A M. LE COMTE DE B
D'une tranquille indifférence La raison souvent doit s'armer :
Il faut voir avec patience Ce que l'on ne peut réformer.
Le Temps rapide, qui sans cesse A grands pas s'éloigne de nous, Emporte, hélas! avec vitesse Nos plaisirs si courts et si doux.
Dans sa course toujours nouvelle.
Loin d'être jamais arrêté, La triste voix qui le rappelle Augmente sa vélocité.
Il est trop vrai : nous finissons Presqu'au moment qui nous voit naître.
Entre les jeux et les chansons, A peine, hélas! nous commençons A sentir la volupté d'être :
La raison vient nous apparaître, L'ennui la suit, nous vieillissons.
Mais il est toujours pour le sage Des fleurs en toutes les saisons,
Et le plaisir a plus d'un âge.
Quand vous jouissiez autrefois
Du beau talent d'être volage,
Avoir deux femmes, souvent trois,
N'étoit pour vous qu'un badinage.
Vous en aimiez auprès des rois,
A Paris, et même au village.
Les trompant toutes à la fois.
Vos désirs, satisfaits sans cesse,
Renaissoient pour se varier :
Chaque jour nouvelle maîtresse,
Chaque jour nouveau créancier.
Pour vous guérir de cette ivresse,
Qu'il n'est pas aisé d'oublier,
Un vieux oncle en mourant vous laisse
Château, terres et mobilier.
Je sais ce que vous allez faire :
D'abord calculer et payer,
Changer, bâtir, jeter par terre,
Comme le doit un héritier;
Puis, au lieu de la pruderie,
De l'imposante gravité
Qui toujours conte et nous ennuie
Des vieux faits de sa vanité.
Dans votre séjour enchanté
Unir en bonne compagnie
Les bons mots, la douce gaîté,
A la jeunesse, à la folie,
Et surtout à la liberté.
Comte, entie nous, si quelque belle
Vouloit vous aimer tendrement,
Ne pouvant plus être inconstant,
Vous feriez bien d'être fidèle.
On revient de l'ambition;
De chimères longtemps avide,
A rire de l'illusion
Notre esprit enfin se décide;
Tout ce qu'on nomme passion
Dans le cœur ne laisse qu'un vide;
L'amitié seule le remplit;
Du sage elle entend la prière,
Vient régir son âme, y survit
A la vanité mensongère,
Et ne garde dans son réduit
Qu'un peu de place pour son frère.