimable autant qu'éclairé, Père tendre, époux adoré, Qui, maîtrisant les destinées.

Libre habitant des plus beaux lieux, Vois dans tes loisirs studieux S'enfuir tes rapides journées.

Et sais aimer et vivre heureux Dans le calme délicieux Des passions bien ordonnées.

Quant à moi, toujours reporté Vers les erreurs du premier âge, Hélas! j'ai bien la volonté, Mais non la force d'être sage.

Aussi conçois-tu mes regrets?

Connois-tu ma peine cruelle?

Des deux femmes que j'adorais.

L'une déjà m'est infidèle; Et, soit dit entre nous, je voi Qu'un mien ami l'a rendu telle; Et l'autre, coquette rebelle, Qui sembloit s'offrir à ma foi, De mes seuls hommages avide.

Aujourd'hui qu'elle se décide, Ne se décide point pour moi...

Et puis fiez-vous à ces dames!

Croyez à leurs constantes flammes!

Hélas! en vivant sous leurs lois

J'apprends, par plus d'une infortune,

Qu'elles nous échappent vingt fois,

Sans que nous leur échappions une.

Que de revers! que d'embarras!...

Pourtant je ne m'en pendrai pas.

Sous ma surface assez frivole,

Je réfléchis de loin à loin,

Et de temps en temps, au besoin,

La réflexion me console.

Je me suis dit : Pourquoi vouloir

Que l'on t'adorât sans te voir?

C'est aussi par trop d'exigence;

Dieu le commande en vain pour soi.

A notre foible intelligence.

Il faut, malgré Dieu, malgré toi.

Un objet de culte en présence.

Si ton ami plaît aujourd'hui.

Tant mieux! jouis de sa victoire;

Eh ! qui peut t'cmpêcher de croire

Que c'est toi seul qui plais en lui?

Ces rapports, cette convenance.

Par où vos deux cœurs sont unis.

Ta maîtresse les a saisis :

Elle aime en lui ta ressemblance;

D'ailleurs c'est l'usage à Paris.

Une femme à celui qu'elle aime

Ne se livre point à demi,

Et le prouve en aimant de même.

Tôt OU tard, son meilleur ami...

Quant à la belle un peu maligne, Quant à l'amant prédestiné A lui paroître le plus digne.

Ma foi! je leur ai pardonné; Parce qu'entre nous je soupçonne, A travers ses yeux ingénus, Qu'étant belle comme Vénus, Elle est de même un peu friponne; Et si l'hiver, suivi des jeux, A Paris bientôt la ramène, Mon rival et moi dans ces lieux.

Dépouillant soudain toute haine, Nous nous trouverons trop heureux Qu'elle veuille prendre la peine De nous bien tromper tous les deux.

Je vivrai dans cette espérance.

En attendant ces doux momens, Pour charmer mon impatience.

Pour tromper l'amour et le temps.

Je bois et ris en assurance.

Je vois et j'entends M**^; C'est pour galoper sur sa trace, Pour le suivre depuis trois mois, Que j'ai déserté du Parnasse, Et quitté mes auteurs de choix, Tacite, Xénophon, Horace; Mais je n'y perds rien cette fois:

En génie, en talens, en grâce,

Il les égale, il les surpasse,

Et lui seul les vaut tous les trois.

Guide par lui dans la carrière.

Je parcours ces champs du Hainaut,

Théâtre fameux de la guerre,

Où le sang humain à grand flot

Féconda si souvent la terre.

Et rougit les bords de l'Escaut.

En m'instruisant dans l'art sublime

Où l'on admire les héros,

Je conviens qu'il fait bien des maux,

Et que la gloire est un grand crime;

Je la condamne dans mon cœur;

Mais, malgré mon cœur, je l'estime.

Et brigue le fatal honneur

D'être quelque jour sa victime.

Ainsi chez nous tout est erreur, Illusion, inconséquence.

L'éclat nous tient lieu du bonheur; On ne sait jamais ce qu'on pense; Louant et blâmant tour h tour, Nous n'agissons que par saillie; La gloire et l'amour sont folie :

On aime la gloire et l'amour.

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