HISTOIRE D'UN PAUVRE MOUTON
AiA : Si Dorilas n'en parlait guère*
Si les bergères de notre âge Sur un cœiir tendre ont quelques droits , J'eusse brûlé bien davantage Pour les bergères d'autrefois :
Thérèse, Eglé, Lise, Colette, Digne ornement de leurs cantons , Ne se servaient de la houlette Que pour conduire leurs moutons.
On peut vanter le maintien leste Et d'Àraminte et de Phryné ; Mais, hélas 1 leur costume agreste Avec trop d'art est combiné :
Tout en prenant là collerette , Sans rien rabattre de leurs tons , Elles mènent à la baguette Les hommes comme des moutons.
Hier Marton la pastourelle ,
Dont on connaît les agrémens ,
Se faisait suivre à Bagatelle
Pso* un nombreux troupeau cPamans }
Entre eux voilà que je me range
Près de la folâtre Marton ,
Et que dans la main je lui mange
Gomme chaque robin mouton.
Pour étouffer ma voix nouvelle D'autres auteurs , vrais agnelets > Les genoux plies devant elle , Lui bêlent d^innocens couplets :
Mais notre coquette champêtre Sourit voyant que nous luttons , Et feint de les envoyer paître Gomme de vulgaires moutons.
Aussi , bien loin que je m'en aille , ' Je me penche contre son sein ; De son joli chapeau de paille Elle se dégage à dessein; Puis m'attachant le ruban puce Qui lui captivait le menton , ^ Charmant, dit-elle avec astuce , Je te crois doux comme un mouton.
( 309) Bientôt la nuit couvre la yille ; Il faut regagner le bercail :
Marton ne veut pas que je file Avec le gros de son bétail; Cest à ses côtés que je trotte:
Mais à peine entré l'on me tond , £t Ton m'égorge (à la bouillotte) Comme un pauvre petit mouton.