L'AMITIÉ
Généreuse Amitié , toi dont la douce flamme D'un trouble impérieux n'agite point notre ame, Toi qui, n'imposant point de tyranniques lois, Laisses à la raison la liberté du choix; Toi qu'un goût réfléchi fait naître de l'estime; Qui consoles les cœurs que l'infortune opprime ; Amitié , qu'on adore et qu'on ne connoît pas , Tes destins sont-ils donc de faire des ingrats? Il est un dieu cruel que l'homme te préfère... Pardonne, c'est l'Amour; pardonne, il est ton frère. Sous d'horribles couleurs peins-moi , si tu le veux , Son funeste ascendant, son despotisme affreux; Dis-moi que tous ses traits , trempés dans l'amertume , Empoisonnent nos sens d'un feu qui les consume : Moi, je te répondrai que les emportements.
Les pleurs , le désespoir, les plaintes des amants ,
Ce flux et ce reflux, cet éternel délire
D'une ame qui possède ou d'un cœur qui désire ,
Nos craintes , nos ennuis , toutes nos passions ,
Vains prestiges des sens, erreurs, illusions,
De quelque titre enfin que ta raison les nomme ,
Sont les ressorts secrets et le besoin de Thomme.
Ton bonheur uniforme en sa tranquillité
Détruit notre énergie et notre activité.
Ton sentiment est foible : il faut à Famé humaine
Ou les feux de l'amour ou le fiel de la haine.
Misanthrope ennuyé, tout fatigue mon cœur : Mes regards , offusqués d'une sombre vapeur, Voyant tous les objets à travers un nuage, Me représentent tout sous un aspect sauvage ; Les dégoûts ont glacé ma sensibilité, Je hais tout : cependant un ami m'est resté ; Il conserve sur moi les droits de l'habitude. Je veux m' envelopper, fuir dans la solitude : Il m'embrasse en pleurant ; mais sa molle pitié Va me faire haïr jusques à l'amitié.
Lui, pleurer! est-ce à l'homme à répandre des larmes? C'est à la beauté seule à leur prêter des charmes. L'ami qui me console ajoute à mes chagrins : Étalant à mes yeux sa raison que je crains , Combattant mes dégoûts , l'erreur qui m'empoisonne , Quand il faut me tromper le malheureux raisonne.
Loin que d'un tel secours mon coeur soit attendri ,
Par ses moralités il est encor flétri.
Mais que , dans ces moments où notre ame abattue
Se plaît à dévorer le poison qui la tue ;
Où, nous assoupissant dans nos profonds cha^jrins,
Nous nous désunissons du reste des humains ;
Qu'alors une beauté tendre et compatissante,
Conduite par l'ximour, à nos yeux se présente;
Qu'elle daigne répandre au sein de son amant
Ces pleurs délicieux, les pleurs du sentiment;
Entre elle et nos ennuis notre ame partagée
Du poids de ses douleurs est bientôt soulagée.
L'astre du jour sur nous se lève plus matin ;
On sent à chaque instant s'adoucir ce levain ,
Ces poisons lents et froids qui, coulant dans nos veine!
Dans chacun de nos sens multiplioient nos peines.
Sans doute, il n'est point d'homme assez infortuné,
De quelques maux cruels qu'il soit environné ,
Qui ne puisse aisément, au sein de ce qu'il aime,
OubUer sa douleur et s'oublier soi-même.
Quel est ce malheureux revêtu de lambeaux? Je le vois à pas lents descendre des coteaux ; Bravant sous le midi l'ardente canicule , Depuis le jour naissant jusques au crépuscule. On l'a vu, la coignée ou la bêche à la main , Déraciner le chêne, aplanir un terrain :
Le soleil Ta noirci des feux de sa lumière ; Il se traîne , et courbé rentre dans sa chaumière , Le poignard dans le cœur, les larmes dans les yeux. Va-t-il y quereller, y maudire les dieux? Non ; c'est là qu'il rejoint une épouse fidèle. Elle vient dans ses bras , il vole au-devant d'elle : Un sourire enchanteur, un tendre embrassement , Une caresse, enfin le plaisir d'un moment, Redonnent à son ame éteinte, anéantie , Un sentiment plus vif, et l'amour et la vie : Sous le poids qui l'accable il est plus affermi. Mais que ce malheureux aille voir son ami ; Infortunés tous deux, tous deux dans la misère, Leur douleur deviendra plus sombre , plus amère; Leurs malheurs et les maux sur eux appesantis , Détaillés l'un par l'autre, en seront plus sentis.
O déesse, à présent des mortels ignorée. Amitié ! tu régnas dans les beaux jours de Rhée : L'homme heureux et content, à l'abri des revers, N'alloit point confier des maux qu'il eût soufferts : Sur le front des amis l'alégresse étoit peinte, Leur bouche n'étoit point l'organe de la plainte; Mais, dans ces jours cruels, quels sont nos entretiens? Les maux sont partagés , et chaque être a les siens : Sans cesse l'on s'en fait la triste confidence. Non : j'aime mieux me plaindre et gémir en silence.
Je n irai point verser dans un cœur étranger *
Des maux qu'il sent lui-même et ne peut soulager. Et l'amitié, d'ailleurs, dans ce siècle parjure, Peut-elle être sacrée? est-elle toujours sûre? L'orgueil ou l'intérêt en ont formé les nœuds : Un malheureux veut-il d'un ami malheureux? Au moins l'amour est vrai : son charme involontaire Le rend inaltérable et le rend nécessaire : Il tient à l'ame, aux sens; et, malgré les erreurs Dont les vices du jour ont infecté nos mœurs. L'amour n'est point un songe ; il est vrai que l'on aime L'amour indépendant existe par lui-même.
Trop coupables humains , dont les crimes divers Ont chassé les vertus de ce triste univers ; Vous qui de l'innocence avez perdu les charmes , Qui vivez dans le trouble, au milieu des alarmes; Vous , tigres dévorants, l'un sur l'autre acharnés, i Sous le poids de vos fers esclaves mutinés ; Vous chez qui l'amitié n'est rien qu'une chimère , Qu'un nœud mal assorti que l'intérêt altère ; Vous qui vous êtes fait un art de vous trahir; Vous que l'ambition oblige à vous haïr; Vous entre qui les rangs ont mis des intervalles ; Vous dont l'orgueil défend ces barrières fatales, Qui semblez entre vous , par vos communs mépris , Oublier le limon dont vous fûtes pétris...
Ennemis Tun de Tautre , ennemis de vous-même. Votre infortune, hélas ! n'est pas encore extrême ; Vous n'avez pas du ciel épuisé le courroux, Tristes mortels !.. . l'Amour est encor parmi vous.
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