‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 139 sur 176 · CHAPITRE PREMIER S · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER S

On tort que les anciens Gaulois et ceux qui leur succédèrent se firent, pour être peu soucieux de recommander par écrit leur veitu à la postérité.

Ça été une honorable question ramenée quelquefois par les anciens en dispute, savoir s'il était plus requis, pour l'utilité du public, communiquer ses conceptions et secrets par écritures au peuple, ou bien, sans les communiquer, les donner à ses successeurs de bouche en bouche à entendre. A la conclusion de laquelle combien que le plus de voix ait passé pour la première opinion , si est-ce que la dernière n'est pas demeurée sons soutien, aius a été autorisée par plusieurs personnages de nom, entre lesquels les Lacédémoniens virent jadis leur faraud législateur Lycurge, les Samiens le sentencieux P\tiiagore, et les Athéniens leur sage et unique Socrate : semonds3, ce crois-je, à ce faire, afin qu'où leurs peuples ou

1 Des critiques ont accusé ce titre de prince, clc.

n'être pas français. Au seizième siècle, 2 C'est aussi le chap. Ie' du 1 i v . I"

on disait fort bien Recherches de la des Recherches, dans l'édition de 1723 :

Iran ce, pour Recherches sur la Fran- j'en ai seulement omis la fin.

ce; de même, Pour parler du prince, au ; Invités; Semondlre , de summonere ,

lieu de Pourparler (dialogue ) sur le suivant Nieot ,• convier : autrefois se-

■(1 UV. U'i/I. PASQl 1ER. 1

écoliers, forclos ' de la communication des écrits, fissent registres de leur mémoire, non de papiers ; mais non considérant pourtant que , favorisant aux vivants, ils apportaient grand dommage à ceux qui avaient à les suivre. Aussi n'eussionsnous maintenant aucune part aux braves ordonnances de Lycurge, si quelques gens notables, plus zélateurs du bien futur que du présent, n'eussent enfreint le premier chef de ses lois ; et fussions par même moyen frustrés des sages discours de Socrate, sans les instructions que nous en eûmes puis après par les mains de son disciple Platon : semblablement les mots dorés dePythagore fussent évanouis en fumée, si, contre son commandement, l'un de ses sectateurs, Phylolaë2, n'eut suppléé à son défaut. Certes cette même coutume (il faut qu'avec mon grand regret je le profère) fut fort familière aux Gaulois. Car comme par générale police leurs États fussent divisés et distincts, par la noblesse, prêtres de leur loi, qu'ils appelaient druides, et le menu peuple; dont le premier ordre était destiné au fait de la guerre , le second au maniement de la religion, justice et bonnes lettres, étant la noblesse grandement prodigue de son sang et de sa vie pour l'illustration de son pays : au contraire les druides furent si avaricieux de rédiger aucune chose par écrit, que de toutes les grandes entreprises de la gentillesse ' gauloise , nous n'en avons presque connaissance que par emprunt, et encore par histoires qui nous sont prêtées en monnaie de si bas aloi , qu'il nous eût été quelquefois plus utile ne recevoir tels plaisirs, que de voir publier nos victoires avec tels masques qu'elles sont. Tellement qu'il nous serait malaisé reconnaître au vrai la grandeur de nos ancêtres, sinon qu'en cette ou disette, ou falsification d'histoires, ils eurent une singulière astuce de planter leurs noms es contrées qu'ils avaient de nouveau conquises. Témoin en sont les Celtibères, jadis

monte ne signifiait qu'invitation, et publication d'un grand nombre d'ou-

aussi ajournement ou mandement. De- vrages dont il ne nous reste que quel-

puis, il a été pris pour avertissement ques fragments : né à. f.rotone »ers

et réprimande. l'an 37 t av. J. €., il avait été le disci-

1 Éloignés... pie d'Arcbytas de Tnrente.

2 Pliilolaits : ce. fut lui qui divulgua ;i Quelques éditions, niais des plus la doctrine des pythagoriciens, par la récentes, partent noblesse.

faisant leur demeure dedans les Espagnes; témoin, en la Phrygie, les Galates ou Gallogrecs; eu Italie, les Gaulois, qui nous furent Ultramontains ; en Angleterre, les Walons : afin que je coule sous silence plusieurs victoires qu'ils eurent à la traverse contre le superbe Romain. En quoi j'estime leurs voyages dignes de plus grande louange, d'autant que de toutes les nations du Nord ou Ponant1, cette-ci fut peut-être seule laquelle faisant sa demeure en territoire plantureux 2, s'achemina d'un cœur gai à nouveaux pourchas3 et conquêtes. Et au contraire tous les peuples qui depuis, en ce grand desbord, se liguèrent contre les Romains, le firent par une nécessité d'échanger leurs terres pierreuses et sans fruit, en lieu de plus grande achoison-*. Lesquelles choses (bien que dignes de grande admiration) si ne les trouverons-nous point trop étranges , si nous voulons considérer l'aneienne police des Gaules, que quelques capitaines de Ttome nous donnèrent à la traverse à entendre. Car de quel fonds, je vous supplie, sortait cette belle ordonnance, de ne donner aucune traite à 5 marchandises foraines en leur pays? ensemble, que6 les enfants ne se présentassent devant la face de leurs pères ou mères avant qu'ils eussent atteint le quatorzième an de leur âge, sinon pour ôter toute occasion et aux grands de s'anéantir par curiosités étrangères, et aux petits de s'amignarder dedans le sein de leurs mères ? Que nous enseigne cette autre loi par laquelle, es assemblées de guerre, le dernier des chevaliers et nobles qui s'y trouvait être arrivé était, pour exemple public de sa paresse , exposé au dernier supplice , sinon l'envie qu'eut leur premier fondateur de lois , de tenir les gentilshommes gaulois sur pieds, et les assurer d'une fin ignominieuse, si pour leur honneur et repos ils doutaient 7 de se hasarder à une mort honorable ? Voire que posé8 qu'aucuns

' Couchant... Vous lie voudriez jamais trouver d'autre

2 Abondant, fertile... . , . . l"cl""""'

De venir boire en ma maison.

J Pourchasser, poursuite ipowcluu, v ce mot, le Trésor de recher-

poursuitc, recherche diligente. ,,,„ je |!orel> p> £

«En lieu plus favorable. Jchoise, » Aucun droit de transporter des... achoison ou achaison (pccafio), occu- B Et ea outre que... sion, chance favorable; on lit dans/ta- : Craignaient... t/wliu: En supposant même...

ieur tournassent à impropère1 les sacrifices dont ils usaient, comme peut-être trop cruels et abhorrents2 d'une commune humanité, si est-ce qu'à considérer les choses de près, ceci ne leur partait que d'un cœur généreux, magnanime et peu soucieux de la mort, au spectacle de laquelle ils s'accoutumaient par leurs cérémonies, comme les anciens Romains en leurs théâtres, quand ils prostituaient au public, sous l'épreuve d'une épée, la vie de leurs gladiateurs, ou qu'ils abandonnaient les pauvres délinquants à la miséricorde des bêtes farouches, et affamées du sang humain. Je n'ajouterai à ceci l'opinion qu'ils donnèrent à leurs peuples pour effacer de leurs esprits toute image de mort, lorsque, sous un prétexte bien inventé, ils leur donnaient à entendre que les affaires de l'autre monde se démenaient comme celles de cetui-ci. Lesquelles inventions , combien que , comme discordantes à notre religion , soient damuables , si nous sont-elles toutefois comme un modèle de leur vertu , par lequel , ni plus ni moins que le bon veneur reconnaît aux voies de quelle grandeur est le cerf sans le voir, aussi pouvons-nous aisément apprendre que tous leurs desseins et pensées ne visaient qu'à un but de guerre. Et néanmoins quel Gaulois eûmes-nous oncques qui s'ingérât de transmettre à la postérité aucune chose de nos vaillances? Tant était en nous imprimée l'affection de bien faire , et de ne rien écrire. Or si cette malheureuse opinion (ennemie de l'immortalité de nos noms) a été cause (pie l'honneur de nos bons vieux pères est demeuré enseveli dedans le tombeau d'oubliance, vraiment encore faut-il qu'avec eux je déplore la fortune de ceux qui leur succédèrent : car étant notre Gaule tombée es mains de ces braves Français , qui par succession de temps se naturalisèrent en ce pays comme légitimes Gaulois, il serait impossible de compter les hautes chevaleries3 qu'ils mirent à fin. Ce néanmoins, tout ainsi que premièrement les druides, aussi de même exemple les moines , prenant pour quelque temps entre nous la charge des sciences (selon la portée des saisons), bien que

1 ( Improperium ) reprocH*; impro- • Eloignés... l'ivr, réprimander. ' Expéditions, prouesses...

DE LA FRANCE .i

non si jaloux du bien de la postérité que les autres, réduisirent véritablement les faits et gestes de nos rois par mémoires ; mais avec telle sobriété , que vous trouverez leurs grandes et excessives histoires se rapporter plus à leurs religions et monastères , qu'à la déduction du sujet qu'ils promettent au Iront de leurs livres; et outre plus si maigrement, qu'il semble qu'ils n'aient voulu toucher qu'à l'écorce. Car qui est celui d'eux tous (j'en mets hors de ligne un, et encore peutêtre un autre, mais c'est trop), entre une infinité qu'ils sont, qui ait jamais entrepris de nous armer un roi de haut appareil , c'est-à-dire qui se soit amusé à nous déduire de fond en comble les délibérations et conseils, raconter avec paroles de choix la poursuite, et, comme si nous y eussions été en personnes, représenter devant les yeux l'issue de ses entreprises ? Et comme toute l'histoire bien digérée consiste principalement en deux points, dont l'un regarde la guerre, et l'autre l'ordre d'une paix , qui est celui (je n'en excepterai aucun) qui, après avoir quelque peu sauté sur les guerres, nous ait jamais discouru le lait de notre police; afin cependant que, comme trop partial, je ne remarque en la plupart d'eux un fil de langage mal tissu, une liaison mal cousue, un certain défaut d'entregent, et, à peu dire, un tout qui ressent son remeugle • ? De manière qu'il semble qu'il serait requis qu'un bon prince, tout ainsi qu'il entretient à sa solde capitaines et gens d'élite pour la protection de soi et de son pays, aussi, afin que ses faits ne tombassent en l'ingratitude des ans, eut à ses gages historiographes aguerris et aux armes et aux bonnes lettres : mais moyennant qu'il se pût faire que ceux qui toucheraient tels gages d'une main n'engageassent, par cette obligation, l'autre main plutôt à déguiser par flatterie ses faits, qu'à découvrir ses vérités ; car je ne sais comment ces salaires subornent le plus du temps 2 nos esprits, ou transportent nos affections. Mais que peut-il chaloir au 3 bon prince (c.ir ainsi l'ai-je souhaité) que l'on connaisse ses vérités ? vu qu'il se doit assurer que tout ainsi que

1 Qui seul le vieux. Remeugle ou Te- " La plupart du temps ..

mvrjle, c'esl l'odeur qu'exhale ce qui -1 IV quel intérêt peut-il être pou»

■I été longtemps enfermé , on tlan s un le. . us' air.

G 1UXHERCHES

nature l'a constitué au plus haut degré de prééminence (pie tous les autres, aussi l'a-t-elle établi comme dessus un théâtre pour servir d'exemple à ses sujets, lesquels, par naturel instinct, ont la vue tellement fichée en lui, que, comme s'ils eussent yeux perçant • à jour les parois, entendent même le plus du temps les plus petites particularités de leur prince, et celles qu'il pense tenir plus cachées. Et certes ni plus ni moins que le bon prince dut souhaiter avoir gens gagés pour l'embellissement de ses faits, au rebours celui que nature a procréé pour n'être qu'un épouvantail à son peuple, s'il se remirait quelquefois, dut grandement redouter de se voir peint de toutes pièces, et donner a ruent pour se taire à ceux qui ont l'esprit et la plume à commandement. Si ne sont à présent les princes (grâce à Dieu ) en cette peine , un chacun choisissant plutôt autre parti que l'histoire. Et de ma part, connaissant le danger qui écherrait, ou de la réputation et honneur, ou de la personne, à celui qui voudrait entreprendre d'écrire une histoire moderne, de l'honneur à moins, de la personne à tout mettre2 (car étant l'histoire sans moyen 3, il n'y a pas moins de reproche à taire une vérité qu'à falsifier un mensonge), j'ai voulu prendre pour mon partage les anciennetés de la France.

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