DE LA HARPE
A Qu'il est rare que la culture des lettres soit aussi paisible qu'elle est honorable! Qu'il est difficile d'illustrer sa vie sans la troubler, et d'élever, pour les {T;énérations futures, rédiHce du génie, sans qu'il soit ou retardé, ou insulté, ou méconnu par la génération présente ! Qu'il est doux d'obtenir la réputation en échappant à l'envie ! Ce privilège si peu commun fut celui de l'académicien à qui j'ai l'honneur de succéder. M. Colardeau, né avec le talent le plus heureux, marqua son premier egsai de tous les caractères d'un poète. Une élégance facile et brillante, im sentiment exquis de l'harmonie, cette imagination qui anime le style en coloriant les objets, cette sensibilité qui pénètre l'ame en même temps que le vers charme l'oreille; enfin ce naturel aimable qui grave dans la mémoire des lecteurs les idées et les sentiments, et, suivant l'expression de Despréaux, laisse un long souvenir; voilà ce que le public, enchanté d'avoir un poète de plus, remarqua dans Tépître d'Héloïse , monument justement célèbre, que son auteur élevoit à vingt ans, morceau vraiment précieux, qui durera autant que notre langue, qu'on
SUR COLARDEAU. xiij
sait par cœur dès qu'on Ta lu, et qu'on relit encore quand on le sait par cœur. Si les autres sujets que traita depuis M. Colardeau n'ont pas toujours été si heureusement choisis, on y retrouve du moins ce talent du style qui sépare du langage vulgaire le langage qu'on a nommé celui des dieux; et, n'eût-il été connu que par cette charmante imitation de Pope , Fauteur d'Héloïse n'avoit pas besoin de plus de titres pour avoir droit à vos suffrages. Qui sait mieux que vous, messieurs, qu'un seul ouvrage supérieur, fait pour consacrer un écrivain dans la postérité, le met infiniment au-dessus de tout ce qui n'est que médiocre, sur-tout depuis qu'il est si facile de l'être, depuis qu'il en coûte si peu pour composer des livres en décomposant d'autres livres, et pour aligner des vers en rejoignant des hémistiches.
« Combien ces tristes ressources étoient loin du talent de M. Colardeau! La poésie sembloit être sa langue naturelle. Son extrême facilité à écrire en vers étonnoit tous ceux qui l'ont connu. C'est à cette facilité seule que nous sommes redevables de ses productions. Une composition difficile seroit devenue pour lui impossible. Une santé fragile et chancelante, présage, hélas! trop fidèle d'une carrière qui devoit être trop tôt bornée, lui avoit interdit de bonne heure tout grand travail; et une sorte d'indolence qui peut-être étoit la suite de cette foiblesse d'organes, et qui tenoit d'ailleurs à des inclinations
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douces et sociales, ne lui perniettoit tic u'{;;ir<icr la poésie (|ue comme un amusement de plus. La simplicité de ses goûts et de ses mœurs Fattachoit^iux plaisirs d'une société intime et confiante, et son ame sensible et naïve étoit faite pour Tamitié. lietiré au sein d'une famille respectable dont il étoit, pour ainsi dire, Tenfant d'adoption, il y vécut dans cet heureux commerce de soins mutuels « si nécessaires pour lui faire oublier des maux qui renaissoient tous les jours, et une langueur qui devenoit incurable. L'égalité de son humeur n'en fut jamais altérée. Lorsque vos suffrages, qu'il n avoit brigués que par son mérite, vinrent le chercher sur le lit de douleur qu'il ne quittoit presque plus, vous vous souvenez, messieurs, de quelle joie pure il parut rempli^ et combien Texpression en étoit aimable et ton* chante. On vous porta sa lettre de remerciement, et vous crûtes entendre le chant du cygne. Son ame % sembloit se ranimer un moment pour h\ gloire et la reconnoissance; mais ce dernier rayon alloit bientôt s'éteindre dans la tombe, et son nom, inscrit dans vos fastes, étoit donc tout ce qui devoit vous rester de lui! Il avoit traduit quelques chants au Tasse. Y avoit-il une fatalité attachée à ce nom? Et faut-il que, pour la seconde fois, il n'ait pas été donné au Tasse de monter au Capitole? »
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