‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 2 sur 82 · CHAPITRE XXXVIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIl

Des chants royaux, ballades, et rondeaux.

Tel fut le cours de notre poésie française , tel celui de la provençale. Et tout ainsi que cette-ci prit fin quand les papes se vinrent habituer en Avicnon, qui fut sous le règne de Philippe le Bel ( temps auquel et un Dante et un Pétrarque se firent riches des plumes de nos Provençaux, et commencèrent de planter leur poésie toscane en la Provence , où Pétrarque se choisit pour maîtresse la Laora, gentille-femme provençale)^, aussi le semblable advint-il vers le même temps à notre poésie française, pour le nombre effréné d'un tas de gilte-papiers qui s'étaient mêlés de ce métier. Au moyen de quoi, au lieu de la poésie qui soûlait^ représenter les exploits d'armes des braves princes et grands seigneurs, commença de s'insinuer entre nous une nouvelle forme de les écrire en prose sons le nom et titre de romans, les uns en Thonneur de l'empereur Charlemagne et de ses guerriers, les autres du roi Artus de Bretagne et des siens, qu'ils appelèrent chevaliers de la table ronde : livres dont une plume ménagère pourrait bien faire son profit, si elle voulait, pour ravancemént et exaltation de notre langue. Vrai que, connue toutes choses se changent selon la diversité des temps, aussi, après que notre poésie française fut demeurée quelques longues années en friche , on commença d'enter sur son vieux tige certains nouveaux fruits auparavant inconnus à tous nos anciens poètes : ce furent chants royaux , ballades et rondeaux.

Je mets en premier lieu le chant royal , cooime la plus digne pièce de cette nouvelle poésie (et se faisait ou en l'honneur de Dieu ou de la Vierge, sa mère, ou sur quelque autre grand argument), et non-seulement la plus digne, mais aussi la plus pénible. Et parce que , depuis le règne de Henri IF , nous avons

' C'est le chap. v du liv. VU. c]e de M. Gustave Plaiiclie, Rerup drx

^ Voy., sur Laure et l'amour de Pé- deux mondes, numéro du 15 juin 1817,

trarque pour cette femme célèbre, des ^ (Solebat) avait coutume de...

détails pleins d'intérêt daiis tin arli-

perdu l'usage de ces trois pièces , je vous en représenterai ici le formulaire. Au chant royal, le fatiste (ainsi nommèrent-ils le poète, d'un mot français symbolisant avec le grec ' ) était obligé de faire cinq onzaines en vers de dix syllabes, que nous appelons héroïques '; et sur le modèle de ce premier, fallait que tous les autres tombassent en la même ordonnance qu'était la rime du premier , et fussent pareillement accolés mot pour mot du dernier vers, qu'ils appelaient le refrain. Et enfin fermaient leur chant royal par cinq vers qu'ils nommaient renvoi, gardant la même règle qu'aux autres, par lesquels, les adressant à un prince, ils récapitulaient en bref ce qu'ils avaient amplement discouru dedans le corps de leur poème. Par exemple , Clément Marot en fît quatre , dont le premier était sur la Conception :

Lorsque le roi par haut désir et cure ^

Délibéra d'aller vaincre ennemis ,

Et retirer de leur prison obscure

Ceux de son ost 4 à grands tourments soumis,

Il envoya ses fourriers en Judée

Prendre logis sur place Jjien fondée :

Puis commanda tendre en forme facile

Un pavillon pour exquis domicile,

Dedans lequel dresser il proposa

Son lit de camp, nommé eu plein concile ,

La digne couclie où le roi reposa.

Au pavillon fut la riche peinture

Montrant par qui nos péchés sont remis :

C'était la nue ayant en sa clôture • Le jardin clos à tous humains promis ,

La grand'cité des hauts cieux regardée,

Le lis royal , l'olive collaudée ^,

Avec la tour de David immobile :

Parquoi l'ouvrier i- sur tous le plus habile, *

En lieu si noble assit et apposa

' Ite çaxiç, parole, et aussi oracle, et flasques, ils n'étaient guère bons que

Suivant d'autres, ce mot était dérivé de pour les traductions : » voy. la préface

factUius (facere) : créateur ou plutôt de la Franciade, et les Recherches,

imitateur. Vil, 7.

- Ce nom leur Tenait de ce qu'on les ^Sollicitude...

employait alors dans la poésie héroï- ■* Armée...

que, comme on le voit par la'FraHCiade. ^Chantée en chœur...

Quant aux vers de douze syllabes, dits <> La finale de ces mots terminés eu

alexandrins, ils sentaient trop, suivant !pr ne comptait alors que pour ubc

Ronsard, « la prose très-facile : énervés syllabe.

JO BECHEBCHES

( Mettant à fin ledit de la Sibylle) La digne couche où le roi reposa.

Les trois autres qui suivent sont tous de cette même parure; et finalement, pour conclusion, le renvoi s'adresse au prince :

Prince, je prends, en mon sens puérile, Le pavillon pour sainte Anne stérile, Le roi pour Dieu , qui aux cieux reposa ; El Marie est (vrai comme l'Évangile) La digne couche où le roi reposa.

Servitude, certes, que je ne die ' gêne d'esprit admirable ; et néanmoins ils en sortaient à leur honneur. Quant à la ballade, c'était un chant royal raccourci au petit pied, auquel toutes les règles de l'autre s'observaient, et en la suite continuelle de la rime, et en la clôture du vers, et au renvoi ; mais il se passait par trois ou quatre dizains ou huitains, et encore en vers de sept , huit ou dix syllabes , à la discrétion du fatiste , et en tel argument qu'il voulait choisir. Au regard du rondeau, il avait son logis à part, de la façon qu'est celui de Marot au seigneur Théocrenus, lisant à ses disciples :

Phjs profitable est de l'écouter lire, Que d'Apollo ouïr toucher la lyre, Où ne se prend plaisir que pour l'oreille; Mais en ta langue, ornée et nonpareille, Chacun y peut plaisir et fruit élire.

Ainsi d'autant qu'un Dieu doit faire et dire. Mieux qu'un mortel, chose où n'ait que redire, D'autant il faut estimer la merveille

Plus profitable. Bref, si dormir plus que veiller peut nuire. Tu dois en los par sus Mercure bruire ' : Car il endort l'œil de celui qui veille; Et ton parler les endormis éveille, Pour quelque jour à repos les conduire Plus profitable.

Si ces trois espèces de poésie étaient encore en usage, je ne les vous eusse ici représentées, comme sur un tableau ; vous Us recevrez de moi comme d'une antiquaille. Toute mon in-

' One je ne saurais m'empôclier de ' Tu dois ohtciiii' jilus de icpiilalion diie .. <iue Mercure,,.

tention était et est de vous montrer dont provenait que , combien que les chants royaux et ballades ne parlassent eu aucune façon des princes , toutefois leurs conclusions aboutissent seulement en eux.

Et parce que de ceci dépend la connaissance d'une ancienneté qui est inconnue , la vérité est qu'en telles matières d'esprit les nôtres ont toujours été sur toutes autres nations désireux de l'honneur. C'est pourquoi, dès le temps même de Juvénal, dedans Lyon, ceux qui faisaient profession de déclamer semblaient subir une ignominie quand ils étaient vaincus: Aul Liigdunensem rhetor dictuius ad aram '.

11 n'est pas qu'en ma jeunesse , es disputes qui se faisaient entre nous dedans nos classes, celui qui avait mal répondu était par nous appelé reus , comme si on lui eût fait son procès. 11 en prit autreuient à nos vieux poètes : car, comme ainsi fût qu'ils eussent certains jeux de prix en leurs poésies , ils ne condamnaient point celui qui faisait le plus mal , mais bien honoraient du nom tantôt de roi, tantôt de prince, celui qui avait le mieux fait, comme nous voyons entre les archers , arbalétriers et arquebusiers être fait le semblable ^. Ainsi l'auteur du roman d'Oger le Danois s'appelle roi :

Icy endroict est cil livre fiiiez, Qui des Enfance Oger est appeliez :

Or vueille Dieux qu'il soit parachevez En tel manière l'estie n'en puist hlasmez Li roi Adams, par ki il est rimez ^.

Et en celui de Cléomades :

Ce livre de Cléomades Rimé je le roi Adenès , Meuestré au bon duc Henry ••.

^ Satire V, \. 'i:i. Cette académie de a. pour titre l'Enfance (FOger. Plaise

Lyon, où Ton disputait des prix pour doue à Dieu qu'il soit achevé de telle

l'éloquence grecque et latine, avait sorte que l'on ne puisse adresser de re-

été fondée par Calijjula : voy. sa vie proche au roi Adams qui a rimé cet ou-

dans Suétone, c. 20. vrage I i

^ Sur cette exteusion singulière du < Ce livre de Cléomades, c'est moi

nom de roi chez nos ancêtres, voy. le qui l'ai rimé, moi le roi Adénès (forme

chap. XLIV du liv. VUl des Recherches, poétique du même nom d'.\dam), méné-

où il est question du roi des lU- trier du bon duc Henri. — A vrai dire,

bauds : cf. Garasse, Recherches des lie- Adam se nommait roi, parce qu'il était

cAereZ/ps, 111,2, p, 506. chef de la corporation des ménétriers.

■'■A cet endroit se termine Iclivrc qui

IMot de roi qui serait très-mal approprié à un ménétrier, si d'ailleurs on ne le rapportait à un jeu de prix. Et de fait , il semble que, de notre temps, il yen eût encore quelques remarques ' , en ce que le mot de jongleur s'étant par succession de temps tourné en batelage , nous avons vu en notre jeunesse les jongleurs se trouver à certain jour, tous les ans, en la ville de Chauny en Picardie , pour faire montre de leur métier devant le monde à qui mieux mieux ; et ce que j'en dis ici n'est pas pour vilipender ces anciens rimeurs , ains pour luontrer qu'il n'y a chose si belle qui ne s'anéantisse avec le temps.

Toutefois, cette ancienneté se pourra encore mieux avérer par le moyen des chants royaux, ballades et renvois d'iceux, dont je parlais maintenant. Tous ces chants, comme j'ai dit, étaient dédiés à l'honneur et célébration des fêtes les plus célèbres , comme de la Nativité de Notre-Seigaeur , de sa Passion, de la Conception de Notre-Dame, et ainsi des autres. La fin était un couplet de cinq ou six vers que l'on adressait à un prince , duquel on n'avait fait aucune mention par tout le discours du chant : chose qui peut apprêter à penser à celui qui ne saura cette ancienneté. La vérité donc est (que j'ai apprise du vieux Art poétique français par moi ci-dessus allégué^), que l'on célébrait en plusieurs endroits de la France des Jeux Floraux, où celui qui avait rapporté l'honneur de mieux écrire , étant appelé tantôt roi, tantôt prince , quand il fallait renouveler les jeux , donnait ordinairement de ces chants à faire , qui furent pour cette cause appelles royaux , d'autant que de toute leur poésie cetui était le plus riche sujet qui était donné par le roi ^, lequel donnait aussi des ballades à faire , qui étaient comme demi-chants royaux. Ces jeunes fatistes, ayant composé ce qui leur était enjoint, reblandissaieut » à la fin de leurs chants royaux et ballades leur prince, afin qu'en l'honorant ils fussent aussi par lui gratifiés; et lors il distribuait chapeaux et couronnes de fleurs à uns et autres, selon le plus ou le moins

' U semble que jusqu'à notre temps Cf. Garasse , Recherches des Recherches,

il subsista quelque trace de ces usages... 111 , 2 et 3, qui jjaraît ici avoir raison

' Au chap. I du liv. VU : voy. t. 1, routie Pasquier.

P- 232. t (lUini(liri)célébraient, flattaient...

' Sur l'oriiîine des chants ruyrui.r ,

DE LA FBAINCE. 13

qu'ils avaient bien fait : chose qui s'observe encore dans ïholose, où l'on baille Téglantine à celui qui a gagné le dessus, au second la soulcie' , et quelques autres fleurs par ordre , le tout toutefois d'argent ; et porte encore cet honnête exercice le nom de Jeux Floraux, tout ainsi qu'anciennement.

Ces chants royaux , ballades, rondeaux et pastorales commencèrent d'avoir cours vers le règne de Charles cinquième , sous lequel, tout ainsi que le royaume se trouva riche et florissant , aussi les bonnes lettres commencèrent de prendre leur force : lesquelles il eut en telle recommandation, qu'il fit mettre en français la plus grande partie des œuvres d'Aristote par maître Nicole Oresme, qu'il fit évêque de Lisieux^. Celui que je vois avoir grandement avancé cette nouvelle poésie fut Jean Froissard , qui nous fit aussi présent de cette longue histoire que nous avons de lui, depuis Philippe de Valois jusques en l'an 1 400^. Et m'étonne comme il n'ait été recommandé par l'ancienneté en cette qualité de poète ; car autrefois ai-je vu en la bibliothèque du grand roi François, à Fontainebleau, un grand tome de ses poésies , dont l'intitulation était telle : « Vous devez savoir que dedans ce livre sont contenus plusieurs dictés^ ou traités amoureux et de moralité, lesquels sire Jean Froissard, prêtre et chanoine de Canay, et de la nation de la comté de Hainaut et de la ville de Valentianes, a fait dicter et ordonner à l'aide de Dieu et d'amour, à la contemplation de plusieurs nobles et vaillants, et les commença défaire sur l'an de grâce 1362, et les clôt en l'an de grâce 1394; le Paradis d'amour, le Temple d'honneur, un traité oii il loue le mois de mai, la Fleur de Marguerite, plusieurs lais amoureux, pastorales, la Prison amoureuse , chansons royales en l'honneur

" Aujourd'hui le souci. bienfaits. « A la chambre des comptes , 2 Sur les traductions d'Oresme et la lit-on dans les Mémoires de Mézeray , protection éclairée que Charles V ac- p. 66, o on voit que, l'aimé* 1371 et les corda aux lettres, on peut consulter suivantes, le roi donna des sommes condeux mémoires qui traitent de nos plus sidéi-ables à Raoul de Presles et a d auanciennes traductions, l'un de Falcon- très pour diverses traductions, en parnet, l'autre de l'abbé Lebeuf, Recueil ticulier celle de la Cité de Dieu, ti de l'yicad. des inscriptions, ancienne se- 3 jj Buclion a donné dans ses Chrorie, t. Ml, p. 292, et t. XVll, p. 709; nitjues les poésies de l-Yoissard : elles de plus, un travail de M. Paulin Paris, sont appréciées dans un mémoire de ibid., nouvelle série, t. XV, p. 388. la CuruedeSainte-Palaye, P.ec. de l'A- Oresme ne fut pas le seul traducteur Cad. des inscriptions, t. XIV, p. 219. 'jue le sage roi Charles combla de ses < Discours.

14 BFXHERCHES

de Notre-Dame, le Dicté de l'épinette amoureuse, ballades, virelais et rondeaux, le Plnidoyer de la rose et la violette.» Je vous ai voulu par exprès coter mot après mot celte intitulntion, d'autant que, depuis ce temps-là, toute notre poésie consistait presque en toutes ces mignardises.

Après lui fut, sous Charles VU , maître Alain Chartier , secrétaire du roi, qui écrivit en vers et en prose, auquel j'ai donné son chapitre particulier au sixième • de ces présentes Recherches. Tout cet entrejet de temps, jusque versTavénement du roi François P"^ de ce nom, nous enfanta plusieurs rimeurs, les uns plus, les autres moins recommandés par leurs œuvres, Arnoul et Simon Gréban, frères, nés de la ville du Mans, Georges Chastelain, François de Villon % Coquillard, officiai de Reims, IMeschinot, Moulinet; mais sur tous me plaît celui qui composa la farce de maître Pierre Patelin, duquel, encore que je ne sache le nom , si puis-je dire que cette farce, tant en son tout que parcelles, fait contrecarre aux comédies des Grecs et Romains.

Le premier qui à bonnes enseignes donna vogue à notre poésie fut maître Jean le IMaire de Relges , auquel nous som- «nes infiniment redevables, non-seulement pour son livre de V Illustration des Gaitles , mais aussi pour avoir grandement enrichi notre langue d'une infinité de beaux traits tant en prose que poésie, dont les mieux écrivant de notre temps se sont su quelquefois fort bien aider : car il est certain que les plus riches traits de cette belle hymne que notre Ronsard fit sur la mort delà reine de Navarre sont tirés delui, aujugementque Paris donna aux trois déesses. Cet auteur florit sous le règne de Louis XII, et vit celui de François I"^. Notre gentil Clément IMarot, en la seconde impression de ses œuvres , reconnaissait que ce fut lui qui lui enseigna de ne faillir en la coupe féminine au milieu d'un vers. Le même Marot, en un épigramme qu'il fit à Hugues Salel, son concitoyeti, à l'imitation de Mar-

' Les précédentes éditions portent qui signifiait tromperie : voy. à ce su-

fautivement au cinquième: ce cbap. est jet Ilech., V|U , 60.

le xvi^ du sixième livre. ■* Voy. sur cet auteur un mémoii'e

^ Son nom était François Corbeuil : de Sallier dans le Recueil de l'Acadé-

il fut surnommé Villon d'un vieux mot mie des inscriptions, t. MU , p. 593.

DE LA FllAlNCK. l'>

tial ■ , fait état de quelques poètes tant anciens que de son temps :

De Jean de Melnin s'ende le cours de Loire ^;

En maître Alain Normandie prend gloire,

Et plaint encor mon arbre paternel^;

Octavian 4 rend Cognac éternel ;

De Moulinet, de Jean le Maire et Georges ,

Ceux de Hainaut chantent à pleines gorges ^ ;

Les deux Gréban ont le Mans honoré;

Nantie la Brète en Meschinot se baigne *•;

De CoquiUart s'éjouit la Cliampaigne ;

Querci de toi , Salel, se vantera,

Et , comme crois , de moi ne se taira '.

Te vois que les deux Gréban frères , dont Marot fait mention , furent grandement célébrés par les nôtres : car Jean le I\iaire, en sa préface du Temple de ï émis, les mit au nombre de ceux qui avaient mieux écrit en notre langue. Le semblable fait Geoffroi Tory, en son Champ jlori; et néanmoins reconnaissait n'avoir rien vu de leur façon , fors une oraison d'Arnoul qui était dedans un tableau en l'église des Bernardins à Paris , adressée à la Vierge Marie , dont le commencement était, En protestant ; et que les premières lettres du dernier couplet contenaient son nom et surnom Arnaldus Gréban me. L'auteur du vieux Art poétique français récite tout au long une complainte par lui faite, dont je copiai seulement ces trois couplets en la ville de Blois, ou j'eus communication du livre :

A vous, dame , je me complains; Je vois ^ pleurant par vaux et plains 9 ,

' l.a pièce imitée est la soixante- plus bas, et qui étant né en 1463 à

deuxième du l^' livre de ses Épigram- Mathieu, près Caen, mourut, comme on

Wipx /elle commence par ce vers : le croit, en 1523, à Paris.

V<Tona docli syllabas amat vatis. * Octavien de Saint-Gelais...

■' Mehun est ici monosyllabe. On sait '' ''« l'aitent hautement , que Méhun ou Meung, patrie de Jean, " Nant«^s la Bretonne s enorgueillit

dit Clopinel ou le boiteux , est une pe- ''^■■- ,,„„* i4„i +

tite ville sur la Loire , à quatre lieues ' On sa,t que Clément Marot était

d-Orléans. « Il seml)Ie, dit Goujet en «e à (.ahors en Querci, 1 an '««o. "e

expliquant ce vers de Marot , que cette '''' «"es deux premiers vers de son epiia-

riviere devait être toute glorieuse d'à- Pl'e composée par Jodelle .

«, .. , , flnciri H roiii- Ip Piémont, luuivcis,

voir vu naître ce poète sur ses bords. » >,!7„"' '" .°"! m-..„tcna, me connut.

ISiblinlhcque française , t. IX , p. 34. ^'«^ "t, m. t.nt, m . me ,

' lit regrette encore mon père, c'est- .levais...

à-dire .lean Marot, dont il sera parlé '' Vallées et plaines...

Ifi BECHEBCHES

Je ne cognais que pleurs et plains *, Puisque je vis.

Votre gent et gratieux vis *, J'aime mieux estre mort que vis ^; Néanmoins plus volontiers qu'envis •* Je me soubmets

Au Dieu d'amour, qui désormais Me fait servir d'estianges mets De danger ^ et de refus ; mais C'est pour aimer.

Et ainsi vont plusieurs autres couplets que je regrette grandement n'avoir copiés, n'estimant pas lors que ce fiît une pièce dont je me dusse un jour aider : joint que l'auteur dit que cet Arnoul fut le premier inventeur en cette France de cette manière de rime, qui n'était pas pauvre.

Le roi Louis douzième étant décédé , lui succéda le grand roi François, I" de ce nom, qui fut restaurateur des bonnes lettres ; et son exemple excita une infinité de bons esprits à bien faire^, même au sujet de la poésie française : entre lesquels Clément Marot et INIelin de Saint-Gelais eurent le prix. Aussi semblaient-ils avoir apporté du ventre de leur mère la poésie ; car Jean IMarot , père de Clément, fut poète assez élégant, duquel j'ai vu plusieurs petites œuvres poétiques qui n'étaient de mauvaise grâce ; et Octavian, père de IMelin, mit en vers français toutes les épîtres d'Ovide : c'est pourquoi Clément Marot disait que la Normandie plaignait son arbre paternel, et qu' Octavian rendait Cognac éternel.

Or se rendirent Clément et IMelin recommandables par diverses voies : celui-là pour beaucoup et fluidement, cetui pour peu et gracieusement écrire. Ce dernier produisait de petites fleurs, et non fruits d'aucune 7 durée; c'étaient des mignardises qui couraient de fois à autres par les mains des courtisans

' plaintes... mour.

^ J'en jure par votre gentU et gra- ''Ainsi Montaigne, dans les Essais,

cieux visage... rappelle, II, 12, au commenrement ,

3 Vif... « cette ardeur nouvelle de quoi le roi

* (Invitus) Qu'à contre-cœur... François !<"■ embrassa les lettres et les

* Danr/er, outre l'acception qu'il a mit en crédit. » conservée, signifiait encore obstacle, ^ De quelcjue.,.'' soupçon , et généralement peine d'à-

et dames de cour : qui lui était une grande prudence , parce qu'après sa mort on fit imprimer un recueil de ses œuvres, qui mourut presque aussitôt qu'il vit le jour. Mais quant à Clément ^larot, ses œuvres furent recueillies favorablen)ent de chacun. Il avait une veine grandement fluide, un vers non affecté , un sens fort bon ; et encore qu'il ne fût accompagné de bonnes lettres, ainsi que ceux qui vinrent après lui, si n'en était-il si dégarni, qu'il ne les mît souvent en œuvre foi't à propos. Bref, jamais livre ne fut tant vendu que le sien : je n'en excepterai un tout seul de ceux qui ont eu la vogue depuis lui. 11 fit plusieurs œuvres, tantde son invention que traduction, avec un très-heureux génius '. Mais, entre ses inventions, je trouve le livre de ses Épigranunes très-plaisant ; et, entre ses traductions, il se rendit admirable en celle des cinquante Psaumes de David, aidé de Vatable, professeur du roi es lettres hébraïques, et y besogna de telle main , que quiconque a voulu parachever le psautier n'a pu atteindre à son parangon» : c'a été une Vénus d'Apelles. Ce bel esprit eut pour ennemi de sa vertu un Sagon, qui se mêla d'écrire contre lui; mais il y perdit sa peine. Ce même règne enfanta aussi d'autres nobles esprits , entre lesquels je fais grand compte d'Héroet , en sa Parfaite amie : petit œuvre^, mais qui en sa petitesse surmonte les gros ouvrages de plusieurs. Aussi floritde ce temps-là Hugues Salel, qui acquit grand nom par sa traduction d'onze livres de V Iliade d'Homère. Quelques-uns honoraient Guillaume Crétin, duquel je parlerai plus amplement au dernier chapitre^. Je mettrai entre les poètes du même temps François Rabelais : car, combien qu'il ait écrit en prose les faits héroïques de Gargantua eff*antagruel, si était-il mis au rang des poètes ^, comme j'apprends

' Esprit naturel. noine de la Sainte-Chapelle de paris,

2 Parvenir à l'égaler... et le surnom de Raniinagrobis, plus an-

3 On a TU plus haut que ce substan- cieu que Rabelais et depuis appliqué tif au pluriel s'employait dés lors pré- au chat par la Fontaine , signifiait un férahlement avec le féminin. gros personnage fourré d'hermine.

* Plus exactement au chapitre XII du ^ C'est qu'il a composé en effet des

liv. V|l. des liech., où Pasquier nous vers excellents pour son époque : ^oy.

apprend que Rabelais le désigne par le en particulier sa lettre en vers à son

surnom de Itaminarirohis , au troisic- ami Jean liouchet, UEuircs de Habe-

nie livre de sou Pantagruel: voy. le /(((s,édit. du bibliophile Jacob, pag. IX. chap. XXI du liv. 111. Crétin était chu-

de la réponse que Marotlit à Sagon , sous le nom de rripelipes sou valet :

Je ne vois point qu'un Sainl-Gelais, Un Héioet, un Rabelais, Un Brodeau, un Scéve, un Cliapiiy, \'oisent ' écrivant contre lui.

Cetui , es gaietés qu'il mit eu lumière , se moquant de toutes choses, se rendit le nonporeil. De ma part, je reconnaîtrai iVanchement avoir l'esprit si folâtre, que je ne me lassai jamais de le lire ; et ne le lus oncques que je n'y trouvasse matière de rire , et d'en faire mon profit tout ensemble.

Je vous laisse à part Etienne Dolet, qui traduisit en français les EpUres de Cicéron ; .Jean iNIartin, les Jzolains ' de Bembo, et Wïrcadiede Sannazar ; et Jean le IMacon, le Décaméron de Boccace, parce qu'ils n'eurent autre sujet que de traduire ; et néanmoins notre langue ne leur est pas peu redevable, mais sur tous à Nicolas de Herberay , sieur des Essars , aux huit livres (V./madis de Gaule, et spécialement au huitième : roman dans lequel vous pouvez cueillir toutes les belles fleurs de notre langue française. Jamais livre ne fut embrassé avec tant de faveur que cetui, l'espace de vingt ans ou environ ; et néanmoins la mémoire en semble être aujourd'hui évanouie. Du Bellay l'honora d'une longue ode dans son cercueil : qui est la plus belle de toutes les siennes.

Mais, pour clore la poésie qui fut lors, je vous dirai qu'encore fut-elle honorée par le roi François l", lequel composa cpielques chansons non mal faites^, qui furent mises en musique ■*: même fit l'épitaphe delaLaure, tant honoré par les Italiens, qu'il n'y a eu depuis presque aucun Pétrarque imprimé, où ce petit échantillon ne soit mis au frontispice du livre. VA surtout faut que nous solennisions la mémoire de cette grande

' AiUent ; on disait : je vois (vais), François !*■■; eUes ont été appréciées

et que je voise. avec iieaucoiip de goût par M. Sainte-

■'II en a déjà été question à la page Ceuve , dans le Journn/ des Savants.

1" de cet ouvrage, qui emprunta son mai 1847.

nom d'AzoIa, petite viUc d'italie, ])cu < I.es vers étaient alors très-souvent

éloignée de lircscia et de Mantouc. chantés; et plusieurs piièlcs en les ré-

■' M. Aimé C.lianipollion-li^eac a citant s'accompagnaient cux-nicmcs de

donné, in-1", 1847, les poésies du roi la lyre.

princesse Marguerite sa sœur, reine de Isavarre, laquelle nous fit paraître, par sa Marguerite des Marcpierites (ainsi est intitulée sa poésie), combien peut Tesprit d'une femme, quand il s'exerce à bien faire ' : c'est elle qui fit encore des contes à riniitation de Boccace.

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