QUI VENOIT DE QUITTER STRASBOURG
Prince, tandis qu'à tour de roue, Par un temps froid et pluvieux.
Des postillons couverts de boue Vous entraînoient loin de ces lieux, Savez-vous ce qu'en votre absence On faisoit ici parmi nous?
Nos vieux chefs et nos jeunes fous.
Si différens en apparence, Ce jour-là se ressembloient tous.
La vérité n'a qu'un langage :
Comme chacun d'eux l'avoit pris.
En dépit du rang et de l'âge, Ils étoient tous du même avis.
Vous vous étonnez, je le gage; Mais moi, je n'en fus pas surpris.
Ils parloient de votre voyage, De leurs regrets, de vos talens.
De votre sage emploi du temps, De vos droits à la renommée, Enfin de tout ce que l'Amour,
La France, Louis et l'Armée Doivent dire de vous un jour.
Dans leur éloquence guerrière, Nos canonniers de Riverieulx Vous célébroient à leur manière :
a Ce prince brave et généreux, Quoiqu'il quitte la compagnie, N'oublîra pas les habits bleus :
On se retrouve dans la vie.
Ah! qu'il nous mène un jour au feu!
Nous savons comment nous y prendre; Pour le faire vaincre, morbleu !
Nos canons se feront entendre, Et les Anglois verront beau jeu. »
D'un ton de voix moins formidable, Plus d'une dame très aimable, Tout haut pour vous formoit des vœux.
Et disoit : « Son âme est si tendre!
Il est si digne d'être heureux!
Celle que lui gardent les cieux Du dieu d'hymen ne doit attendre Que des instans délicieux. »
Quant à moi, dans mon ermitage, Je me rappelois vos adieux; Quelques pleurs humectoient mes yeux, Qui se fîxoient sur votre ouvrage; Je me disois, dans ma douleur :
« Sa main fît ces traits; c'est un gage
Que l'amitié laisse à mon cœur.
Qu'il est bien peint ce paysage!
Que ce morceau m'est précieux!
Mais qu'il le seroit davantage Si, dans son tableau gracieux, Le peintre eût placé son image! »