AVIS DE L'ÉDITEUR
Ob quatrième volume contient (sauf quelques pièces de plus et quelques pièces de moins) le Choix de Chansons qui a paru en 1806, et dont ledition en deux volumes a été rapidement épuisée ; tous les journaux en ayant rendu un compte favorable , nous nous bornerons à réimprimer ici l'extrait de la Revue littéraire et cdui du Journal de l'Empire.
Extrait de la Reinie Philosophique, Littéraire et Politique y du i^^ Février 1806.
II. 7 a plas de vingt-cinq ans qoe HL de Pits est connu «n France pour faire de fort jolies chansons , et depais longtemps on parait s'accorder gënëralèmént k le regarder comme \t chrf el le maître de nos Chanv aonnters actaels ; ce titre lai est décerné par ceul mêmes qui poarraient se croire le plus en droit de le lai disputer. En lenr supposant un mérite égal au sien, qui d*entr'eax pourrait étaler des succès aussi nombreux ^ aussi briUans dans la carrière da
Taadeville , autant et d^aussi grands services rendus au genre, soit au théâtre ^ soit dans la société? En effet, c'est lui qui, aux Italiens, remit en honneur les pièces à TaudeyiUes, que les pièces à ariettes ayaient chassées de leur patrimoine , et qui fit courir tout Paris aux Vendangeurs , aux Amours d'Eté , aux Solitaires de Normandie, etc.; c'est lui qui,' au commencement de la rérolution , fonda le théâtre du Yauderiile, dont ses pièces formèrent k elles seules le répertoire, jusqu'à ce que d'autres auteurs, les prenant pour modèles, en eussent composées qui méritassent de figurer à côté d'elles; enfin, c'est lui qu'on a chanté, qu'on chante et qu'on chantera à Paris et dans les provinces, dans les salons et d'ans les rues, lui dont les refirains joyeux charment les travaux de l'ouvrier courbé sur son établi , et raniment au dessert la gaieté du convive qui a mis les coudes sur la table. 11 semble s'être peint lui-même lorsqu'il a &it chanter à Dominique ce couplet à la louange de Santeuil:
On le chante à Florence, On le chante à Milan , On le chante à Vicence Et dam le Parmesan ; De Venise à Tarente Son gdnîe est vanté:
Ali ! s'il savait comme on le chante Il serait enchanté.
Les caractères particuliers du talent de M* de Piis sont la facilité, l'abondance et l'originalité. Cette originalité est un don très-précieux; mais elle est bien voisine d'un grand d飻ut qui est la bizarrerie, et je ne répondrais pas que M. de Piis eût toujours respecté la limite étroite qni les sépare; je «roi$ aum qu'il a quelquefois poussé jusqu'à l'affoc»
tâtion la richesse des rimes : on aime h la trouTer ^ans l'ode et dans la cbanson , qui n'est autre chose qu'une ode , comme le témoigne son ëiymologie ; mais il ne Ceint jamais sacriûer la justesse de la pensée ni l'aisance de l'expression à ce petit plaisir qui nait d'une double ou triple consonnance ; Fesprit doit élre satisfait ayant l'oreille; le grand art est de les contenter tons deux. M. de Piis s'est préservé de la contagion du calembour ; il a souvent témoigné son dégoût , son aversion pour ce méprisable genre qu'on a improprement appelé un abus de l'esprit , avee le« quel il n'a rien de commun y et qui est très-véritablement une espèce de sottise à prétention , qui trans* forme en turlupina des gens faits pour être sérieux ^ donne au premier étourdi bien ignorant , bien inepte | le ridicule droit d'interrompre et de déconcerter les gens sensés> en décomposant un mot , iante de pouvoir suivre une idée, et est ainsi le fléau le plus odieux des entretiens raisonnables et spirituels : mais si M. de Piis a presque toujours dédaigné la misérable et fiicile ressource du calembour , en revanche il a bit un emploi très-fréquent et très-heureux du jeu de mots. Le sévère Botleau , qui a fait une satire contre l'équivoque, ne l'a pourtant pas entièrement bannie de la poésie ; son asile naturel est la chanson, à cause dti peu d'importance de ce genre et des privilèges dont il jouit , comme interprète de la Gaieté et de la Folie. Horace a dit : Dnlce est detipere in loco. Les chansonniers pourraient prendre ce vers pour leur devise.
M. de Piis a un avantage incontestable et reconnu «or la plupart de ses confrères; c'est une grande correction de style, résultat de ses prenûères études^ qui ont été fort bonnes , et de l'utile aliment qu'il a donné à son esprit par la lecture fréquente des meilleurs auteurs anciens et modernes; il a su mettre dans
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ses chansons un luse modère d'érudilîon classique qui annonce un chansonnier ëleré à l'école d*Ànacrëon et d'Uorace, au moins autant qu'à celle de Pa« nard et de Collé.
C'est presque toujours un tort de conyenance que de mêler le personnel au littéraire dans un article de journal, c'est à dire d'entretenir le public d'un homme lorsqu'il fiiudrait ne lui parler que d'un ou- ▼rage , et ce tort devient une infiftmie punissable quand on se permet de traduire la personne d'un écrivain devant ce tribunal de la critique, dont elle n'est pas justiciable , pour la dif&mer, la flétrir; mais pour* rait-on blâmer un ami de rendre justice aux qualités morales d'un auteur, lorsqu'elles sont reconnues , proclamées par tous les gens de bien , et que , pour comble d'honneur, elles ont été récemment attaquées par un sot et méchant folliculaire ? Non , sans doute. Je dirai donc avec plaisir que M. de Piis n'est passeulement un chansonnier très-gai , très-ingénieux , mais qu'il est encore un homme excellent, très-bonnète, très-serviablc , qu'il a obligé et obligerait encore ceux qui le déchirent; qu'au lieu d'user envers eux de représailles que son talent rendrait aussi faciles pour lui que \^dangereuses pour eux, il ne s'est jamais permis la moindre personnalité contre des gens qui s'en permettent contre tout le monde; qu'il peut dire comme Crébillon :
Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume ^
et qu'enfin , dans un genre où les censeurs les plus sévères , pourvu qu'ils ne fussent pas tout k fait des sots , ne verraient dans les traits les plus libres et les plus hardis qu'un badinage sans conséquence , il a constamment respecté la décence et la morale , et fait servir quelquefois la légère chanson an triomphe de l'une et l'autre.
XiOr$qa*ttii homme qot a fait tant et de si jolies chansons se borne à en donner an choix en deux petits Tolumes m*i8 , il faudrait qae sa main eàt été bien malhearensement trompée par les prërentions paternelles y poar que ce choix ne f&t pas trè»-bon : celui de M. de Piis est fort bien fait; on y trouve celles de ses chansons qui ont eu le plus de Togue dans le temps , et beaucoup d*autres plus nouvelles , k qui il n'a manque que des circonstances uo peu plus chantantes pour faire la môme fortune que leurs ainées.
M. de Piis excelle dans la chanson anecdotique, genre qu*il a pour ainsi dire créé ; c*est le conte mis en couplets. 11 y a une gaîetë franche et originale dans le Cfiassenr et le Tèclieur^ VAbbè rasé par cliarilèi V Homme foaeuè et marque par hasard, le Fat puni, etc. ; de la galanterie sans fiadeur, et beaucoup d'esprit sans affectation dans une foule de chansons allégoriques et anacréontîques , parmi lesquelles on distingue l^ Origine de t Eventail , l* Eclipse de Lune , Vénus marchande d Amours ^ V Amour li^ braire , le Luûi- du Vaudeville , Cythère ancienne et moderne. Quelques couplets pris ça et là ne donneraient pas une idée aussi complète du talent de M. de Piis à ceux de nos lecteurs qui ne le connaissent point ou le connaissent peu , que le pourrait faire une série de trois ou quatre couplets pris dans une même chanson. Le chansonnier le plus vulgaire peut de temps en temps attraper un trait plaisant et le tourner passablement , mais il n'appartient qu'à l'homme qui a le talent et l'habitude du couplet , d'en fieiire plusieurs de suite dont la chute soit toujours également heureuse et bien amenée. Je prends mon exemple dans la chanson déjà citée de Cytlière ancienne et moderne; ce n'est autre chose que la comparaison des amours d'autrefois et des amours
d'aujourd'hui , sujet que pas un chansonnier n'a peutêtre omis de traiter. On Ta Toir comme , avec de la grâce et de l'imagination dans les détails , on rajeunit le texte le plus rebattu.
Chez Toos j'ai tu de tous cbtéê De grands amours bien taciturnes y De pleurs stupidement compte's Remplir de sépulcrales urnes :
Chez nous , toujours gais y toujours frais j On les Toit battre la campagne , £t tremper en courant leurs traits Au fond d'un flacon de Champagne.
Le long des ennuyeux déserts
De Totre immense solitude
On entend les échos divers
Soupirer tous par habitude:
Mais chez nous ils sont tous muets ;
Que nous aimions ou qu'on nous aime ^
Ri^al des échos indiscrets.
C'est à qui le dira soi-même.
Dans les donjons de vos châteaux De douloureuses tourterelles , A côté de leurs tourtereaux , Boucouient leurs ardeurs fidMi*s :
Vivent nos pavillons nouveaux!
£n deux traits je vous les ébauche ; A droite sont des étoumeaux, l^t des coucous nicheut à gauche.
Une partie des chansons de ce Recueil a été in^ primée dans les Dîners du Vaudeville , dont elle n'était pas le moindre ornement Celle de Ninon de Lenclos surtout eut dans le temps beaucoup de succès ; elle finit par ce joli couplet , dont la doctrine nn peu épicurienne est trop bien à sa. place dans
TAoge de la moderne Léondum, pour déplaire à daatres qu'à des cagots imbéciles:
Att TMte , amis , ne croyons pas £n proie aux flammes ëlernelles Kînon j qui se plat ici*bas A des flammes toujours noufelles; Son salut nous est confinné Par ces paroles très-précises :
« A quiconque a beaucoup aime « Beaucoup de fautes sont remises. »
Je termine ici des cîtatioDS qu'il serait inutile de pousser plus loin , ]i moins de vouloir égajer cet article en rallongeant ^ en effet, il ne s'agissait point pour moi d'apprendre au public que M. de Piis était un excellent cbansonnier; c'était besogne faite depuis longtemps ; ma tÂcbe se réduisait à faire savoir à nos lecteurs qu'il venait de faire paraître un choix de ses chansons y et cette tâche je crois l'avoir remplie.
Par M. AvGEB.
Extrait du Journal de F Empire du 2 Février
J^wiis on n'a tant (ait de chansons que pendant la ré- Tolution , et cependant jamais on n'eut moins de sujets de chanter. Cette manie de rimer des couplets sur des airs connus est devenue presque universelle:
Scribimus indocti doctiquo poè'mata passim.
Le commis-marchand dans son comptoir, le elerc de procareur dans son élude y l'adolescent k peine échappé