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Oeuvres choisies

Charles-Pierre Colardeau naquitle 1 20ctobre 1 782, à Janville , petite ville du département d'Eure-et-Loir. Son père y exerçoit Toffice de receveur du grenier à sel ; emploi qui supposoit quelque fortune et une éducation honnête.

A treize ans, il perdit son père et sa mère, et fut mis sous la tutèle d'un oncle estimable et instruit, qui étoit curé à Pithiviers.

Cet ecclésiastique ne négligea rien pour l'éducation de son pupille ; il l'envoya au collège de Meunsur-Loir, pour y continuer le coiurs de ses études.

Ce fut dans ce collège que Colardeau fit ses premiers pas dans la carrière des lettres. Séduit par les charmes de la poésie, il en étudia de bonne heure les principes, et négligea souventla lecture de Tricot pour celle de Racine.

Lorsqu'il eut achevé ses humanités , son oncle l'envoya à Paris. C'étoit l'époque où la philosophie sco-

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lastique rommençoit à se dégager des ténèbrt-s dont elle ëtoit enveloppée, où l'étude des mathéniaiiques venoit de s'introduire dans les collèges, et faisoit partie de renseignement public. Le professeur Rivard jouissoit alors d'une grande réputation. Le curé de Pithiviers voulut que son neveu prit des leçons de ce maître habile ; qu'il connût les secrets de l'algèbre, et les théorèmes de la géométrie. Mais le génie d'un poëte s'accommode diFHcilemcnt de la règle et du compas. Les théorèmes furent négligés, et le jeune Colardeau préféra de gagner en grâce et en imagination ce qu'il pcrdoit en exactitude et en précision. 11 ne donna à l'étude de la .scolastique et de l'algèbre que les moments qu'il ne put lui dérober; mais il suivit assidûment les spectacles, et ne négligea rien de ce qui pouvoit contribuer à former son goût et à développer ses talents.

Le temps de sa philosophie étant achevé, son oncle le destina à la profession du barreau , et l'envoya chez un procureur; c'étoit tonuïer de Charybde en Scylla. Mais le jeune poëte fut heureusement servi par son étoile : le procureur chez lequel on le plaça avoit peu de chents; il n'eut qu'un petit nombre de requêtes et d'à-venir à libeller, et put facilement concilier son goût pour les lettres avec le travail de la grosse. H continua de faire des vers et de fréquenter les spectacles.

Une maladie, et quelques troubles survenus dans

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les cours de parlement, Tobligèrent bientôt de revenir à Pithiviers, et d'y rester quelque temps. Il profita des loisirs que lui offroit la campagne, pour se livrer à ses goûts les plus chers. Le presbytère de son oncle devint pour lui le temple des muses; et, pour faire agréer à son tuteur le genre d'occupation» qu'il avoit embrassé, il eut soin d'entremêler les sujets profanes, de quelques sujets pieux. 11 traduisit en vers des psaumes et des cantiques, et captiva les suffrages* du bon curé, en lui montrant les vieilles hymnes de son bréviaire rajeunies par les grâces de la poésie françoise.

Ce fut chez son oncle qu'il conçut l'idée de sa première tragédie.

En lisant l'immortel livre des Aventures de Télémaque, il se sentit vivement ému par l'épisode de .>* Pygmalion , et il dessina les premiers traits de sa tragédie à\istarhé. Les troubles des parlements venoient de finir, l'arène du barreau s'étoit r'ouverle; il fallut retourner chez le procureur. Le jeune poëte se soumit à cette seconde épreuve, et, sans manquer à ses devoirs , trouva le temps d'achever sa tragédie.

Lorsqu'il la présenta aux comédiens françois, il reçut d'eux des éloges si flatteurs et de si puissants encouragements, qu'il résolut de renoncer absolument à la carrière du barreau , pour suivre exclusivement celle des lettres.

Son oncle, homme d'un caractère doux et modéré ,

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ne s'opposa point à cette résolution. Il reçut son. neveu avec bonté , et prit même plaisir à le voir tnivail- 1er sous ses yeux. Colardeau avoit alors environ vingtcinq ans; il revint à Paris, fut reçu dans les meilleures sociétés, et se lia particulièrement avec M. de La Vieuville, qui protégeoit les lettres avec générosité, et les cullivoit avec succès. 11 se fit aussi un intime ami du célèbre Doyen, professeur de l'Académie de peinture.

Ija tragédie d'y^starbé étoit sur le poiht d'être jouée , lorsque l'attentat commis par Damicn sur la personne du roi força l'auteur d'y faire des changements, et obligea les comédiens d'en retarder la représentation.

Colardeau profita de ces délais pour composer et # publier VEpUre ilHéldise à Âbailard. Cette pièce étoit imitée de Pope; mais la versification en étoit si facile, les images si heureuses, le style si pur, qu'elle parut avoir tout le piquant d'un écrit original. Cet ouvrage fixa la réputation de son auteur, et fut recherché avec une étonnante avidité.

Trois ans après, on joua la tragédie d'/fstarbé. Le nom de Colardeau,. l'idée qu'on s'étoit faite de ses talents, avoient disposé tous les esprits à la bienveillance : Colardeau obtint un nouveau triomphe. Cependant le mérite de cette tragédie ^toit bien loin d'égaler celui de l'épître d'Héloïse à Abailard; mais on crutdevoir des encouragements à un jeune homme

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qui donnoit de si grandes espérances, et Von oublia la foiblesse du plan et des caractères , en faveur d'une versification naturelle et d'un coloris gracieux.

La tragédie de Caliste ^quifut représentée en i yôo, eut un succès plus contesté. C'étoit une imitation de la belle Pénitente de Rowe. La nation n'étoit point encore accoutumée aux horreurs dramatiques du théâtre anglois; on n'avoit point encore pris la peine de lui persuader que Shakespear Femportoit de beaucoup sur Corneille et Racine. La plupart des spectateiu-s furent révoltés d'un sujet qui ne présentoit que des images sombres et atroces, dont le plan étoit obscur et mal conçu , dont les personnages étoient presque tous des fous ou des scélérats outrés. Cette pièce n'eut qu'un petit nombre de représentations, et resta daAs l'oubli.

Soit que Colardeau fût déjà dégoûté des nombreux désagréments qui assiègent la vie de l'homme de lettres , soit que son penchant pour les charmes de la campagne et la douce indolence de la vie privée, l'emportât sur l'amour de la renommée, il quitta pendant quelque temps la carrière littéraire, et consacra tous ses moments à l'amitié ou à la tendresse.

Mais ce sommeil de la gloire ne dura pas longtemps. En 1770, une production lugubre, sortie des bords de la Tamise, et traduite en françois, eut à l'aris un succès extraordinaire: c'étoient des médi-

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talions sur réternité, la mort, le jugemeiu dernier; sujets sombres et mélancoliques, mais que Fauteur avoit souvent animés du feu d'une poésie sublime. Cet ouvrage réveilla l'amour de Colardeau pour les vers, et il en conunenva la traduction. Le vice princiiial des Nuits dYoung est de ramener sans cesse les mêmes idées , de n'offrir à lame qu'une suite uniforme d'images effrayantes, de beautés terribles qui répouvantent et la fatiguent. (Jolardeau ne put éviter ces défauts; sa traduction étoit fidèle et élégante, mais on y retrouvoit toutes les taches qui déparoient l'original. U abandonna <'e travail, après avoir traduit seulement deux Nuits.

Le Temple de Gmàe^ dont il publia quelque temps après une imitation en vers, ne présentoit pas les mêmes désavantages. Aucun sujet n'étoit plus riche en idées gracieuses, en images fraîches, variées, et voluptueuses. Mais plus un ouvrage approche de la [lerfection, plus il est dangereux d'y toucher. Les gens de goût firent un reproche mérité à Colardeau , d'avoir voulu embellir ce qui n'avoit pas besoin d'ornements. Sa traduction confirma l'opinion qu'on avoit de son talent, mais n'ajouta rien à sa gloire.

Il y avoit déjà quelque temps que la voix publique l'appeloit à TAcadémie françoise: il en fut élu membre, en 1776, à la place du duc de Saint-Aignan. Ce choix fut libre et spontané; ce fut un hommage pur et désintéressé que l'Académie rendit à ses talents.

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Mais il ne put jouir du plaisir d'aller lui-même, au sein (Je ses collègues, recueillir le témoignage honorable de leur estime. Depuis quelque temps, sa santé s altéroit; son tempérament, naturellement délicat, s'affoiblissoit de jour en jour; les secours de l'art ne purent arrêter les progrès d'une maladie lente; il mourut à quarante-trois ans , pleuré de ses amis, et regretté de tous ceux qui s'intéressoient à la gloire des lettres.

Colardeau étoit d'un caractère doux, sensible, et mélancolique. Tous ses goûts étoient simples comme la nature ; il aimoit beaucoup les fleurs , les ruisseaux , et les femmes. Un des premiers objets de son amour fut une demoiselle Verrières, fille fort aimable, fort belle, mais fort coquette. Colardeau l'aimoit avec passion y et elle le trahissoit avec tout Tesprit imaginable. Dorât l'en avertit. Je le sais, dit-il; mais je reste avec elle pour savoir jiisqu à quel point mie femme peut tromper.

L'art d'imiter étoit le sien par excellence. Il avoit fait une étude si assidue et si profonde des ressources de notre langue , que les difficultés à vaincre ne l'effrayoient jamais ; et ce qui auroit fait le désespoir d'un autre, ne présentoit qu'un attrait de plus à son émulation. Il travailloit sans effort comme sans prétention. Ses premières idées étoient toujours faciles et abondantes; mais il aimoit à revenir sur ses pas; il corrigeoit beaucoup, et se

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déficit sans cesse de ses forces. Cette timidité excessive l'empêcha de produire un plus grand nombre d'ouvrages; mais ce qui nous reste de lui suffit pour assurer sa réputation, et le faire compter parmi le petit nombre de poêles qui honorent notre littérature.

Une seule anecdote suffira pour donner une idée de la bonté de son cœur, et de ses qualités sociales.

Séduit par les beautés qui étincellent dans la Jérusalem délivrée, il conçut le projet de traduire ce poëme en yers. Il en avoit déjà tracé les premiers livres, lorsqu'il apprit que M. Watelet, membre de l'Académie françoise, s'occupoit du même travail. Dès ce moment il y renonça; et rien ne fut ( a[>able de lui faire changer de résolution.

Au lit de la mort, il se rappela qu'il n'avoit point encore bnilé ce qu'il avoit écrit de sa traduction. Il i se leva mourant; et, comme ranimé par le plaisir de faire une action honnête, il se traîna hors de son lit, et, saisissant son ouvrage de ses main$ défaillantes, il consomma son sacrifice.

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Nous ajouterons à la notice précédente quelques traits qui achèveront de faire connoître le poëte intéressant^qui en est l'objet.

Il est du nombre de ceux dont les écrits font aimer leur auteur, et cette opinion favorable qu'on y prend de son caractère , n'est pas démentie, comme il arrive souvent, par l'histoire de sa vie. Il étoit fait pour ressentir et pour inspirer l'amitié : il fut lié avec les hommes les plus distingués par leur esprit, et compta4eurs succès parmi ses plaisirs. Jamais, dit-il dans une épître à Pezay,

Jamais du fiel noir de l'envie Mon cœur ne fut enapoisonnéi Et la palme tant poursuivie Dont mon émule est couronné, Je n'ai jamais imaginé Qu'à mon triomphe il l'eût ravfe.

Sa modestie et son aménité ne purent le mettre toujours à l'abri des traits de la satire. Il en fut profondément blessé , mais il se garda bien d'employer les mêmes armes pour se venger.

Plein de défiance sur son propre jugement, il retouchoit continuellement ses productions. Peu pressé de les exposer au grand jour, il falloit quelque circonstance pressante pour l'y décider. Le Temple (fe Gnide étoit terminé depuis dix ans, lorsqu'il fut

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livré à l'impression. L'épîlro h M. Duhamel de Dciiaiiivilliers, le iitorceuu le plus adievé que iiuus ayoDsdelui, resta dix ans manuscrite dans le port^ feuille de l'auteur.

On u parlé du sacrifice (|u il tii de sa tradiuiiou de deux chants de la Jérusalem délivrée. U se proposoit de traduire également fEnéide en yen François; mais il y renonça dès qu'il fut informé que l'abbé Delille, qui avoit déjà publié les Céonjù/ues, s'octnipoit de compléter sa traduction de Virgile. U avoit eu le projet de donner à la belle prose du Télétuatfue la parure de la versifieation; mais, quelque talept «pi'il eût pu déployer dans l'exécution de ce dessein téméraire, il moiUra encore plus d«' ;;<»rif pu l'abandon nantit affectionnoit les sujets tendres et pathétiques. Le succès qu'il obtint en écrivant l'épître d'Héloïse à Abailard fait re(;retter qu'il n'ait pas achevé une épître de madame de La Vallière h Louis ^IV, qu'il avoit commencée.

Bien que la tragédie de Caliste ait dû en partie son succès momentané à l'appareil du spectacle et au jeu de mademoiselle Clairon, quelques scènes très attachantes, et les beautés de style qu'elle renferme, nous ont engagés à la réimprimer.

Golardeau ne sut pas assez résister à l'attrait des plaisirs, et il en porta de bonne heure la peine. Il a

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exhalé ses regrets touchants dans une épUre à un ami, qui commence ainsi :

Tu plains mes jours troublés par tant d'orages , etc.

Barthe avoit été un des nombreux amis de Colardeau; mais depuis long-temps ils se voyoient peu. Celui-ci étoit malade et presque à l'extrémité, quand le poëte provençal se présenta devant son lit, et, désirant profiter de ses derniers conseils, le força d'entendre la lecture de sa comédie de l'Homme personnel, qu'il alloit donner au théâtre. Lorsqu'il eut fini, le malade lui dit tranquillement: « Vous avez oublié « un trait essentiel dans votre pièce, c'est celui d'un « Ijomme qui vient lire une conjédie en cinq actes à « son ami mourant. »

L'éloge de Colardeau fut prononcé par La Harpe, son successeur au fauteuil académique, et par Marmontel, qui répondit au discours de La Harpe. Nous allons extraire de ces deux discours les morceaux où le mérite de Thomme et de l'écrivain est particulièrement apprécié.

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