‹ Œuvres choisiesChapitre 37 sur 67 · A M"^ LA MARQUISE DE P · texte numérisé non relu

A M"^ LA MARQUISE DE P

Bonjour, Madame la marquise!

Puisqu'il est d'usage entre nous De converser avec franchise, Encor faut-il que je vous dise Comme l'on parle ici de vous; Cet on qui parle, c'est moi-même.

Ainsi que moi, vous savez bien Que l'on parle de ce qu'on aime A propos de tout et de rien.

J'entremêle avec assurance Votre nom dans tous mes récits :

Vous êtes pour moi, dans Paris, La marquise par excellence.

Mais la capitale d'Auxois

I . La marquise de Polignac, pendant vingt ans dame d'honneur du Palais-Royal, est telle qu'on la peint ici, s'occupant de parfilage et de romans plus que de philosophie, gaie, vive, aimable et pleine d'agrémens à soixante-huit ans. Son esprit est charmant, et son âme est excellente. Depuis plus de trente ans, elle aime M. de Maillebois avec l'ivresse du plus tendre sentiment, ne voit, ne sent, ne pense que pour lui. On dit qu'autrefois elle aimoit de même le comte de Frise, et que ce n'est qu'après sa mort qu'elle est devenue l'amie de M. de Maillebois; elle ne le nomme jamais que le comte. {Note de M. de Bonnard, en 1778.)

N'est pas pour vous celle de France; J'ai beau vous citer mille fois :

Les belles dames que j'y vois N'ont de vous nulle connoissance.

Chacune, à votre occasion, S'en vient, d'un air de confidence, M'adresser une question :

« Cette marquise que l'on vante.

Est-elle encor dans son printemps?

Blonde tendre, ou brune piquante?

En amour est-elle constante?

Se plaît-elle à changer d'amans?

Sa maison sans doute est brillante.

Et son cuisinier excellent?

Elle est philosophe et savante?...

— Non, Mesdames, assurément, Non : la marquise que je vante Peut bien avoir eu quelque amant; Mais pour l'amour, en ce moment, Je la crois fort inditTérente.

Elle a plus de trois fois vingt ans, N'a jamais lu que des romans.

Ne sait que l'histoire courante.

Et, chez tous messieurs les savans, Passeroit pour fort ignorante. i

Elle ne peut souffrir les vers; On ne soupe jamais chez elle, Et même parfois les hivers

DU CHEVALIER DE BONNARD yS

Fait si petit feu qu'on y gèle.

On prétend qu'elle a dans l'esprit Moins de suite que de saillie, Et des femmes souvent m'ont dit Qu'elle ne fut jamais jolie.

Mais on se trompe, elle l'étoit :

Eh! ne l'est-on pas quand on plaît?

Les plus belles ont des égales; Mais dans l'art de plaire, en effet, La marquise a peu de rivales.

Aujourd'hui comme en ses beaux jours, Par l'agrément et par la grâce.

Près d'elle attirant les Amours, On les voit se jouer toujours Avec l'Amitié sur sa trace, Et sourire à tous ses discours.

Son esprit jamais ne sommeille :

Le dieu charmant des vrais bons mots, L'aimable et riant à-propos.

Est toujours là qui la conseille.

Il faut l'entendre, il faut la voir Dans sa gaîté vive et brillante; C'est à souper, c'est sur le soir Qu'elle est aimable et pétillante.

Tenez cependant pour certain Qu'avec vos mines amoureuses, Et vos grands yeux, et votre teint.

Vous seriez, Mesdames, heureuses

D'avoir soa esprit du matin ', Mais ce que l'on admire en elle Plus que je ne puis l'exprimer, C'est son âme sensible et belle :

Eh! qui jamais sut mieux aimer? »

Et, sur cela, je leur raconte Vos actions et vos propos, Et tous ces traits originaux De votre amitié pour le comte.

Pour ce comte, notre héros.

Homme aimable, homme de génie, Que l'ingratitude et l'envie Ont si longtemps calomnié. Mais à qui nous rendons hommage, Et que la postérité sage Jugera comme l'amitié.

C'est alors qu'on aime à m'entendre.

Que l'on se tait pour m'écouter, Que je vois les yeux s'humecter, De douces larmes se répandre.

I. Ce trait est anecdote. Un matin, le comte de Frise parloit en toute confiance à la marquise de Polipnac de son amour pour la comtesse de Forcalquier. La marquise lui faisoit mille plaisanteries charmantes; et le comte, ravi de l'entendre, lui disoit de temps en temps : <> Que vous êtes charmante! et que vous avez d'esprit! — Avouez, reprit-elle, que vous seriez heureux si votre comtesse avoit seulement mon esprit du matin. » (No/e de M. de Bonnard.)

Et qu'on me force à répéter

Ce que de moi l'on vient d'apprendre.

Chaque cœur vous dresse un autel;

L'enthousiasme universel

Sur mon bon destin se récrie;

On m'envie en m'applaudissant,

Parce qu'on croit, en m'écoutant,

Que vous m'aimez à la folie.

Moi, je réponds modestement

Que, n'aimant qu'un objet sur terre,

La marquise se laisse aimer

De tous ceux qu'elle n'aime guère ;

Que, si l'on vient à s'enflammer

De l'espoir d'être aimé par elle,

A tous les transports d'un beau zèle

Elle répond sans beaucoup d'art :

« Moi! faire une amitié nouvelle!

Il n'est plus temps! il est trop tard! o

Enfin je l'aime à tout hasard.

Sans vouloir qu'elle me le rende,

Sans croire lui rien inspirer;

En l'adorant, je ne demande

Que le plaisir de l'adorer.

Ici je finis, et je n'ose Traiter plus au long cet objet :

Car, en fussiez-vous le sujet, Trop parler d'une même chose

Et VOUS ennuie et vous déplaît.

Au lieu de tout mon beau langage,

Si je vous eusse fait cadeau

D'un gros vaisseau de paifilage

Ou de quelque roman nouveau,

Je vous auiois plu davantage :

Je le sais, mais notre rivage

Ne produit roman ni vaisseau,

Et des vers sont tout notre hommage.

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