SOUS LE NOM DE M. LE COMTE DE
Il est bien vrai, mon cher abbé,
Je me plains du poids des années ;
Si le fil de mes destinées
A la parque s'est dérobé ,
Ce n est que pour quelques journées.
Le temps, dans Tâge des désirs,
S'enfuit sans qu'il nous intéresse,
Il n'a que le vol des zéphyrs ;
Et l'impétueuse jeunesse ,
Dans la poursuite des plaisirs ,
Croit le surpasser en vitesse.
Je n'entendois dans mes beaux jours
Que le doux battement des ailes
36o POÉSIES
Du folâtre essaim des amours ; Aujourd'hui je n'entends que celles De ce vieillard qui fuit toujours, Et qui, ressemblant aux vautours.
Vous prend dans ses serres cruelles , 'Vous dévore, et poursuit son cours.
Je sais que de ses mains arides La vieillesse n'a point sur moi Gravé ni ses traits ni ses rides :
Oui; je dors, je mange, et je bois... . Je dors ; mais hélas ! de quel somme ! i Qu'il est profond !... Ah ! mon ami , Vous dites fort bien : Le pauvre homme ! Non , jamais je n'ai tant dormi.
Jadis le souffle d'une belle Eût interrompu mon sommeil ; Je ne sentirois rien pour elle Aujourd'hui, même à mon réveil.
A ma table on me conti'arie :
Les tyrans de la faculté Gênent mes goûts , ma fantaisie :
Mon estomac débilité Trop aisément se rassasie :
Un mets sagement apprêté Suffit au soutien de ma vie.
Dans l'âge heureux de la santé.
DIVERSES. 36i
Je croyois , rempli d'ambrosie , Digérer Fiminortalité.
Du dieu qu'adoroit Érigone
J'élude aujourd'hui les décrets :
Il est rare qu'à ses buffets %
Je m'étourdisse et déraisonne.
Quatre fois le mois , à-peu-près ,
Un peu de sève bourguignone
Coule dans des verres discrets ;
Si médiocres , que jamais
Ils n'ont incommodé personne.
Mes plaisirs sont bien différents.
Ai-je encor ces douces foiblesses Qui sont au profit de nos sens?
Vous m'enviez (et j'y consens) Les soins , les baisers de mes nièces : J'aime fort leurs embrassements ; Mais ceux de mes belles maîtresses Valoient bien les froides caresses Que l'on prodigue aux grands parents.
Vous me peignez tel qu'Épicure, Sur l'ouate bien reposé ; „ ^ j
Mais sous un sybarite usé ^ .
Une feuille de rose est dure;
Et de sa plus mince plissure Son foible automate est brisé.
Par une trompeuse apparence Mon sort vous a rendu jaloux :
Je vous donnerois mon aisance , Mon fauteuil, mes coussins si doux, Et mon café des Chiaoux , Mes faisans , mes perdrix aux choux , Et mon chocolat de Bragance, Mon être avec ses dépendances; Tous mes plaisirs , oui , je dis tous , Pour une de vos jouissances.
Le seul goût qui me soit resté
De mes passions éclipsées.
Oui , ma dernière volupté
Est de réchauffer mes pensées -^
A celles de l'antiquité ;
De lire et relire sans cesse
Les philosophiques écrits
Où , sous Fenveloppe des ris ,
On nous fait aimer la sagesse :
De savourer avec ivresse
Les beaux vers, les vers favoris
D'Horace , le dieu du Permesse ,
Le plus sensé des beaux esprits ,
Le moraliste sans rudesse, A qui je donnerois le prix Sur les sept sages de la Grèce.
J'aime ce vieillard de Théos , Qui , voluptueux et tranquille , Laissant les dieux et les héros , Chantoit, près du jeune Bathylle, Le vin, l'amour, et le repos.
J'aime ce vieux goutteux du Temple , »
Qui jouoit avec les amours.
Vous direz : Suivez son exemple ,
Embellissez vos derniers jours...
Ah! croyez-moi, le Saint- Aulaire ,
Chaulieu, ces libertins charmants,
Qui , sur leur front octogénaire ,
Rajeunissoient les agréments;
Qui , sous les drapeaux de Cythère ,
AUoient encore en cheveux blancs
Folâtrer au souper des grands ,
Flatter les belles et leur plaire ;
Ces faux Titons , ces froids amants ,
Rendus sous leur toit solitaire ,
Sentoient leurs maux, grondoient leurs gens;
Et, ne pouvant plus se distraire ,
Dans lui silence atrabilaire
Comptoient le nombre de leurs ans.
Loin de Sceaux, où régnoit Du Maine ' , Loin des soupers du grand-prieur ^ , Dans leur petit intérieur, Goutte sciatique ou migraine Venoient affliger le rieur.
Le plaisir trompe la douleur, Et le sentiment y ramène.
Mais vous, abbé, par quel chagrin Prétendez-vous flétrir les roses Qu'amour mit sur le front divin, De l'auteur des Métamorphoses?
Qui peut exciter vos dégoûts?
Ovide fut triste en Scythie ; Et là sa muse appesantie Des Césars pleura le courroux ; Mais que, sur les rives du Tibre, Ses sons étoient mélodieux !
Que sa muse élégante et libre Chanta bien les amours des dieux ! Il fout encor qu'on l'apprécie Par la noblesse de son cœur :
Son ambition, sa folie, Fut d'être l'heureux séducteur, L'amant adoré de Julie.
' Le duc Du Maine.
' Le grand-prienr de Vendôme.
Il ne fut point le vil flatteur D'Octave , ce triomphateur Dont le char foula Fltalie.
Le prix que vous lui dérobez Est mérité par ses ouvrages :
Ses écrits , quoique prohibés , Seront relus dans tous les âges Et par les fous et par les sages ; Je crois même par les abbés.
Sur ce, monsieur le grand-vicaire,
Recevez mes tendres adieux. w
Si vous êtes libre d'affaire ,
Prenez votre essor vers ces lieux;
Vous verrez encore à nos treilles
Quelques muscats bien parfumés ,
Et nous chargerons nos corbeilles
De ces beaux fruits que vous aimez.
Avant que Tâge vienne éteindre
Le feu de vos sens émoussés ,
Vivez satisfait , jouissez ;
Et laissez les vieillards se plaindre.
ÉPITRE