‹ Œuvres choisiesChapitre 85 sur 121 · SOUS LE NOM DE M. LE COMTE DE · texte numérisé non relu

SOUS LE NOM DE M. LE COMTE DE

Il est bien vrai, mon cher abbé,

Je me plains du poids des années ;

Si le fil de mes destinées

A la parque s'est dérobé ,

Ce n est que pour quelques journées.

Le temps, dans Tâge des désirs,

S'enfuit sans qu'il nous intéresse,

Il n'a que le vol des zéphyrs ;

Et l'impétueuse jeunesse ,

Dans la poursuite des plaisirs ,

Croit le surpasser en vitesse.

Je n'entendois dans mes beaux jours

Que le doux battement des ailes

36o POÉSIES

Du folâtre essaim des amours ; Aujourd'hui je n'entends que celles De ce vieillard qui fuit toujours, Et qui, ressemblant aux vautours.

Vous prend dans ses serres cruelles , 'Vous dévore, et poursuit son cours.

Je sais que de ses mains arides La vieillesse n'a point sur moi Gravé ni ses traits ni ses rides :

Oui; je dors, je mange, et je bois... . Je dors ; mais hélas ! de quel somme ! i Qu'il est profond !... Ah ! mon ami , Vous dites fort bien : Le pauvre homme ! Non , jamais je n'ai tant dormi.

Jadis le souffle d'une belle Eût interrompu mon sommeil ; Je ne sentirois rien pour elle Aujourd'hui, même à mon réveil.

A ma table on me conti'arie :

Les tyrans de la faculté Gênent mes goûts , ma fantaisie :

Mon estomac débilité Trop aisément se rassasie :

Un mets sagement apprêté Suffit au soutien de ma vie.

Dans l'âge heureux de la santé.

DIVERSES. 36i

Je croyois , rempli d'ambrosie , Digérer Fiminortalité.

Du dieu qu'adoroit Érigone

J'élude aujourd'hui les décrets :

Il est rare qu'à ses buffets %

Je m'étourdisse et déraisonne.

Quatre fois le mois , à-peu-près ,

Un peu de sève bourguignone

Coule dans des verres discrets ;

Si médiocres , que jamais

Ils n'ont incommodé personne.

Mes plaisirs sont bien différents.

Ai-je encor ces douces foiblesses Qui sont au profit de nos sens?

Vous m'enviez (et j'y consens) Les soins , les baisers de mes nièces : J'aime fort leurs embrassements ; Mais ceux de mes belles maîtresses Valoient bien les froides caresses Que l'on prodigue aux grands parents.

Vous me peignez tel qu'Épicure, Sur l'ouate bien reposé ; „ ^ j

Mais sous un sybarite usé ^ .

Une feuille de rose est dure;

Et de sa plus mince plissure Son foible automate est brisé.

Par une trompeuse apparence Mon sort vous a rendu jaloux :

Je vous donnerois mon aisance , Mon fauteuil, mes coussins si doux, Et mon café des Chiaoux , Mes faisans , mes perdrix aux choux , Et mon chocolat de Bragance, Mon être avec ses dépendances; Tous mes plaisirs , oui , je dis tous , Pour une de vos jouissances.

Le seul goût qui me soit resté

De mes passions éclipsées.

Oui , ma dernière volupté

Est de réchauffer mes pensées -^

A celles de l'antiquité ;

De lire et relire sans cesse

Les philosophiques écrits

Où , sous Fenveloppe des ris ,

On nous fait aimer la sagesse :

De savourer avec ivresse

Les beaux vers, les vers favoris

D'Horace , le dieu du Permesse ,

Le plus sensé des beaux esprits ,

Le moraliste sans rudesse, A qui je donnerois le prix Sur les sept sages de la Grèce.

J'aime ce vieillard de Théos , Qui , voluptueux et tranquille , Laissant les dieux et les héros , Chantoit, près du jeune Bathylle, Le vin, l'amour, et le repos.

J'aime ce vieux goutteux du Temple , »

Qui jouoit avec les amours.

Vous direz : Suivez son exemple ,

Embellissez vos derniers jours...

Ah! croyez-moi, le Saint- Aulaire ,

Chaulieu, ces libertins charmants,

Qui , sur leur front octogénaire ,

Rajeunissoient les agréments;

Qui , sous les drapeaux de Cythère ,

AUoient encore en cheveux blancs

Folâtrer au souper des grands ,

Flatter les belles et leur plaire ;

Ces faux Titons , ces froids amants ,

Rendus sous leur toit solitaire ,

Sentoient leurs maux, grondoient leurs gens;

Et, ne pouvant plus se distraire ,

Dans lui silence atrabilaire

Comptoient le nombre de leurs ans.

Loin de Sceaux, où régnoit Du Maine ' , Loin des soupers du grand-prieur ^ , Dans leur petit intérieur, Goutte sciatique ou migraine Venoient affliger le rieur.

Le plaisir trompe la douleur, Et le sentiment y ramène.

Mais vous, abbé, par quel chagrin Prétendez-vous flétrir les roses Qu'amour mit sur le front divin, De l'auteur des Métamorphoses?

Qui peut exciter vos dégoûts?

Ovide fut triste en Scythie ; Et là sa muse appesantie Des Césars pleura le courroux ; Mais que, sur les rives du Tibre, Ses sons étoient mélodieux !

Que sa muse élégante et libre Chanta bien les amours des dieux ! Il fout encor qu'on l'apprécie Par la noblesse de son cœur :

Son ambition, sa folie, Fut d'être l'heureux séducteur, L'amant adoré de Julie.

' Le duc Du Maine.

' Le grand-prienr de Vendôme.

Il ne fut point le vil flatteur D'Octave , ce triomphateur Dont le char foula Fltalie.

Le prix que vous lui dérobez Est mérité par ses ouvrages :

Ses écrits , quoique prohibés , Seront relus dans tous les âges Et par les fous et par les sages ; Je crois même par les abbés.

Sur ce, monsieur le grand-vicaire,

Recevez mes tendres adieux. w

Si vous êtes libre d'affaire ,

Prenez votre essor vers ces lieux;

Vous verrez encore à nos treilles

Quelques muscats bien parfumés ,

Et nous chargerons nos corbeilles

De ces beaux fruits que vous aimez.

Avant que Tâge vienne éteindre

Le feu de vos sens émoussés ,

Vivez satisfait , jouissez ;

Et laissez les vieillards se plaindre.

ÉPITRE

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