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toit aussi en vers le Temple de Gnide. Je sentis le désagrément et tout le danger d'une pareille concurrence; et je pris mes mesures pour paroître avant cette nouvelle traduction. Je hâtai l'impression de mon ouvrage, qui fut bientôt finie: j'en emportai quelques exemplaires à la campagne; et mon libraire m'assura que la vente en seroit prochaine: mais, profitant de mon absence, il s'occupa du soin d'embellir son édition du faste des gravures, et se laissa prévenir par M. Léonard, Alors, de son propre mouvement, il remit à ce moment-ci la publicité de ma traduction. Je ne m'appesantis sur ces faits que pour désabuser les personnes qui m'accuseroient d'avoir attendu l'ouvrage de M. Léonard, soit pour profiter des lumières qu'il pourroit me donner, soit pour me décider d'après l'opinion que l'on en prendroit. Je sens que le public s'intéressera peu à ces détails, aussi inutiles qu'indifférents pour lui : mais j'en dois compte à M. Léonard lui-même. La manière honnête, et trop flatteuse pour moi, dont il s'excuse d'une rivalité qu'il étoit loin d'affecter, exige que je ne laisse à ses yeux aucun nuage sur mes propres procédés. Je lui avois rendu toute la justice qu'il mérite long-temps avant d'avoir lu sa préface: il trouvera chez mon libraire un avertissement imprimé qui devoit être à la tête de cette édition, où la preuve de mon estime pour ses talents étoit d'avance établie et consacrée.
Je ne connois point M. Léonard; mais, d'après les couleurs dont il m'a été peint, j'étois bien sûr que la jalousie, suite commune de la rivalité, n'élèveroit entre nous aucun de ces démêlés indécents dont la malignité
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s'amuse, et qui déshonorent les lettres aux yeux de la plus saine partie du public. Cependant les critftjues pouvoient favoriser l'un aux dépens de l'autre, et prendre parti avec la chaleur qui leur est ordinaire: d'est ce désagrément que je redoutois, ou pour M. Léonard, ou pour moi. Heureusement la manière différente dont nous avons imité le même modèle ne laisse aucun point de comparaison entre nos deux ouvrages. Sans m'asservir à des régies étroites, j'ai cependant suivi l'original dans sa marche. J'ai restreint ma liberté à y mêler quelques idées qui me sont survenues par analogie: j'en ai abandonné la précision, lorsqu'elle étoit incompatible avec l'harmonie des vers. M. Léonard , plus libre que moi , a retranché une grande partie des descriptions et des épisotles: il a rapproché, resserré l'action de ce poème, qui en a peu, et réduit le tout à la moitié de son étendue. Moi, au contraire, par insuffisance peut-être, et dans le désespoir d'atteindre au laconisme de l'original, j'ai développé ce qui n'y est qu'indiqué. Toutes les transitions y sont brusques et peu ménagées; e'étoit la manière de M. de Montesquieu. Cet esprit vaste, qui d'un coup d'œil enibrassoit toute la suite de ses idées, franchissoit les intermédiaires. Il négligeoit les détails qui pouvoient retarder sa marche, et laissoit à l'intelligence de ses lecteurs le soin d'y suppléer. Mais j'ai cru que, dans un ouvrage du genre erotique et de pur agrément, il falioit sur-tout une chaîne dont les anneaux fussent aisés à suivre, et de la clarté dans le dessin. D'après ce sentiment, que je crois fondé sur le goût, j'ai plus marque le fil des liaisons; j'ai déterminé ce qui me sembloit trop vague ou trop peu
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prononcé; et j'ai jeté quelques lumières dans les teintes qui me paroissoient trop obscures. C'est sur ce plan, diamétralement opposé à celui de M. Léonard, que j'ai fait ma traduction. Le public pourra donner la préférence à l'une des deux méthodes , sans que l'autre soit entièrement désapprouvée, parceque l'une et l'autre ont à-la-fois leurs avantages et leurs inconvénients.
Pour n'examiner ici que ce que la mienne peut avoir de défectueux , je ne doute point que l'on ne me fasse un crime de n'avoir pu , dans des vers , égaler la précision de la prose. En effet, il semble que la mesure étroite et l'encadrement de notre versification donnent plus de facilité pour resserrer les idées; mais cette opinion, que l'on généralise trop, n'est vraie que dans des cas particuliers. Il est certain qu'une pensée, une maxime, et ce que, dans le style du jour, nous appelons un trait, se renferment avec encore plus de précision dans les pieds d'un vers que dans des lignes de prose; mais ce laconisme , qui convient dans des genres de poésie tels que l'épigramrae, le madrigal, l'ode anacréontique , les épîtres familières, et généralement les pièces fugitives; ce laconisme, dis-je, seroit insoutenable dans une suite de vers un peu étendue, et cette affectation y dégénèreroit en sécheresse. Nos bons poètes, ceux qui ont manié avec le plus de succès notre langue ingrate et peu sonore; ceux qui, par l'arrangement et la combinaison des mots, en ont su tirer le plus dharmonie ; ceux enfin qui ont mieux connu le mécanisme de notre langue poétique, ont sur-tout évité le style sentencieux et décousu. Leur versification, toujours fondue, douce, périodique, et nom-
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breuse, enchaîne les idées les unes dans les autres, et, les faisant marcher dans un ordre inégal et varié, épargne à roreille la monotonie d'une cadence fastidieuse par l'uniformité. Tel seroit l'inconvénient où je serois tombé si j'avois imité scrupuleusement le style trop précis et quelquefois un peu sec de M. de Montesquieu. Il n'est point d'harmonie sans nombre et sans un certain luxe d'expression. Le coloris naît aussi de la pompe et de la richesse des mots; bien entendu que le goût fait le choix des ornements, et que la sagesse les distribue. Le poète qui n'ambitionneroit que le mérite de la précision feroit nécessairement des vers sans grâce et sans mélodie.
Tels sont les principes qui m'ont guidé en écrivant cet ouvrage: mais leur application paroîtra-t-elle heureuse? L'incertitude où j'ai flotté long-temps sur le choix du style me laisse le doute d'avoir bien choisi. Ce choix étoit arbitraire, et par-là même hasardeux. Le fond du poëme est certainement du genre simple et pastoral; mais il est relevé par des détails si nobles, si brillants, et si riches, que la simplicité disparoit sous la pompe des ornements. J'oserai dire davantage: dans les morceaux où le génie de M. de Montesquieu s'est plus rapproché du naturel, on entrevoit toujours la touche forte et caractérisée d'un homme supérieur h son sujet. C'est Le Poussin peignant un paysage; Le Poussin qui, par un trait sublime, plaça un tombeau au milieu des campagnes fortunées de l'Arcadie. M. de Montesquieu mêle ainsi les tableaux les plus sombres avec les descriptions les plus riantes. Après le récit enchanteur des amours d'Aristee. il peint à grands traits l'antre de la Jalousie et les agita
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tions convulsives des malheureux qu'elle empoisonne. Quel contraste! lui seul a fixé mon indécision. J'ai senti qu'ayant à rendre par intervalles des idées de cette énergie, je n'aurois que des disparates et point d'unité dans mon style si j'en employois un trop simple pour rendre les idées qui tiennent de plus près à la nature du sujet. J'ai donc cherché les nuances et les passages les plus doux d'une teinte à l'autre. Je me suis occupé de l'effet général, et du soin de faire résulter l'accord des dissonances mêmes: c'est pour cela que j'ai adopté le grand vers. Ce vers , consacré au langage noble et soutenu, sait aussi se concilier avec les grâces, et prendre un air de mollesse et de simplicité lorsque la situation l'exige. Ai-je réussi? je ne m'en flatte point, je ne le prétends point; je rends compte de mes efforts. Je connois trop l'étendue et la difficulté de l'art des vers, pour ne pas soupçonner dans les miens beaucoup de négligences et d'imperfections. Aussitôt que le discernement et la justesse d'une critique éclairée me les auront fait connoitre, je les corrigerai : mais je ne me disculperai point de celles qui me seront mal-à-propos imputées. Bien convaincu qu'en matière de goût on ne persuade point à l'esprit ce qui échappe au sentiment, je laisserai à mes censeurs leur opinion : il est rare , d'ailleurs , qu'ils donnent l'exemple de la docilité qu'ils exigent. Quant à la critique de mauvaise foi, dont le dessein caché est de nuire, comme elle a une logique artificieuse dont les subtilités éternisent les disputes , et que l'évidence des meilleurs raisonnements ne déconcerte point, la seule ressource de l'écrivain qu'elle persécute est dans l'indif-