NOTICE SLU LES AMOURS
pour elle et pour les reli^jieuses confiées à ses soioa.
Son respect ne fut pas le même pour les opinions d'Abailard. Ce professeur venoit de publier un traité sur le péché originel, la grâce, et d auti-es sujets de théologie, sur lesquels il est plus aise de se tromper que sur les propositions d'Euclide.
Saint Bernard crut y voir des propositions héréti^ ques et malsonuantes. Il écrivit à l'archevêque de Sens , au roi , au pape , aux priuces , aux évéques , et parvint à faire convoquer un concile à Sens.
he roi étoit présent avec toute sa cour, Tarch^ véque de Sens avec tous ses suffragants , celui de Reims et plusieurs autres évêques. Saint Hernard parla contre l'accusé , présenta plusieius propositions qu'il avoit extraites de l'ouvrage d Abailard , ■■i et en demanda la condamnation. Si Ton en croit les moines qui ont écrit dans cette afl^re , Abailard tut tellement étonné de ce genre d'attaque , et si fortement confondu par la science de saint Bernard , qu il ne put articuler un mot pour sa défense, et de- ^ manda, en bégayant, que le jugement fut-renvoyé au pape.
Si l'on s'en rapporte aux amis d'Abailard, ce fut à la suite d'un banquet plantureux que la condam-r nation d'Abailard fut prononcée , «t les pères du fconcile n'étoient pas entièrement maîtres de leur raison. Le récit de Bérenger, auteur contemporain,
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disciple d'Abailard , et évêque de Poitiers , a quelque chose de si curieux , que je ne puis me défendre de le rapporter.
« Après le dîner, dit-il , on apporta le livre d'Abai- « lard , et Ton chargea un clerc d'en faire la lecture « à haute voix. A peine avoit-il lu quelques phrases , « que les pères se mirent à sauter , à rire , à chanter, « à crier en tumulte; de sorte que rassemblée avoit « plutôt 1 air d'une orgie à Fhonneur de Bacchus que « d'un concile à l'honneur du Christ. On salue les « flacons, on fait l'éloge de la vendange; on arrose « largement le lampas des pontifes ; et lorsque quel- « que proposition inconnue se présente, ils tombent «tous dans un stupide étonnement; la colère suc- « cède bientôt à la surprise , ils grincent les dents de « fureur, et, tout aveugles qu'ils sont, ils s'écrient, « sans y rien comprendre : Nous laisserions vivre ce a montre! Mais bientôt les pavots du sommeil s'ef- « feuillent sur leurs paupières ; les flots d'un vin ex- « quis, dont la pureté virginale n'avoitpas été altérée (i par une seule goutte d'eau, étoient descendus dans « leurs sombres entrailles. Le lecteur continue; mais « déjà ils n'entendent plus : l'un laisse tomber sur « ses genoux sa tète appesantie ; l'autre s'efforce de « se soutenir sur son coude chancelant; un troisième « s'endort sur la molle épaisseur des coussins. Dès « que le lecteur aperçoit quelque proposition qui
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«larrête, il s'écrie <le toute sa force: Condamnez- « vous? Alors celui-ci en fureur crie : Je condamne; « celui-là, interdit, et balbutiiuit, dit: Damne; un troi- « siùme ne peut prononcer (\\\Jn)ne, »
Si ce récit est vrai , Abailard ne pou voit se soumettre raisonnablement à un jugement aussi ridicule; il dédaigna donc de répondre, et en ap|)('la au souverain pontife. Il publia sa profession de foi , i\u W adressa à Uéloïse et à tous les fidèles. Mais le zèle de saint Bernard ne se reposa point; le pape Innocent II , prévenu par ses soins^ condanuia Touvrage d'Abailard sans l avoir lu , et cet infortuné docteur fui encore une fois privé dt> ses droits et de ses prérojjiitives. Il se disposoit à se rendre à Rome pour s'y justifier en personne, lorsque Pierre-le-Vénéral)le, abbé wde Cluny, Tengagea à se retirer dans son monastère , et s'occupa de le réconcilier avec saint Bernard. La réunion eut lieu peu de temps après. Saint Bernard eut regret de s'être laissé entraîner à un zèle aveugle; il reconnut l'orthodoxie d'Abailard,, et lui obtint du pape le recouvrement de ses privilèges. Abailard vécut encore quelque temps à Cluny, occupé uniquement des pratiques de la vertu et des devoirs de la religion; il renonça à toute correspondance avec Héloïse , pour ne penser qu'à Dieu et à l'éternité. Sa piété profonde, son extrême humilité lui firent presque autant d'admirateurs que
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l'étendue de ses connoissances. Mais les jeûnes et les austérités affoiblirent son tempérament ; il sentit ses forces s'affoiblir graduellement , vit la mort approcher, et, sans crainte et sans regrets, il rendit à son Créateur une ame épurée par une longue suite de tribulations, et la pratique des vertus religieuses. Il mourut le 2 1 avril n 4^ , âgé de soixantetrois ans. Ses obsèques furent célébrées avec pompe, et sa tombe décorée d'mie épitaphe honorable que l'histoire nous a conservée.
A peine Tabbé de Cluny eut-il rendu les derniers devoirs à son malheureux ami, qu'il s'empressa d'apprendre à Héloïse la perte qu'elle venoitde faire. Cette triste épouse eut besoin de rappeler toutes ses forces et toute sa résignation pour supporter ce coup accablant : elle fut long-temps sans mouvement et sans voix ; ses yeux ^e versèrent pas de larmes , l'excès de sa douleur en avoit tari la source : on crut pendant quelques instants que son ame étoit allée se réunir à celle de son amant; enfin, de proifonds soupirs annoncèrent qu'elle vivoit encore : les pensées rehgieuses vinrent se mêlera son désespoir, et ranimèrent son courage. Elle écrivit à 1 abbé de Cluny, pour le remercier des soins généreux qu'il avoit prodigués à Abailard; elle entretint avec lui un commerce de lettres suivi , et le pressa avec tant d instances de lui accorder .les restes d'un époux
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qu elle n'a voit cessé de chérir , que Pierre-le-Vénérable ne crut pouvoir se refusera ses désirs. Il choisit une nuit où les religieux reposoicnt profondément , et enleva furtivement le corps de son ami , qu'il tiansporta luinnéme au Paraclet.
A la vue du cercueil qui renfermoit tout ce qu'Héloïse avoit eu de plus cher au monde , sa douleur se réveilla; elle inonda de ses larmes ces restes précieux, et les fit déposer dans un tombeau construit de manière qu'une partie se trouvoit dans l'église , l'autre dans le cloître de l'abbaye. Occupée de tous les soins que sa tendresse et sa piété lui inspiroient, elle voulut encore obtenir de l'abbé de Cluny une dernière faveur pour son amant , et sollicita auprès du vénérable Pierre une absolution générale. C'étoit une dévotion de ce temps-là , et l'on attachoit à cet acte une grande importance. Il étoit signé et scellé ; on l'attachoit au tombeau du défunt , et l'on regardoit cette pièce comme un sauf-conduit pour l'autre vie.
Voici de quelle manière elle étoit conçue : « Moi , « Pierre , abbé de Cluny , après avoir reçu Pierre « Abailard dans le monastère confié à mes soins , « et avoir furtivement enlevé son corps pour le re- « mettre à Héloïse , déclare, par le présent acte , « qu'en vertu des pouvoirs dont je suis revêtu , j'ai
« absous ledit Abailard de tous ses péchés. En foi de « quoi , etc. »
Héloïse, après avoir exprimé sa reconnoissance à Tabbé de Cluny, se sépara de lui , et ne vécut plus que pour pleurer son époux et offrir ses chagrins à Dieu. Elle a voit alors quarante-un ans. Sa beauté ne s'étoit point flétrie; mais les pleurs altérèrent bientôt ses charmes. Une pâleur mortelle prit la place de ces roses qui brilloient sur ses joues ; le feu de ses yeux s'éteignit; une langueur mortelle affoiblit successivement ses forces; et, après plusieurs années passées dans l'amertume, la pénitence, et les mortifications , elle rendit son ame à Dieu , et alla se réunir à celle de l'époux qu'elle avoit si constamment aimé.
Son corps fut déposé dans le tombeau d'Abailard. Ceux qui aiment le merveilleux ne voudront pas sans doute que l'on omette ici une circonstance rapportée par quelques historiens. On prétend que lorsqu'on eût ouvert le tombeau d'Abailard pour y déposer le corps d Héloïse , l'époux , ranimé par la présence de son amante, étendit les bras pour la recevoir, et la serra quelques instants contre son sein. Ce miracle d'amour conjugal est touchant, mais il y a des faits plus certains.
AYERTISSEMENT DE L'AUTEUR,
Héloïse et Abailard vécurent au douzième siècle. Les charmes de leur esprit les rendirent célèbres, et leur passion malheureuse les rend encore intéressants. En lisant leur histoire dans les lettres qu'ils se sont écrites, l'idée m'étoit venue de la mettre en vers ; mais j'ai préféré le plan de M. Pope, qui, dans une seule lettre, a rassemblé les principaux événements de la vie de ces deux infortunés. J'en ai fait une imitation plutôt qu'une traduction. Je n'ai pas cru devoir m'assujettir au sens littéral du poète anglois. Toute traduction servile étant froide et languissante, c'est un défaut que j'ai tâché d'éviter, en ne m'attachant qu'à rendre, autant que j'ai pu, les beautés de l'original.
Au reste, quelque passionnées que paroissent les expressions que j'ai employées dans mon ouvrage, elles sont beaucoup moins vives que celles des lettres originales.
Toutes ces lettres ont été rassemblées et publiées en latin par François d'Amboise, conseiller d'état, l'un des plus savants magistrats qui aient illustré le siècle dernier. C'est un volume in-4°, imprimé à Paris, en 1616, dans le-
quel j'ai puisé l'histoire abrégée de la vie d'Abailard et d'Héloïse. Gomme ce livre n'est pas fort commun , j'ai cru devoir en citer quelques passages, qui serviront à faire connoitre l'esprit et le style de ces deux amants.
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