‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 1 sur 82 · CHAPITRE XXXVl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVl

De la poésie provençale.

Or tout ainsi qu'en ces pays de deçà nous exercions la poésie en notre vulgaire français, aussi faisaient le semblable en leur langue les Provençaux , et ne faut point faire de doute qu'en ce sujet ils empiétèrent un grand rang : car les Italiens , sobres admirateurs d'autrui^, sont contraints de reconnaître tenir la leur en foi et hommage de cette-ci. Ainsi le trouvez-vous dedans Équicola en ses livres d'Jnwu?; dedans Pierre Benibe en ses Proses, dans Spéron Spérone en son Dialogue des lanijues^. Puis qu'ils le confessent, il les faut croire; et ce qui nous en rend encore plus certains, c'est que quand Daute et Pétrarque commencèrent de se mettre sur la montre , ce fut lors que les papes établirent leur cour en Avignon : aupara-

' C'est le cliap. iv du liv. VU. — Aii- ^ Le théologien Eqaicola a écrit « Sur

jourd'bui même que l'on peut lire les la nature de l'amour. » Ou connaît les

beaux travaux de MM. Kaynouard et azolains (dialogues eu prose mêlée de

l'auriel sur la littérature provençale, vers) du cardinal Benlbo; quant à Spé-

on ne reviendra pas sans plaisir et ron Spéroui, Padouan, mort en 1588 ;ï

sans fruit à ce chapitre, si plein de dé- quatre-vingt-quatre ans, après avoir

lails instructifs. professé la philosophie à vingt-quatre,

- C'est ce que l'asquier dit aussi des il a laissé, entre aiUrcs ouvrages , di-

l-^spa^nols, liech,, V|, 22. \rrs dialogues.

'UV\. ij'l'.T. PVSQLIKU, — T, II. l

2 REKHERCHES

Tant lequel temps h poésie provençale avait été dès piéça en vogue sous les comtes de Provence, et spécialement sous Raimon Béranger/dernier de ce nom; tellement que les Italiens empruntèrent de nos Provençaux plusieurs belles pièces, qu'ils transplantèrent dedans leur vulgaire'.

Or, puisque les Italiens nous ont voulu franchement quitter la partie de ce côté là, hé ! vraiment je serais merveilleusement ingrat envers notre France, si je ne contribuais avec eux à cette même dévotion. Je vous dirai donc que la plus grande part des poètes qui écrivaient leurs conceptions en langage provençal étaient ou gentilshommes ou grands seigneurs, esquels on ne pouvait facilement remarquei* une poésie pédantesque ; d'ailleurs vouaient ordinairement leurs affections à dames de haut parage. Et était cette poésie en crédit même du temps de l'empereur Frédéric I", devant lequel le comte Raimond Déranger ( qui avait épousé Piichilde sa nièce ) ayant fait chanter plusieurs chansons provençales, elles lui furent si agréables, que, décrivant par un épigramme en cette langue les choses qu'il avait trouvées diversement belles en voyageant , entre autres particularités il louait la poésie provençale :

Plaz mî cavalier IVancés , Et la donna catalana , Et l'ouviar del Ginoé&, Et la cour castellana , Loii cantar provençales '.

Leurs poètes étaient appelés troubadours , à cause des inventions qu'ils trouvaient. Kt gisait leur poésie en sonnets, pastorales , chansons , sirveutes, tensons. Les sirventes , c'étaient satires 3, à eux grandement familières, contre les empe-

I H. Esticiine, dirigé pur le mêraetes- recueil de Pièces relatives à l'histoire prit depalriotistneque rasquier,insis- de France, tom. XIV, p. 278. le aus^ijdans sa. Précelteace du lang((rie -Les objets dont je suis captivé, ./Va«fU!s, sur les nombreux emprunts c'est le cbevalier français, la dame Caque pour la langue les Italiens ont talane, le travail de Gènes (soieries brofaits aux Provençaux. On peut voir à cUées),la société Castillane et les chants ce sujet la comparaison établie par de l'roveuce.

la Curne de Saintc-l'alayc n entre la ^ Suivant d'autres, sirvente (de ser-

langue française du douzième et du rie/is, guerrier) désignait une chanson

treizième siècles, et les langues proveu- ou même une provocation guerrière:

cale, italienne et espagnole. » M, Le- voy. Hevnr des deux niondps, 1" juin

ber a rciinprimé ce morceau dans son IMHJ. pag. ^SS.

DE LA FnANCÏ-. '^

i^urs , rois , princes et parfois contre les ecclésiastiques , s'ils y trouvaient à redire ; tensons étaient disputes d'amour, les uns soutenant un parti , les autres un autre, qui étaient puis après jugées par des seigneurs et daines d'honneur, qui tenaient, comme juges souverains, cour ouverte pour cet effet, tant à Pierrefeu que Romans, et se nommaient les résolutions qu'ils y apportaient Lous Arrêts d'amour ; ayant cours cette poésie , non-seulement dans le pourpris ' de la Provence, ains de Daupliiné, Languedoc, Guienne et autres pays circonvoisins. De notre temps s'est trouvé Jean de IN'ostredame, de la ville d'Aix, qui a fait un ample discours de ces poètes , et y en met soixante et seize de nombre»; comme aussi il est tombé entre mes mains un papier qui est encore en ma possession , dont la teneur est telle : Extrait d'un ancien livre qui fut au cardinal Bembo , fos noms daquels que firont tansons et si/roenles ; et y en met quatre-vingt et seize. Vrai qu'il y en a quelques-uns oubliés par jXostredame, tout ainsi que cetui fait pareillement état d'autres qui ne sont nommés par le cardinal ; et plusieurs nommés par l'un et par l'autre : de manière qu'après les avoir confrontés ensemblement , il y en a de compte fait six vingts et plus, entre lesquels je trouve des empereurs, rois, marquis , comtes, uns p'édéric empereur, premier de ce nom , Kichard , roi d'Angleterre, surnommé Cœur de Lion, la comtesse de Die, Haimond Béranger, comte de Provence , un roi d'Aragon, un dauphin d'Auvergne, un comte de Poitou, elles principaux seigneurs de sa cour ; non qu'ils eussent composé des poèmes entiers en provençal , ains comme ceux qui de fois à autres passaient leur temps à faire quelques épigrammes provençaux.

iMais surtout me plaît ce qu'en dit Pétrarque , lequel après avoir fait , au quatrième chapitre du Triomphe d'Amour , un sommaire dénombrement des poètes grecs , latins , et italiens,

1 L'enceinte, l'étendue... justement oublié. Dans Ja dédicace de

2 Jean Nostredame ( Nostradamus ) sou livre adressée à flatlieriiie de Mettait procureur de son état et poète dicis, il disait qu'il l'avait composé à dans ses loisirs. Ses cbansons ne man- la prière «de feu son frère Mirliel, docquaient pas de vogue : il fut moins leur en médecine et astrologue à Saheureux en prose. L'ouvrage qu'il fit pa- Ion de Craux. » Voy. sur cet ouvrage raîlreàLjon en 1575, «les Vies des plus l'Histoire clu Lainjucdoc , liv. Wlll, à rélèlires et ancienspoétes provençaux,» l'année 1166.

f-tt un recueil de fables et d'absurdités,

qui parleurs écrits avaient honoré l'Amour, repasse après, non sur tous nos poètes provençaux , ains sur quinze ou seize les plus signalés , et y met pour le premier Arnaut Daniel :

Fra tiitli il primo Ariialdo Daniello

Gran maeslio d'amor, cli' a la sua terra

Ancor fa honor coi dir politoe bello Eranvi qnei, cirAmor si levé afferra,

L'iino Pietro, e l'alho, e 'I men famoso ArnaMo ;

E quei ctie fur conqnisf con più guerra : r (lico l'uno e l'altro Raimbaldi),

Che cantar pur Beatiice in Monferrato j

E '1 veccliio Pier d'Alvernia con Giraldo : Folclietto, clie a Marsiglîa il nome lia dalo.

Ed a Genova tolto, ed ail' estremo

Canojï) pcr niiglior patria liabito e stato : Giaufrè Rudel, ch' usa la vêla e 'I rerao

A cercar la sua morte, e quel Guglielmo

Che per cantar ha 'I fior de suoi di scemo : Amerigo, Bernardo, Ugo ed Anselmo;

Ë mille altri ne vidi , a cui la lingna

Lancia e spada fu sempre e scudo ed elmo '.

Vous voyez que , concluant ce discours, il met en ces poètes provençaux la langue et la lance ensemble, pour montrer qu'avec la plume ils faisaient profession des armes : vers certainement dignes d'un bon et fidèle commentaire ; comme quand vous voyez que Pétrarque dit que Geoffroi Rudel avait mis la voile au vent pour trouver sa mort. Geoffroi Rudel, gentilhonnne provençal et grand poète , suivait le comte Geoffroi ,

' Dans les éditions de Pasquier, ces Folquet, la gloire de Marseille, et qui

vers étaient fort imparfaitement trans- aurait dû être celle de Gènesv II abai>-

crits : je lésai corrigés sur les nieil- donna le monde avec les amours, et as-

leures éditions de Pétrarque. Voici, pira vers une patrie plus (fésirahlef*) ;

sauf quelques changements, la tradiic- Geoffroi Rudel, qui s'élança sur les flots

tion de Lévesque, Venise, 1774: « l.e pouraller cberclier la mort ; et ceGuil-

premier de ton* était Ansaud Daniel, laume qui , pour avoir chanté, vit sa

ce grand maître d'amour, qui par les jeunesse moissonnée dans sa fleur ("';

grâces de son heau langage illustre en- Ainiery, Bernard, Hugues, Anselme et

core sa patrie. Après lui parurent à mille autresà qui leurlangue a servi de

mes yeux ces mortels que l'amour eut lauce et d'épée,de heaume et de bouclier, si peu de peine à vaincre, Pierre Vidal,

Pierre Roger ,' et le second Arnaud, ONè à Gènes, il passa faussement poitr

moins fameux; ensuite ceux qui ne se i"e de Miirsallle. U se fit nieine après la

rendirent qu'après de plus rudes com- '""''',',,*'??, ""''"X"'"' ... ,

,,„, , 1 „ • 1 1 j .1. 1 (' )(.iiillaumeCabestan,pouiavoircfU-bré

bats, les deux Kaimbaud,dont 1 un, dans SoVismonde et son bonl.cn,, f„t assassin^. :

le Montferrat, chanta sa chère Rcntrice; le mari olfens* fit manger à sa ffmnic le

le vieux Pierre d'Auvergne, et (iirault; cœur de snn amant.

BE LA FRANCE. r>

frère du roi Richard d'Angleterre, duquel il recevait tous les bons traitements qu'un hel esprit pouvait désirer. Plusieurs pèlerins , revenant du Levant, lui récitèrent les grâces, beautés etvertus de la comtesse de Tripoli : au moyen de quoi, sans jamais l'avoir vue, il en fut grandement féru ', et lit en faveur d'elle plusieurs vers, qu'il donna ordre de lui faire tenir. Il est grandement vraisemblable que ce n'était sans remercîments de la dame, par lettres : qui fut cause que ce gentilhomme, comuiandé de plus en plus par l'amour, délibéra de faire voile vers elle. Mais, pour ne servir de moquerie aux siens, il voulut couvrir son voyage d'une dévotion, disant qu'il allait visiter les saints lieux de Hiérusalem ; et à cet effet choisit un second soi-même pour l'accompagner, Bertrand , surnommé Allamaiion. Le comte Geoffroi l'en voulut détourner, mais en vain. Les deux pèlerins chargent l'écharpe et le bourdon , et en cet équipage s'embarquent. Advint par malheur que Geoffroi tombe malade de telle façon, que les nautoniers furent en opinion d'en décharger leur navire , et de l'abandonner aux vagues. Toutefois, cette délibération tenue pour quelques jours en surséance , ils surgirent enfui au port de Tripoli : où étant arrivés, Allamanoii en apporta les nouvelles à la dame, laquelle tout aussitôt se transporta vers la nef, oii ayant pris la main de ce pauvre gentilhomme allangouri , soudain qu'il eut entendu que c'était la comtesse , les esprits commencèrent à lui revenir, et pensait-on que cette présence lui servirait de médecine ; mais la joie en fut fort courte. Car comme , tout faible , il se voulut mettre sur son beau parler, pour la remercier de l'honneur qu'il recevait d'elle sans l'avoir mérité , à peine eut-il ouvert la bouche, que la parole lui meurt, et rend l'âme à l'autre monde : vrai martyr certes d'amour, et qui au paradis imaginaire des amants méritait de trouver sa place. La dame toute éplorée lui lit ériger un tombeau de porphyre, sur lequel fut mis un épitaphe en langue arabesque, et depuis ne fit jamais démonsjtration de bonne chère ^ . Toutefois, pour la consoler, Allamanon lui donna le reste des poésies du défunt, dans lesquelles elle voyait ses perfections être tout au long en-

Kpris... -' Ne montra jiiinai» un visage gai,

fi RECUEnCHES

chrissées. Voilà pourquoi Pétrarque disait que Geoffroi l\udel s'était exposé sur la mer, pour y rencontrer sa mort.

En un autre vers il dit que Raimbaut avait célébré par ses œuvres la princesse Béatrice deMontferrat : bistoire gaie, et qui n'a rien de commun avec la précédente. Celui, vers l'an 1218, demeurait en la cour de Mossen Boniface , marquis de Montferrat, duquel il reçut plusieurs bienfaits. Raimbaut était nonseulement poëte, ains gentilbomme extrait de bonne part, seigneur de Vacbères : aussi ne douta-il de choisir, pour sa maîtresse, Béatrice, sœur du marquis, laquelle ne prit du commencement à déplaisir ni cet amour, ni les vers qui étaient par lui faits en faveur d'elle. Toutefois depuis mariée , ne voulant encourir aucun mauvais soupçon envers son mari , elle pria Raimbaut de s'en vouloir de là en avant déporter '. Lui , au contraire, s'opiniâtrant, et la dame ne le trouvant bon, ce gentilhomme, voyant qu'il n'avait plus aucun franc accès devers elle, s'en voulut venger, mais d'une vengeance qui mérite d'être sue : car tout ainsi que la dame avait changé d'opinion , aussi pour montrer que le changement lui était agréable, il fit une chanson , où à chaque couplet il changeait de langage; le premier,, en langue provençale , disait :

Aras qu'au vey verde'tar, Le second en langue toscane :

l son quel cfie bcn non ho.

Le troisième en français :

Belle douce dame chère.

Le quatrième en gascon :

Datina , yeux my rend à bous ; Le cinquième en espagnol :

Mas tan temo vuestro pletto (2).

YA le dernier couplet fut un mélange de motsenipruntés de ces cinq langues : invention si gaillarde , que , si elle eut été

' l>e s'en désister, de cesser désor- dame, chère à mon ciriir. Je me rends

mais... à votre discrétion , mais non sans

-' Alors (|ne je vois la verdoie rc- craindre votre arrêt

niulrr, je suis prive de loate joie, licllo

DE LA FUA>C.i:. 7

présentée aux chevaliers et daines juges d'amour, je veux croire qu'ils eussent sentencié pour le renouement des amours de Béatrice avec ce gentil poète. C'est la chanson par laquelle il prit le dernier congé de sa dame.

Cette poésie fut longuement en crédit , et spécialement sous le comte RaimontBéranger, beau-père de saint Louis, non-seulement grand poëte , mais aussi père de taus les poètes; et commença de prendrefm spécialement par la nort de Jeanne r*, reine de Sicile, comtesse de Provence, parce que ni Louis premier de ce nom , par elle adopté, ni Louis II , son fils et successeur, ne firent pas grand état des poètes. Otez la récompense ou de l'honneur ou du bien aux beaux esprits , ils ne produiront aucuns fruits. Et par ainsi il ne nous eu reste que l'honnête commémoration qu'en ont fait les italiens, à laquelle j'ai voulu ajouter, par forme d'apenti , ce placard '.

La fin de cette poésie fut le commencement de celle des Italiens : car tous ceux qui, auparavant Dante Aligère, de Florence , avaient mis la main à la plume , méritaient plus le nom de rimeurs que de poètes. Cetui est vraiment le premier qui les mit, si ainsi le faut dire, hors de page, lequel naquit en l'an 1265 et mourut l'an 1320 : auquel succéda François Pétrarque, aussi Florentin, qui naquit l'an 1304, et devint amoureux de Laura, damoiselle provençale, l'an 1327, connue nous apprenons de lui au sonnet 177, sur la fin :

Mil tiecenlo venli selle a puiilo Su riiora piiina il tli seslo d'apiile Nel labiiiiito luirai, nevcggio ond esla '.

Celait le jour du vendredi oré ^, comme lui-même témoigne au troisième de ses sonnets; et Tannée d'après, il reçut la couronne de laurier, dans Rome, par la main du comte de Languinaire, vicaire du pape. Je vous fais de propos délibéré mention deces deux poètes, pour avoirété les deux vraies fontaines de la poésie italienne, mais fontaiiies qui prirent ieurssources de notre poésie provençale.

' Ce cliapiti'e, en forme d'appeiidioe : d'avril, dans le labjiiiidie duiil ji- m-

•l/ieiiti, deapendie, dépendre. vois aucun moyeu de sortir.

-' L'an 1327, ce fut jti^te sur la pre- ^ Saint ; de uivr i>rare}, prier, niiere lieure que j'entrai, le tl« jour

KECHERCIIES

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