COMME J'AIMOIS
Aux premiers jours de ma jeunesse, Dans l'âge heureux ou malheureux Où le coeur s'ouvre à la tendresse, Amour me briiloit de ses feux; Comme j'adorois ma maîtresse!
Je ne jurois que par ses yeux.
Je ne voyois qu'elle en tous lieux, J'étois jaloux jusqu'à l'ivresse; Son nom seul me faisoit rougir; Je croyois qu'on lisoit mon âme.
Que chacun y voyoit ma flamme, Et ma douleur et mon plaisir.
La beauté la plus régulière.
Le minois le plus agaçant.
Ne me faisoient pas seulement Une impression passagère, Et l'auroient tenté vainement.
Ma passion, forte et profonde.
Changeant pour moi tous les objets.
Me montroit celle que j'aimais Comme la seule aimable au monde; Et quand une sévère loi Me forçoit à m'éloigner d'elle, Durant cette absence cruelle
DU CHEVALIER DE BONNARD Io5
Il n'existoit plus rien pour moi.
Tout l'univers d'un crêpe sombre
Me paroissoit enveloppé;
Amèrement préoccupé,
Je cherchois la retraite et l'ombre;
Certain cjue j'étois d'y trouver
Le triste plaisir de rêver.
Mais, parmi ces tourmens, quels charmes.
Quelle volupté j'éprouvois
Lorsque je parlois de mes larmes
A celle pour qui je souffrois!
Dieux! quelles lettres j'écrivois !
C'étoit le désordre de l'àme,
Chaque trait y peignoit ma flamme.
L'harmonieuse expression
De la plus belle poésie
Ne vaut pas la marche hardie,
La brûlante incorrection
D'une prose pleine de vie,
Et respirant la passion.
Enfin, quand mon impatience
Sentoit approcher le moment
Qui devoit finir ma souffrance,
En moi quel soudain changement!
Je revenois à l'existence;
Je pleurois d'aise : en y songeant,
Mon cœur battoit un mois d'avance.
J'arrivois : quel ravissement !
Je la voyois, et, dans l'instant, J'étois heureux de sa présence.
Hélas! pourquoi le souvenir De ces erreurs de mon aurore Me fait-il pousser un soupir!
Je dois peut-être aimer encore.
Ah! si j'aime encor, je sens bien Que je serai toujours le même; Le temps au cœur ne change rien :
Eh! n'est-ce pas ainsi qu'on aime?
A MADEMOISELLE FANNIER
Par les Muses et par les Belles, Je fus si souvent maltraité, Je me suis vu si ballotté Par ces charmantes infidèles, Tant de fois repris et quitté, Que, soit raison, soit vanité.
Je ne veux plus m'occuper d'elles.
Ah! combien je me suis promis D'éviter toute enchanteresse, L'Amour, la Gloire et leur ivresse, De vivre enfin, sans nuls soucis.
Loin de Cythère et du Permesse, En repos, près de mes amis!
Ce n'est point un projet frivole, C'est un plan fait : je l'ai juré, Je m'en suis donné ma parole.
Et sûrement je la tiendrai.
Toutefois, jeune Alexandrine, Si, m'attirant par votre accueil, Je vous voyois, tendre et badine, Me regarder du coin de l'œil Avec votre drôle de mine.
Hélas! ce que c'est que de nous!
Malgré la raison que j'implore.
Leurré par un appeau si doux, Peut-être j'aimerois encore Et je ferois des vers pour vous.