‹ Œuvres choisiesChapitre 4 sur 103 · POUR AVOIR ESTÉ DESROBÉ · texte numérisé non relu

POUR AVOIR ESTÉ DESROBÉ

U>" dit bien vrav, la mauvaize fortune

Ne vient jamais qu'elle n'en apporte une ,

Ou deux , ou trois avecques elle , siie :

"\ ostrc cueur noble en scauioit bien que dire;

Et moy, chetif , qui ne suis roy, ne rien,

L'ay esprôuvé; et vous compteray bien.

Si vous voulez, comment vint la besogne.

J'avois un jour un valet de Gascogne, Gounnant , yvrogne, et assuré menteur, Pipeur, laiTon, jureur, blasphémateur, Sentant la liart de cent pas à la ronde , Au demeurant le meilleur fils du monde, Prisé, loué, fort estimé des filles Par les bordeaux, et beau joueur de quilles.

Ce vénérable billot fut adverti De quelque argent que m'aviez départi, Et que ma bourse avoit grosse apostume ; Si se leva plustost que de coustume, Et me va prcndi-e en tapinois icelle; Puis la vous mit très bien sous son esselle, Argent et tout (cela se doit entendre). Et ne croy point que ce fust pour la rendre, Car onques puis n'en ay oiiy parler.

Bref, le villain ne s'en voulut aller

Pour si petit , mais encore il me happe

Saye, et bonnet, chausses, pourpoinct, et cappe :

De mes habits en effect, il pilla

Tous les plus beaux; et puis s'en habilla

Si justement, qu'à le veoir ainsi estre.

Vous l'eussiez prins, en plain jom", pour son maistrei

Finalement de ma chambi'e il s'en va Droit à l'estable , où deux chevaux trouva ; Laisse le pire, et sur le meilleur monte, Pique et s'en va. Poju- abréger le conte, Soyez certain qu'an partir dudit lieu N'oublia rien, fors à me dire adieu.

Ainsy s'en va, chatouilleux de la gorge, Ledict valet , monté comme un saint George* Et vous laissa monsieur doraiir son saoul. Qui au resveil u'eust sceu fintr d'un «oui

Ce monsieur là, sire, c'estoit moi-mesme, Qui sans mentir fus au matin bien blesme. Quand je me vy sans honneste veslure, Et fort fasché de perdre ma monture :

Mais de l'argent que vous m'aviez donné Je ne fus point de le perdre estonné.

Car vostre argent, très débonnaire prince, Sans point de faute , est suject à la pince.

Bien tost après ceste fortune-là , Une auti'C pire encores se mesla De m'assaillir, et chascun jour m'assaut. Me menaçant de me donner le saut , Et de ce saut m' envoyer a l'envers Rithmer sous terre, et y faire des vers.

C'est une lourde et longue maladie

De trois bons moys, qui m'a tout estourdie

La pauvre teste, et ne veut terminer,

Ains me contraint d'apprendre à cheminer;

Tant affoibli m'a d'estrange manière ,

Et si m'a fait la cuysse héronniere,

L'estomac sec , le ventre plat et vague ,

Quand tout est dit, aussi mauvaise bague

( Ou peu s'en faut ) que femme de Paris,

Sauve l'honneur d'elles, et leurs maris.

Que diray plus? au misérable corps

Dont je vons parle il n'est demeuré fors

Le pauvie esprit, qui lamente et souspire ,

Et en pleurant tasche à vous faire rire.

Et pour autant , sire , que suis à vous ,

De trois jours l'un viennent taster mon poux

Messieurs Braillon , le Coq , Akaquia ,

Pour me garder d'aller jusque à quia.

Tout consulté, oni i-emisau printemps

Ma guerison : mais, à ce que j'entens,

Si je ne puis au printemps arriver,

Je suis taillé de mourir en yver,

Et en danger, si en yver je meurs,

De ne veoir pas les premiers raisins meurs.

Voilà comment depuis neuf moys en ça

Je suis traicté. Or ce que me laissa

Bîon larronneau , long temps a, Tay vendu,

Et en sirops, et julepz despendu ;

Ce neantmoins, ce que je vous en mande

N'est pour vous faire ou requeste ou demande;

Je ne veuls. point tant de gens ressembler

Qui n'ont soucy autre que d'assembler :

Tant qu'ils vivront, ils demanderont, eux;

Mais je commence à devenir honteux, -

Et ne vpulx plus à vos dons m'arrester.

Je ne di pas , si voulez rien prester,

Que ne le prenne. Il n'est px)iut de prcsteur,

S'il veut prester, qni ne face un debteur ; Et scavez-vous , sire , comment je paye ? Nul ne le scait , si premier ne l'essaye. Vous me devrez, si je puis, de retour; Et vous feray encores un bon tour, A celle fin qu'il, n'y ait faute nulle , Je vous feray une belle sedule A vous payer ( sans usure il s'entend ) Quand on verra tout le monde content ; Ou , si voulez , à payer ce sera Quand vostre los et renom cessera.

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