‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 12 sur 82 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

De Porigine de noire vulgaire français, que les anciens appelaient roman ; et dont procède la différence de fortiingraplieel du parler.

Notre France, appelée au temps passéGaule,eutsa langueoriginaire, qui se continua longuement en son naïf, comme toute autre. Or est-il qu'en la mutation des langues il y a deux propositions générales que l'on peut recueillir des événements. La première est un changement qui procède de nos esprits , connue ainsi soit que , selon la diversité des temps, les habits, les magistrats, voire les républiques prennent divers plis sous un même peuple : aussi, combien qu'en un pays il n"y ait transmigration de nouvelles peuplées, toutefois successivement, en même ordre que toute autre chose, se changent les langues par une taisible alluvion ^ ; et pour cette cause disait un ancien

'Ou peut lire encoi-e dans les lie- cette partie cnninie l'une des plus iutccherches quatorze autres strophes don- lessautes de l'ouvrage, liées par l'asquier, mais qu'il m'a sem- ^ Par un mouvement insensible : niéblé superflu de reproduire ici. taphore heureuse. On appelle au pro-

■i C'est le cbap. i^'^du liv. VIII , « dé- pre allurion l'accroissenieut de terrain

die, comme ledit Pasquier lui-même, à qui se fait peu à peu à l'un des bords

la rechercbe ou des mots ou des pro- d'une rivière, ou qui a lieu lorsque la

verbes. » .M. Dupiu, dans son KIoge de rivière s'en retire et qu'elle prend son

Pt.iquicr, p. 3(J, signale avec raison cours d'un autre côté.

1)1". T. A IKANCt:. H.',

poëte de Home que beaucoup de paroles renaîtraient desquelles l'usage était perdu, et, au contraire, que quelques autres perdraient leur vogue , qui avaient été en crédit '.

Outre cette mutation qui se présente sans y penser, il s'en trouve une autre que quelques-uns appellent corruption, lorsqu'un pays étant par la force des armes subjugué, il est contraint, pour complaire au victorieux, d'apprendre sa langue. Et reçoit cette forme encore autre considération , d'autant que quelquefois le pays vaincu est tellement nettoyé des premiers liabitateurs , que les nouvelles colonies y plantent du tout leurs langues. Quelquefois aussi n'y a si universelle mutation, ains advient ou que pour la nécessité des affaires qui s'offrent en un pays vaincu avec les victorieux , ou pour lui agréer par une servitude taisible, et, si ainsi me le faut dire, p&x une volontaire contrainte, nous apprenons avec les lois de notre seigneur, par un même moyen, son langage. De celles-ci, quant est des langues dont nous avons connaissance, sont la française et l'espagnole; et lors ne se fait générale mutation, ains entons sur notre langue ancienne la plus grande partie des mots ou manières de dire de l'étranger, nous les faisant par longue traite de temps propres , tout ainsi que leurs façons. Le latin était la langue première de l'italien : ce néanmoins , par laps de temps, le goth, le lombard, le français, et de notre temjis l'espagnol y ont tellement mis du leur, que vous la voyez être composée de ces cinq ; et toutefois n'y a rien qui soit pur latin, pur goth, pur lombard, pur français, pur espagnol. lA l'anglais (que les anciens appelèrent anglo-saxon ), bien qu'il apportât nouveau parler au pays où il fit sa résidence, si estce que pour le présent encore se ressent-il de grande quantité de nos mots, par la domination qu'entreprit sur lui le ]N'orniand ; et , qui plus est . n'ayant totalement , et si ainsi je l'ose dire, de fond en comble déraciné sa vieille langue, encore retient-il plusieurs dictions latines, que les Romains avaient semées en la Grande-Bretagne, lorsqu'ils y plantèrent leurs victo!-

' MuItQ icnnsrcntur qna; jam reriilrre , (;'est dHiis le même sens que Vai-rnn a

[i:nli-niquc ,|jf . „ Consuetudo loqueiuli est iii

Q...-r nunc sui.t in honore voc.Uula... j,,^,„ ,, „„ ,;„j„j, ,„,,;,„^ |x, 17. UOK., /)/■ nric poPtica, v. 70 et 71,

<Sn RKCHERCIIRS

les : ce qu'à grand peine reconnaîtrez -vous en allemand , sur lequel le romain ne sut que bien peu enjamber. De cette même façon, nos anciens Gaulois ( connue récite notre Lan2;ey ' ) accrurent leur vulgaire jusque vers les parties du Levant, où ils firent plusieurs conquêtes : de manière que cette proposition semble être du tout nécessaire, si de plusieurs particularités nous alambiquons un universel % que, selon la diversité des conquêtes et remuements de nouveaux ménages, les langues reçoivent corruption plus ou moins, selon la longueur du tem ps que les conqnéreursdemeurentcn possession du pa3s par euxconquis. Ces règles générales présupposées , qui semblent par un discours de nature ^ être véritables et infaillibles, notre Gaule eut semblablement sa langue originaire; toutefois ni plus ni moins que l'italienne et l'espagnole, aussi a-elle reçu ses mutations^ et l'on a bâti un nouveau langage sur les fondements de l'ancien : les mots toutefois empruntés ou des nouvelles flottes de gens étrangers qui débondèrent dans les Gaules, ou des victorieux qui s'en impatronisèrent (je dis des nouvelles flottes de gens étrangers, comme des Grecs et Pbocenses , qui piirent terre ferme à IMarseille, ainsi que plusieurs estiment; je dis des victorieux, comme premièrement desllomaius, puis des Français ). Ainsi la langue dont nous usons aujourd'bui , selon mon jugement, est composée , part de l'ancienne gauloise , part de la latine , part de la française ; et si ainsi le voulez, elle a plusieurs grandes symbolisations avec la grégeoise; et encore le trafic et commerce que nous eûmes sous les règnes des rois François F'' et Henri II avec l'Italien nous apporta aussi plusieurs mots affectés de ce pays-là : tous les termes néanmoins de ces langues étrangères accommodés au cours de l'ancienne gauloise. Mais surtout est infiniment notre vulgaire redevable aux Romains; voire le peut-on dire plutôt loniain qu'autrement, encore qu'il retienne grande quantité de mots et (kl gaulois et du français.

' n a déjà été question dp cet icii- du lïeUay, sci;;ncur de T.ansPy; l'ai-is,

vniii au t. 1, p. 228: le passage auiinel 1506, iii-l", liv. U, p. 2') iiu v".

fait allusion l'as(|uier se trouve dans -' Si de plusieurs faits pai-ticulieis

' V Epitome de rriHUr/tiitr des Grniles et l'un déduit une idée générale...

de l'niHce, par feu niessirc (iuillauuic ■" l'ar une raison ualurcllc. .

Dli LA FUAiNCE. 87

Et afin que l'on ne pense que je jette cette pierre à coup perdu , jamais peuple ne fut si jaloux de l'autorité de sa langue, connue fut l'ancien romain. Valère le Grand, au deuxième livre de ses Histoires ', parlant de la grandeur de Rome, dit que l'on peut bien recueillir combien les anciens magistrats de cette ville avaient eu la majesté du peuple et de l'empire en recommandation, de tant qu'entre toutes les coutumes trèsreligieusement par eux observées, ils avaient avec une persévérance infinie accoutumé de ne répondre aux ambassadeurs (!e la Grèce qu'en latin, et les contraignaient mêmement de [larler latin à eux par trucbements , et non-seulement dans la ville de Rome , mais aussi au milieu de la Grèce et de l'Asie, jaroit que d'ailleurs entre tous les peuples la langue grecque eût grand crédit. Et faisaient cela (dit Valère ^), afin que l'bonneur de la langue latine s'épandît par tout l'univers. Plutarque, en la fie de Caton'^, dit que lui, passant par Athènes, ores qu'il sut parler le grec , si voulut-il haranguer aux Athéniens en latin , se faisant entendre par son truchement. Suétone raconte que Tibère^ portait tel respect à sa langue que voulant user en plein sénat du mot de monopole, qui était emprunté du grec, ce fut avec une certaine préface, demandant congé de ce faire ; et lui-même une autre fois fit effacer d'un décret du sénat le mot d'emblème, comme étant mendié d'une autre langue que de la latine, enjoignant îrès-étroitement que si l'on ne pouvait trouver diction propre qui put représenter celle-là en latin, pour le moins que Ton en usât par un contour de langage ^. En cas semblable, Claudius, l'un des successeurs de Tibère, fit non-seulement raser de la matrice des juges un personnage d'honneur , mais, qui plus est , lui ota le nom et titre de citoyen de Rome , parce que , combien qu'il sût fort bien parler grec, toutefois il était ignorant de la langue latine''.

De cette même opinion vint aussi que les Romains ayant vaincu quelques provinces , ils y établissaient préteurs, présidents, ou proconsuls annuels, qui administraient la justice

' Valère MaxiniF, f)e cliclis furlis r/tic de l'lii(iirf|up, !>. 409, édit. Didot.

iiii-monibilibus, c. il, i; 2, du liv. U. ' v. sa I k, c. 71.

'' ll'ifl. ' ''Ihid.

• Cadiii rAiicicn : c. 12, (. 1 des /'(es "Siirtoiic, / ic de Claude, f . Iij.

88 RIXHIillCHHS

en latin. Bref, saint Augustin, au dix-ueuvième livre de la Cité (If Dicti^ nous rend très-assurés de ce discours, quand il dit au chapitre Vil , Opéra data est ut imperiosa c'witas non sotum jugum , veriim etiam tinguam suam, domilis gentibvs imponeret : qui est à dire, on besogna de telle façon, que cette superbe ville non-seulement ne se contenta d'asservir , mais aussi voulut épandre sa langue par toutes les nations subjuguées. Cela fut cause que les Gaulois sujets à cet empire s'adonnèrent, <iui plus, qui moins, à parler et entendre la langue latine, tant pour se rendre obéissants que pour entendre leur bon droit; et à tant, empruntèrent des Romains une grande partie de leurs mots : et trouverez es endroits auxquels le Romain établit plus longuement son empire ( comme en un pays de Provence et contrées circonvoisines ) le langage approcher beaucoup plus de celui de R^ome. Ainsi s'échangea notre vieille langue gauloise en un vulgaire romain : tellement que là où nos vieux Gaulois avaient leur propre langage, que l'on appelait wallon , ceux qui lui succédèrent appelèrent le langage plus moderne roman , parce qu'il semblait avoir pris son origine des mots romains, que l'on avait ou adoptés ou naturalisés en ce pays avec l'ancienne grammaire gauloise. Vous commencerez de reconnaître cela dès le temps de Sidonius Apollinaris, évéque de Clermont, lequel, au troisième de ses lettres, congratulait à Ecdice, gentilhomme auvergnac, que la noblesse d'Auvergne contemnait le langage gaulois pour s'adonner à un autre beaucoup plus exquis ' : c'était vraisemblablement le romain que nous affectâmes de telle façon , que quelques-uns parlant de notre pays l'appelaient quelquefois Romanie, et nous pareillement Romains. Au deuxième concile de Tours : Ne qiiis Brifnnnum aut Romanuni in Jrmorico , sine metropolifanorum comprovlnckdium voluntate

' «Mitto istic ob gratiam pueii,tiœ ra, £/j(si., Ul, 3, édit. in-4° de Paris,

tuîe undiqiie Kentiumconfluxisscstudia ]6ô2, p. 65. — Cet l'.cdice, suivant le

litleranim, tuirque person;p qiiondam père Sirniond, comte, maître delà nii-

(Ifbitum, iiiHid sermonis celtici squa- iice et patrice, (levait le jour à l'em-

iiiam depositura nobilitas, nulle orato- pereur .\vitus ; il défendit avec gloire

rio stylo, nunc eliam camaenallbusmo- contre les (îolhs la capitale de TAu-

dis imbiicliatiir » : C. Sollii Apolliiia- versiie. ris Sidonii , Avcriioruni cpiscopi, <»|ic-

nF. LA KRANCF.. 89

uni Utteris episcoporum , ordinare pi'xsumat ; auquel passage le mot de liomanus est pris pour Français ou Gaulois demeurant en la Bretagne. Luitprand , eu son premier livre', parlant de Guy, comte de Spolète, et Bérenger, comte de Fourjules qui d'une espérance affamée, dès le vivant de Charles le- Chauve, empereur, partageaient ses provinces, dit que Bérenger se donnait pour son lot l'Italie, et Guy Franciam, quant Romanam vacant. Au supplément de Réginon % où il est parlé de Louis d'Outremer, qui était en Angleterre pendant la prison de Charles le Simple, son père : Intérim l.udovicus , rex C.allix Roman x, fi/ins Caroli, etc. ; et quand vous voyez, au trente-septième titre de la Loi Salique, deux articles portant : Si Romanus Francum ligaverit sine causa, MCC. den., qui faciunt solidos xœx, cxdpabilis judicetur ; si vero Franciis Romanum liijaverit sine causa, DC. den,, qui faciunt solidos XV, culpabilis judicetur ■ Sous ce mot de Romanus, on entend parler du Gaulois : de là vint aussi qu'on appela roman notre nouveau langage. Vrai que pour ce qu'il était corrompu du vrai romain, je trouve un passage où on l'appelle rustique roman. An concile tenu en la villed'Arles, l'an S-îl, article dixseptième , l'on commande aux ecclésiastiques de faire homilies contenant toutes instructions qui appartenaient à l'édification de notre foi : Et easdem komilias quisque trans/erre sfiideatinrusticam romanam, aid Tlieodoscam, quo facitius cuncti possînt infet/ir/ere quœ dicuntur. C'était qu'il voulait qu'on translatât ces homilies en la langue française, ou germanique, que les Italiens appellent encore aujourd'hui tudesque, parce que nous commandions lors à l'Allemagne, ainsi qu'à la France. Depuis, par un long succès de temps, parler roman n'était autre chose que ce que nous dis'ons parler français, .f'ai vu une vieille traduction qu'une damoiselle fit des Fables d'Ésope , portant ces vers :

Au (iiiement «ie ^ cest esciit

' r. VI. Christ et finit à ranm'e 718 ; elle a »•(<•

' Du Frioul... continuée jusqu'en 977 : voy. l'Histoire-

' Réginon,(]ui futabbé de Prumdans littéraire de la France, i.'^\, p. lâO et

le diocèse de Ti-eves et niouiut en 915, suivantes.

composa une Chronique en deux livres, ' A la lin de..., au moment où jr (ci-

iju'il roMimciiça à l^i iiaissanredr .Irsiis- mine...

RKCUEUCHKS

Qu'en romans ' ay tourné el ilit.

Me nouiuieray per remembrante ' ; Maiie ay nom; si suis de France... î Per l'amour le-* comte Guillaume, l>o plus vaillant de ce royaume ^, iNfenlremis'' de ce livre faire, Kt de rau!j;lois en romans traire ' .

Vsope ap|)eile-ron cil livre ^ , Qu'on translata et (it escrire; De srec en latin le tourna 9 :

VA li roy Auvert, qui l'ama '", Le translata puis en auglois ", lit je l'ay tourné en françois '^.

Auquel lieu vous voyez que cette dainoiselle use du mot de roman et IVanoais indit'tereniment pour une même signification • chose qui était encore en usage du temps de Charles le Quint '^, sous lequel frère Guillaume de Nangy , ayant tra-

'* Le roiAurert qui l'aima: s'agit-U du f:\meux Auvres ou Alvers des fabliaux chevaleresques, ou du roi Alfred ? D'autres lisent /( roy Jlennjs, et reconiiaisseut dans ce prince Henri l"' d'Angleterre, beau clerc, comme l'appellent les historiens du temps : voy. à ce sujet la notice de Roquefort sur les Fables, au commencement du 2* vol. de l'édition citée des OEuvres de Marie, p. 34 et suiv.

" C'est-à-dire en saxon. I.e Muséum Briianniium possède en effet un manuscrit latin des fables d'Hsope qui remonte au treizième siècle, et dans lequel il est parlé de cette traduction saxonne.

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