LETTRE AMOUREUSE D'HÉLOÏSE A ABAILARD
(Héloïse est supposée dans sa cellule , occupée à lire une lettre d'At)ailard. )
Dans ces lieux habités par la simple innocence ,
Où régne , avec la paix , un éternel silence ,
Où les cœurs asservis à de sévères lois ,
Vertueux par devoir, le sont aussi par choix;
Quelle tempête affreuse , à mon repos fatale ,
S'élève dans les sens d'une foible vestale?
De mes feux mal éteints qui ranime Fardeur?
Amour, cruel amour, renais-tu dans mon cœur?
Hélas ! je me trompois ; j'aime , je brûle encore.
O nom cher et fatal ! Abailard ! je t'adore.
Cette lettre , ces traits à mes yeux si connus ,
Je les baise cent fois, cent fois je les ai lus :
De sa bouche amoureuse Héloïse les presse.
Abailard ! cher amant!... mais quelle est ma foiblesse?
Quel nom dans ma retraite osè-je prononcer?
Ma main l'écrit... Eh bien! mes pleurs vont l'effacer.
Dieu terrible , pardonne ; Héloïse soupire :
22 LETTRE DHÉLOISE
Au plus cher de% époux tu lui défends d écrire;
A tes ordres cruels Héloïse souscrit . .
Que dis-je, mon cœur dicte... et ma plume obéit.
iPrisoQS , oiï la vertu , volontaire victime, Gémit et se repent, (juoique exempte de crimes Où l'homme , de son être imprudent destructeur, Ne jette vers le ciel que des cris de douleur; Marbres inanimés, et vous, froides reliques, Que nous ornons de fleurs, qu'honorent nos cantiques Quand j'adore Abailard, quand il est mon époux, Que ne suis-je insensible et froide comme vous! Mon Dieu m'appelle en vain du trône de sa gloire : Je cède à la nature une indigne victoire. Les cilices , les fers , les prières , les vœux , Tout est vain ; et mes pleui*s n'éteignent point mes feux
Au moment où j'ai lu ces tristes caractères , Des ennuis de ton cœur secrets dépositaires , iVbailard, j'ai senti renaître mes douleurs. Cher époux , cher objet de tendresse et d'horreurs , Que l'amour, dans tes bras , avoit pour moi de charmes Que l'amour, loin de toi , me fait verser de larmes ! Tantôt je crois te voir de myrte couronné , Heureux et satisfait, à mes pieds prosterné; Tantôt dans les déserts, farouche et solitaire , Le front couvert de cendre et le corps sous la haire , Desséché dans ta fleur, pâle et défiguré , A l'ombre des autels, dans le cloître ignoré.
C'est donc là qu'Abailard , que sa fidèle épouse ,
Quand la religion, de leur bonheur jalouse,
Brise les nœuds chéris dont ils étoient liés , ,'
Vont vivre indifférents, l'un par l'autre oubliés?
C'est là que, détestant et pleurant leur victoire,
Ils fouleront aux pieds et Tamour et la gloire?
Ah ! plutôt écris-moi : formons d'autres liens;
Partage mes regrets, je gémirai des tiens.
L'écho répétera nos plaintes mutuelles :
L'écho suit les amants malheureux et fidèles.
Le sort, nos ennemis, ne peuvent nous ravir
Le plaisir douloureux de pleurer, de gémir :
Nos larmes sont à nous, nous pouvons les répandre...
Mais Dieu seul, me dis-tu. Dieu seul doit y prétendre.
Cruel, je t'ai perdu , je perds tout avec toi :
Tout m'arrache des pleurs , tu ne vis plus pour moi ;
C'est pour toi , pour toi seul que couleront mes lai'mes.
Aux pleurs des malheureux Dieu trouve-t-il des charmes?
Ecris-moi, je le veux : ce commerce enchanteur, Aimable épanchement de l'esprit et du cœur, Cet art de converser, sans se voir, sans s'entendre , Ce muet entretien , si charmant et si tendre ; L'art d'écrire , Abailard , fut sans doute inventé Par l'amante captive et l'amant agité.
Tout vit par la chaleur d'une lettre éloquente , Le sentiment s'y peint sous les doigts d'une amante , Son cœur s'y développe : elle peut sans rougir,
24 LE'rriŒ DHÉLOISK
Y mettre tout le feu d'un amoureux désir...
Hélas ! notre union fut Icjjitime et pure;
On nous en fit un crime, et le ciel en mumunc.
A ton cœur vertueux (juand mon cœur fut lié,
Quand tu m'ottris lamour .sous le nom d'auiitir,
Tes yeux brilloient alors d'une douce lumièi'e;
Mon ame dans ton sein se perdit tout entière.
Je te cix>yois un dieu, je te vis sans effroi :
Je cherchois une erreur qui me trompât pour toj.
Ah! qu'il t'en coùtoit peu pour charmer Héloïse!
Tu parlois... à ta voix tu me voyois soumise.
Tu me peignois l'amour bienfaisant, enchanteur;
La persuasion se glissoit dans mon cœur.
Hélas! elle y couloit de ta bouche éloquente;
Tes lèvres la portoient sur celles d'une amante.
Je t'aimai; je connus, je suivis le plaisir;
Je n'eus plus de mon Dieu (ju'un foible souvenir.
Je t'ai tout immolé, devoir, honneur, sa{jes8e;
J'adorois Abailard; et, dans ma douce ivresse,
Le reste de la terre étoit perdu pour moi ;
Mon univers, mon Dieu , je trouvois tout en toi.
Tu le sais ; quand ton ame , à la mienne enchaînée , Me pressoit de serrer les noeuds de Thyménée, Je t ai dit : « Cher amant, hélas ! qu'exiges-tu? « L'amour n'est pas un crime ; il est une vertu : « Pourquoi donc Tasservii" à des lois tyranniques? « Pourquoi le captiver par des nœuds politiques?
« L'amour n'est point esclave; et ce pur sentiment
« Dans le cœur des humains naît libre, indépendant.
« Unissons nos plaisirs , sans unir nos fortunes :
« Crois-moi , Fhymen est fait pour des âmes communes,
« Pour des amants livrés à l'infidélité :
« Je trouve dans Tamour mes biens, ma volupté.
« Le véritable amour ne craint point le parjure :
« Aimons-nous, il suffit; et suivons la nature.
« Apprenons Tart d'aimer, de plaire tour-à-tour,
« Ne cherchons en un mot que l'amour dans l'amour.
« Que le plus grand des rois , descendu de son trône ,
« Vienne mettre à mes pieds son sceptre et sa couronne ;
« Et que , m'offrant sa main pour prix de mes attraits ,
« Son amour fastueux me place sous le dais ;
« Alors on me verra préférer ce que j aime
« A l'éclat des grandeurs, au monarque, à moi-même.
« Abailaid , tu le sais ; mon trône est dans ton cœur.
« Ton cœur fait tout mon bien, mes titres, ma grandeur.
« Méprisant tous ces noms que la fortune invente ,
« Je porte avec orgueil le nom de ton amante :
« S'il en est un plus tendre et plus digne de moi,
« S'il peint mieux mon amour, je le prendrai pour toi.
« Abailard, qu'il est doux de s'aimer, de se plaire !
« C'est la première loi ; le reste est arbitraire.
« Quels mortels plus heureux que deu)^ jeunes amants,
« Réunis par leurs goûts et par leurs sentiments;
« Que les ris et les jeux , que le penchant rassemble ,
« Qui pensent à-la-fois , qui s expriment ensemble, A Qui confondent la joie au sein de leurs plaisirs, « Qui, jouissant toujours, ont toujours des désirs? « Leurscoiurs, toujours remplis, n éprouvent poiultle vide « La douce illusion à leur bonheur préside : « Dans une coupe d'or ils boivent à longs traits W^ « L'oubli de tous les maux et des biens imparfaits. u Si l'amour 'eur suffît, ils sont heureux sans doute. « Nous cherchons le Ixinheur, lamour en est la route : ce L'amour mène au plaisir, l'amour est le vrai bien. » Tel fut, cher Abailai'd, et ton sort et le mien.
Que les temps sont changés! ô jour, jour exécrable l Jour affreux, où l'acier, dans une main coupable. Osa... Quoi! je n'ai point repousse ses efforts? Malheureuse Héloïse! ah! que faisois-je alors? Mon bras, mon désespoir, les larmes d'une amante Auroient... rien ne fléchit leur rage frémissante. Barbares, arrêtez, respectez mon époux : Seule, j'ai mérité de périr sous vos coups. Vous punissez l'amour, et l'amour est mon crime : Oui, j'aime avec furem', frappez votre victime. Vous ne m'écoutez pas! le sang coule... ah! cruels! Quoi! mes cris, quoi! mes pleurs paroîtront criminels? Quoi ! je ne puis me plaindre en mon malheur funeste? Nos plaisirs sont détruits... Ma rougeur dit le reste. Mais quelle est la rigueur du destin qui nous perd ! Nous trouvons dans Tabyme un autre abyme ouvert.
O mon cher Abailard 1 peins-toi ma destinée : Rappelle-toi le jour où, de fleurs couronnée , Où, prête à prononcer un serment solennel, Ta main me conduisit aux marches de Tautel ; Où, détestant tous deux le sort qui nous opprime , On vit une victime immoler la victime; Où, le cœur consumé du feu de mes désirs , Je jurai de quitter le monde et ses plaisirs. D'un voile obscur et saint ta main foible et tremblante A peine avoit couvert le front de ton amante ; A peine je baisois ces vêtements sacrés, Ces cilices , ces fers à mes mains préparés ; Du temple tout-à-coup les voûtes retentirent , Le soleil s'obscurcit, et les lampes pâlirent : Tant le ciel entendit avec étonnement Des vœux qui n'étoient plus pour mon fidèle amant! Tant l'Eternel encor doutoit de sa victoire ! Je te quittois... Dieu même avoit peine à le croire. Hélas ! qu'à juste titre il soupçonnoit ma foi ! Je me donnois à lui quand j'étois tout à toi.
Viens donc, cher Abailard, seul flambeau de ma vie; Que ta présence encor ne me soit point ravie; C'est le dernier des biens dont je veuille jouir. Viens ; nous pourrons encor connoître le plaisir, Le chercher dans nos yeux, le trouver dans nos âmes. Je brûle; de l'amour je sens toutes les flammes : Laisse-moi m'appuyer sur ton sein amoureux ,
Me pâmer sur ta bouche, y respirer nos feux...
Quels moments, Abailard ! les sen.s-tu? Quelle joie!
O douce volupté, plaisir où je me noie!
Serre-moi dans tes bras, presse-moi sur ton cœur...
Nous nous trompons tous deu x ; mais fpielle douce erreurl
Je ne me souviens plus de ton destin funeste :
Couvre-moi de baisers... Je rêverai le reste.
Que dis-je! cher amant, non, non, ne m'en crois pas :
Il est d'autres plaisirs; moutre-m en les appas.
Viens, mais pour me traîner au pied du sanctuaire,
Pour m'apprendre à (jémir sous un joug salutaire,
A te préférer Dieu , son amour, et sa loi
(Si je puis cependant les préférer à toi) ;
Viens, et pense, du moins, que ce troupeau timide
De vestales, d'enfants, # besoin qu'on le guide.
Ces filles du Seigneur, instruites par ta voix ,
Baissant un front docile, et s'imposant tes lois.
Marcheront sur tes pas dans ce climat sauvage.
De ces remparts sacrés l'enceinte est ton ouvrage ;
Et tu nous fis trouver, sur des rochers affreux ,
Des campagnes d'Édeu l'attrait délicieux t
Retraite des vertus, séjour simple et champêtre,
Sans faste, sans éclat, tel enfin qu'il doit être.
Les biens de l'orphelin ne l'ont point enrichi,
De l'or du fanatique il n'est point embelli :
La piété l'habite, et voilà sa richesse.
Dans l'enclos ténébreux de cette forteresse ,
Sous ces dômes obscurs , à Vombre de ces tours , Que ne peut pénétrer Téclat des plus beaux jours, Mon amant autrefois répandoit la lumière : Le soleil brilloit moins au haut de sa carrière. Les rayons de sa gloire éclairoient tous les yeux. Maintenant qu'Abailard ne vit plus dans ces lieux , La nuit les a.couverts de ses voiles funèbres, La tristesse nous suit dans l'horreur des ténèbres : On demande Abailard; et je vois tous les cœurs. Privés de mon amant, partager mes douleurs.
Des larmes de ses sœurs Héloïse attendrie De voler dans leurs bras te conjure et te prie. . . Ah! charité trompeuse ! ingénieux détour! Ai-je d'autre vertu que celle de l'amour? Viens, n'écoute que moi; moi seule je t'appelle : Abailard, sois sensible à ma douleur mortelle. Toi, dans qui je trouvois père, époux, fi'ère, ami; Toi , de tous les amants l'amant le plus chéri, Ne vois-tu plus en moi ton épouse charmante. Ta fille, ton amie, et sur-tout ton amante? Viens : ces arbres touffus , ces pins audacieux , Dont la cime s'élève et se perd dans les eieux, Ces ruisseaux argentés, fuyant dans la prairie. L'abeille sur les fleurs cherchant son ambrosie , Le zéphyr qui se joue au fond de nos bosquets. Ces cavernes, ces lacs, et ces sombres forêts. Ce spectacle riant, offert par la nature,
3o LETTllE D'HÉLOISE
N adoucit plus Thorreur du tourment que j endure. L ennui, le sombre ennui, triste cnFant du dt'i;oûi , Dans ces lieux enchantés se trahie et coiTompt lotu Il sèche la verdure; et la fleur palissante Se courbe et se flétrit sur sa tige mourante. Zéphyr n a plus de souffle, Écho n a plus de voix : Et Toiseau ne sait plus que (jcmir dans nos bois.
Hélas! tels sont les lieux où, captive, enchaînée, Je traîne dans les pleurs ma vie infortunée : m Cependant, Abailard, dans cet affreux séjour. Mon cœur s enivre encor des poisons de lamour. Je n y dois mes vertus qu'à ta funeste absence, Et j'y maudis cent fois ma pénible innocence. Moi! dompter mon amour, quand j'aime avec fureur! Ah ! ce cruel effbrt est-il fait pour mon cœur? Avant que le repos puisse entrer dans mon ame, Avant que ma raison puisse étouffer ma flamme , Cçrabien faut-d encore aimer, se repentir, Désirer, espérer, désespérer, sentir.
Embrasser, repousser, m arracher à moi-même , Faire tout, excepté d'oubher ce que j'aime ! O funeste ascendant! ô jouy impérieux!
Quels sont donc mes devoiis, etqui suis-je en ces lieux? Perfide!... de quel nom veux-tu que l'on te nomme? Toi, l'épouse d'un Dieu, tu brûles pom- un homme ! Dieu cruel ! prends pitié du trouble où tu me vois : A mes sens mutinés ose imposer tes lois.
A ABAÏLARD. 3i
Tu tiras du chaos le monde et la lumière ;
Eh bien ! il faut t'armer de ta puissance entière.
Il ne faut plus créer... il faut plus en ce jour:
Il faut dans Héloïse anéantir lamour.
Le pourras-tu , grand Dieu? mon désespoir, mes larmes
Contre un cher ennemi te demandent des armes ;
Et cependant, livrée à de contraires vœux ,
Je crains plus tes bienfaits que l'excès de mes feux.
Chères sœurs, de mes fers compagnes innocentes, Sous ces portiques saints , colombes gémissantes , Vous , qui ne connoissez que ces froides vertus Que la religion donne... et que je n'ai plus ; Vous qui , dans les langueurs d'un esprit monastique , Ignorez de l'amour l'empire tyrannique ; Vous enfin qui , n'ayant que Dieu seul pour amant , Aimez par habitude , et non par sentiment : Que vos cœurs sont heureux , puisqu'ils sont insensibles ! Tous vos jours sont sereins, toutes vos nuits paisibles : Le cri des passions n'en trouble point le cours. Ah ! qu'Héloise envie et vos nuits et vos jours ! Héloïse aime et brûle au lever de l'aurore , Au coucher du soleil elle aime et brûle encore , Dans la fraîcheur des nuits elle brûle toujours ; Elle dort, pour rêver dans le sein des amours. A peine le sommeil a fermé mes paupières , L'amour, me caressant de ses ailes légères , Me rappelle ces nuits chères à mes désirs ,
3a LETTRE D'HI^LOISE
Douces nuits, quaii sommeil disputoieut lei» plaisii**;! Abailard, mou vainqueur, vient s'offrir à ma vue, Je l'entends... je le vois... et mon ame est émue : Les sources du plaisir s(î rouvrent dans uion co«ur. Je Tembrasse, il se livre à ma plus tendre; ardeur, La douce illusion se glisse dans mes veines. Mais que je jouis peu de ces image<4 vaines! Sur ces objets flatteurs , offerts par le sommeil , La raisort vient tirer le rideau du réveil.
Ah! tu n'éprouves plus ces secousses cruelles, Abailard; tu nas plus de flammes criminelles ; Dans le funeste état où t'a réduit le sort, Ta vie est un long calme, image de la mort. Ton sang, pareil aux eaux des lacs et des foiiiaiui's, Sans trouble, sans chaleur, circule dans te.s veines : Ton cœur glacé n est plus le trône de l'amour. Ton œil appesanti s'ouvre avec peine au jour ; On n'y voit point briller le feu qui me détore : Tes regards sont plus doux qu'im rayon de l'aurore. Viens donc, cher Abailard; que crains-tu près de moi? Le flambeau de Vénus ne brùle plus pour toi. Désormais insensible aux plus douces caresses , T'est-il encor permis de craindre des foiblesses? Puis-je espérer encor d'être belle à tes yeux? Semblable à ces flambeaux , à ces lugubres feux , Qui brûlent près des morts sans échauffer leur cendre , Mon amour sur ton cœur n'a plus rien à prétendre :
Ce cœur anéanti ne peut plus s'enflammer ; Héloïse t'adore, et tu ne peux Taimer.
Ah! faut-il t' envier un destin si funeste? Abailard, ces devoirs, ces lois que je déteste, L'austérité du cloître , et sa tranquille horrem-, A ton cher souvenir rien n'arrache mon cœur. Soit que ton Héloïse, aux pleurs abandonnée, Sur la tombe des morts gémisse prosternée ; Soit qu'au pied des autels elle implore son Dieu ; Les autels, les tombeaux, la majesté du lieu, Rien ne peut la distraire ; et son ame obsédée Ne respire que. toi, ne voit que ton idée. Dans nos cantiques saints, c'est ta voix que j'entends ; Quand sur le feu sacré ma main jette 1 encens. Lorsque de ses parfums s'élève le nuage, A travers sa vapeur je crois voir ton image : Vers ce fantôme aimé mes bras sont étendus ; Tous mes vœux sont distraits, égarés, et perdus. Le temple orné de fleurs , nos fêtes , et leur pompe , Tout ce culte imposant n'a plus rien qui me trompe. Quand , autour de 1 autel brûlant de mille feux , L'ange courbe lui-même un front respectueux, Dans l'instant redouté des augustes mystères , Au milieu des soupirs , des chants , et des prières ; Quand le respect remplit les coeurs d'un saint effroi , Mon cœur brûlant t'invoque et n'adore que toi.
Mais que dis-je? ô destin ! ô puissance suprême!
Quelle main me déchire et m arrache à moi-même? Tremble, cher Akiilaid ! un Dieu parie à mon cœur : De ce Dieu, ton rival, sois oncor le vainqueur. Vole près d'Héloïse, et sois sûr qu'elle t'aime : Abailard, dans mes bras, l'emporte sur Dieu même. Oui, viens : ose te mettre enti'e le ciel et moi , Dispute-lui mon cœur... et ce cœur est à toi. Qu'ai-je dit? Non, cruel, fuis loin de ton amante, ^^uis, cède à TÉternel iiéloïse mourante; Fuis; et mets entre tious l'immensité des mers : Habitons les deux bouts de ce vaste univers. Dans le sein de mon Dieu quand mon amour expire. Je crains de respirer l'air qu'Aliailard respire; Je crains de voir ses pas sur la ]>oudro tracés : Tout me rappelleroit des traits mal efïacés. Du crime au repentir un long chemin nous mène, Du repentir au crime un penchant nous entraîne. Ne viens point, cher amant, je ne vis plus pour toi : Jeté rends tes serments, ne pense plus à moi. Adieu , plaisirs si «hers à mon ame enivrée ! Adieu, douces erreurs d'une amante égarée! Je vous quitte à jamais, et mon cœur s'y résout; Adieu, cher Abailard, cher époux... adieu tout.
Mais quelle voix gémit dans mon ame éperdue? Ah! seroit-ce?.., oui^ c'est elle, et mon heure est venue Une nuit... Je veillois à côté d'un tombeau; La torche funéraire, obscur et noir flambeau ,
Poussoit par intervalle un feu mourant et sombre.
A peine il s'éteignit, et disparut dans Tombre,
Que, du creux d'un cercueil, des cris, de longs accents
Ont porté jusqu'à moi cette voix que j'entends :
« Arrête, chère sœur, arrête (me dit-elle);
« Ma cendre attend la tienne, et ma tombe t'appelle.
« Du repos qui te fuit c'est ici le séjour :
« J'ai vécu comme toi, victime de l'amour;
« Comme toi, j'ai brûlé d'un feu sans espérance.
« C'est dans la profondeur d'un éternel silence
« Que j'ai trouvé le terme à mes affreux tourments.
« Ici l'ou n'entend plus les soupirs des amants ,
* Ici finit l'amour, ses soupirs , et ses plaintes :
« La piété crédule y perd aussi ses craintes...
« Meurs, mais sans redouter la mort ni l'avenir.
« Ce Dieu que l'on nous peint armé pour nous punir,
« Loin d'allumer ici des flammes vengeresses,
« Assoupit nos douleurs, et pardonne aux foiblesses. »
O mon Dieu ! s'il est vrai , si telle est ta bonté , Précipite l'instant de ma tranquillité.
O grâce lumineuse ! ô sagesse profonde ! Vertu, fille du ciel, oubli sacré du monde. Vous , qui me promettez des plaisirs éternels , Emportez Héloïse au sein des immortels... Je me meurs!... Abailard, viens fermer ma paupière : Je perdrai mon amour en perdant la lumière. Dans ces derniers moments , viens du moins recueillir
36 LETTRE D'HÉLOISE, etc.
Et mon dernier baiser, et mon dernier soupir.
Et toi, quand le trépas aura flétii tes charmes.
Ces charmes séducteurs , la source de mes larmes ;
Quand la mort de tes jours éteindra le flambeau.
Qu'on nous unisse encor dans la nuit du tombeau.
Que la main des amours y grave notre histoire ;
Et que le voyageur, pleurant notre mémoire.
Dise : « Ils s aimèrent trop, ils furent malheureux :
« Gémissons sur leur tombe, etn aimons pas comme eux. »