POUR UNE JEUNE PERSONNE
Sans qu'on y pense, J'ai bien grandi depuis deux ans; J'ai passé l'âge de l'enfance :
Ah! grandirai-je encor longtemps
Sans qu'on y pense?
A M. L^ABBÉ TALBERT
Je vous ai bien plaint, mon cher abbé, pendant votre voyage; vous vous êtes cru dans la zone torride, sous l'équateur, dans les climats brûlans qui ont fait les Nègres, qu'on voudroit aujourd'hui regarder comme une espèce différente de la nôtre; et sans doute vous vous êtes écrié souvent avec Virgile :
O quis me gelidis in vallibus Hxmi
Sislat, et ingenti ramorum protegat uinbra !
Mais aujourd'hui le mal est passé, et vous respirez le frais dans les bosquets de Saint-Ouen; vous avez traversé l'enfer pour arriver aux Champs- Elysées, et vous y êtes heureux sans être une ombre.
Je vous félicite de tout mon cœur sur le séjour que vous allez faiie dans la capitale, près de vos amis et d'un monde choisi qui saura vous apprécier ce que vous valez. Or, vous valez sûrement beaucoup; vous faites des vers charmans et de
11b ŒUVRES CHOISIES
belles oraisons funèbres. Dans un besoin, on feroit de vous un abbé de cour ou un Père de l'Eailise.
Tous les cœurs sont votre conquête; Partout, en tout temps vous plairez; En chaire vous convertirez, Vous séduirez en tête-à-tête ; La beauté sera toujours prête A croire ce que vous direz.
11 n'en faut pas tant pour obtenir un évêché, ou du moins une bonne abbaye. Vous aurez beau me dire que vous ne vous souciez point des vanités humaines, je vous croirai sans changer d'avis. Vous méritez, il faut obtenir. A tout prendre, il vaut mieux être prélat que chanoine. Dirigez vos batteries, corrigez, imprimez vos sermons et vos poésies en dépit de l'humilité chrétienne : car, vous le savez, mon cher abbé.
Ces livres qu'on aime à relire, Morale, histoire ou fiction, Jolis vers même, beau sermon.
Si l'on prit plaisir à l'écrire, Enfin tout ce que l'on admire.
Est un ouvrage du Démon ; Et vanité l'enchanteresse Peut-être a damné Massillon ^ Pour ses discours sur la sagesse, Comme le fut Anacréon Pour ses odes à sa maîtresse.
Courez les risques, cl jouissez sans scrupule du plaisir que vous ferez à tous vos lecteurs. Je vous
conseille en ami. Je n'ai jamais lu de prédicateur que ce Massillon que vous avez si bien loué; je vous lirai après lui; bien d'autres en feront de même, et placeront, ainsi que moi, le panégyriste à côté du héros.
Vous me prescrivez un régime très agréable sans doute; ce que vous me souhaitez, je l'ai eu, et je ne l'ai plus.
Omnia pertuntur, certe l'ertunlur ainores.
On m'aimoit et j'aimois, même pendant mon absence. Tout à coup le Diable s'est mêlé de mes affaires; on a presque oublié mes vers, ma prose et ma personne, et je n'en suis pas encore consolé. Je bataille tant que je puis; on veut me réduire à l'amitié. Vous savez que c'est au moyen de ce beau mot-là que les femmes se débarrassent d'un amant qui ne leur convient plus. L'année dernière, un de mes bons amis se trouvoit dans le cas où je suis aujourd'hui, et se dcsoloit comme moi. Je lui écrivis alors :
Aime et jouis, Amour l'ordonne.
Si dans un objet adoré
Tu n'as trouvé qu'une friponne,
Sans jouer le désespéré
Boude un peu, souris et pardonne;
Ou, cherchant de nouveaux plaisirs
A te venger d'une infidèle.
Porte ailleurs de nouveaux désirs,
Et deviens inconstant comme elle.
J'éprouve maintenant qu'il est plus aisé de donner un bon conseil que de le prendre pour soi. Mais, quelque malade que je sois, je ne me crois pas incurable, si je puis avoir un congé d'hiver et aller à Paris pour avancer ma guérison. En attendant, mon cher abbé, je me recommande à vos prières.