CHANT SECOND
A Gnide, il est un antre, un antre révéré, Asile de la paix, aux nymphes consacré : Là du sombre avenir Vénus est Tinterpréte. L'effroi n'habite point cette heureuse retraite : D'épouvantables voix , du creux des souterrains , N'y mugissent jamais sous les pas des humains. On n'y voit point non plus une horrible prétresse Se débattre en fureur sous le dieu qui l'oppresse ; Et, mêlant l'imposture au trouble de ses sens, D'un captieux oracle envelopper le sens. Vénus ne sait tromper ni l'espoir, ni la crainte : On consulte Vénus , Vénus répond sans feinte.
Une femme... (Fuyez, mortels, fuyez... jamais A tant de perfidie on n'unit tant d'attraits ) Des rivages crétois sur ces bords attirée , Des jeunes Gnidiens elle marche entourée. Grâce , beauté , parure , en elle tout séduit : De mille adorateurs le tumulte la suit; Son geste , son coup d'œil , sa voix, tout les attire : L'un obtient un regard, l'autre obtient ui\ sourire; Et celui que d'un mot elle a favorisé , S'il est le plus heureux , est le plus abusé.
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Aux nymphes de Vénus qu'elle inspira d alarmes !
On s'empresse , la foule environne ses charmes ;
Et , fière d'un concours qui flatte son orgueil ,
De la grotte sacrée elle franchit le seuil :
Elle entre ; mais soudain du fond du sanctuaire
Vénus s'écrie : « Arrête! où vas-tu, téméraire?
« L'amour est dans tes yeux , l'imposture en ton cœur.
« Viens-tu souiller un temple où régne la candeur?
« Ah ! je t'en punirai : frémis de ma vengeance.
« Assez et trop long-temps ta froide indifférence
« A séduit tes amants et trompé leur espoir :
« C'en est fait; ta beauté va perdre son pouvoir,
« J'en détruis le prestige; et ma juste colère
« Te laisse pour tourment le vain désir de plaire.
« Oui ; tes traits sont changés, mais ton cœur ne l'est pas :
« Vois déjà tes amants abandonner tes pas.
« Va, cours, poursuis en vain leur troupe fugitive ;
« Cours : ils t'éviteront comme une ombre plaintive,
« Et chacun d'eux plus libre, à soi-même rendu,
•< Va payer tes mépris du mépris qui t'est dû. »
Des murs de Nocrétis vint une courtisane : Son luxe, qui lui seul l'accuse et la condamne, Affectoit d'étaler les dons multipliés De mille amants trahis et par elle oubliés. « Quel soin, lui dit Vénus, peut ici te conduire? « Croirois-tu par ton culte honorer mon empire? « Non; ton cœur qui se rend sans choix, sans volupté,
CHANT SECOND. i85
« Détruit tous les plaisirs que promet ta beauté. « Ton insensible cœur ignore comme on aime : « Il ne pourroit aimer mon fils , non, mon fils même. « Porte à d'autres autels tes vœux intéressés : « Aux vils adorateurs à te plaire empressés , « Cours offrir avec art tes trompeuses caresses ; « Et, sûre d'obtenir le prix de tes foiblesses , « Va, prodigue à leurs yeux honteusement déçus « Des charmes éclipsés aussitôt qu'aperçus. « Fuis , dis-je ! tu ferois mépriser ma puissance. » Chargés d'or et d'ennui , un Lydien s'avance : Des peuples du Pactole il levoit les tributs : La déesse prévient ses désirs superflus. « Je sais quels sont tes vœux; mais en vain, lui dit-elle, « Je voudrois les remplir, moi qui suis immortelle. « Es-tu digne en effet de connoître l'amour? « Des dons de la fortune il n'est point le retour : « Au sein de la vertu l'estime le fait naître. « Tu voudrois être aimé? malheureux! peux-tu l'être? « L'esclave dont ton or a payé les attraits , « Même en les recevant, rougit de tes bienfaits. « Tu veux aimer? crois-moi , c'est trop vouloir encore : « Ton cœur peut-il chérir des cœurs qu'il déshonore? « Les plaisirs achetés ne sont plus des plaisirs. « A grossir tes trésors borne tes vains désirs : « Leur amas peut un jour te devenir utile. « L'indifférence suit un bonheur trop facile ;
i86 LE TEMPLE DE GNIDE.
« Et sur ce que l'amour eut jamais de plus doux, « Tu sentii'as ton ame étendre ses dégoûts. »
Alors vient un berger des champs de la Doride ; On le nomme Aristée : il avoit vu dans Gnide Camille, jeune objet dont son cœur est charmé; Il Taime; nul amant n'a jamais tant aimé : Il l'aime, et vient eucor, tout plein de son image. Demander à Vénus de l'aimer davantage.
« Je connois, lui dit-elle, et ton ame et ses feux : « Camille d'un monarque eût pu remplir les voeux : « Mais au choix de l'amour qu'importe une couronne? « Tu brûles pour Camille, et Vénus te la donne. « Les titres et les rangs ont peu d'éclat pour moi ; «Un berger bien épris l'emporte sur un roi. »
Je parus, à mon tour, sur les pas de Thémire : La déesse me dit, avec un doux sourire : ^
« J ai rempli tes souhaits, je les ai prévenus ; « Que puis-je encore? est-il au pouvoir de Vénus « D'accroître ton amour, d'embellir ton amante? « Ton amour est si vrai ! Thémire est si charmante!
« Déesse! m'écriai-je ; ah! déesse, écoutez ; « Non, je n'ai point encore épuisé vos bontés, a Comblez-les aujourd'hui ; faites que ma Thémire « N'ait d'ame que mon ame et pour moi seul respire; « Que tous ses sentiments l'intéressent à moi ; « Que ra'aimer de ses jours soit le plus doux emploi; « Que la nuit mon image à ses sens soit tracée ;