A MADAME
QUI AVOIT ADRESSÉ A L' AUTEUR DE JOLIS VERS ANONYMES SUR LESQUELS ELLE DEMANDOIT LE SECRET
J'ai lu vingt fois ces vers charmans.
Ils me prodiguent la louange, Je dois les trouver excellens; Mais le doux parfum de l'encens Ne me fait point prendre le change.
Ces vers aisés et délicats, J'en suis l'objet, je m'en honore :
Ils me paroissent pleins d'appas, Et me paroîtroient tels encore Quand même ils ne me loùroient pas.
Tout ce qu'ils disent à ma gloire Sans cesse à l'esprit me revient; Il est vrai que je n'en crois rien, Mais j'aimerois bien à le croire.
Oui, la louange est un poison, Qui, lorsque la beauté l'apprête, Fait au moins dormir la raison, Et trop souvent tourner la tète.
De la mienne c'en étoit fait :
Un mot la sauvera peut-être; On m'ordonne d'être discret :
Ah! celle qui croit me connaître
Ne me connoît guère en efîet.
Qui que tu sois, aimable objet,
Apprends que ton soupçon m'ofîense;
Que, pour mon esprit et mon cœur,
Les plaisirs qu'on goûte en silence
Sont les seuls qui font le bonheur.
Des faveurs qu'on a pu nous faire
S'il est bien doux de se vanter,
Celui qui sait les mériter
Trouve encor plus doux de se taire.
Oui, sûrement, je me tairai;
Mais, quand je fais ce qu'on espère,
Ne puis-je du moins sans mystère
Savoir qui je remercîrai?
Si ces vers étoient votre ouvrage !...
Jusqu'ici je les aimai bien ;
Mais je ne puis dire combien
Je les aimcrois davantage.
Jamais, jamais rien de si doux...
Se pourroit-il?... mon cœur... le vôtre..
Ah ! Chloé, ces vers sont de vous :
Je ne veux pas qu'ils soient d'une autre.