‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 140 sur 176 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Qui" .Iules César n'eut les Gaulois eu opinion de barbares, et que l'occasion de ce vint de leur ancienne police, ensemble de ce que quelques auteurs italiens nous veulent blasonner3 de ce titre.

Je ne puis quelquefois qu'a juste occasion je ne me rie de la plupart de nos modernes Italiens , lesquels se pensent avan-

1 Qu'il nous suffise d'avertir ici, une ' C'est aussi le eh. il du liv. I" des Refais ponr toutes, que d'ordinaire, ù cette cherches. Ou peut rapprocher de cecliaépoque, le participe présent n'était pas pitre l'ouvrage de l'.amus, de Moribus invariable comme aujourd'hui : ainsi veferum Galtorum : Paris, 1559, in-8'\ l'asquier écrivait perçants. traduit en français des celte époque

- L'honneur étant fort compromis, et par Castelnau. Il y est traité avec soin la personne exposée à toute sorte de du gouvernement des Gaulois, et leurs périls... niirurs sont particulièrement comparer 1 histoire n'admettant pas de rées. à ceUes des Germains et des habiter/ne moyen, c'est-à-dire demandant a tants de la Grande-Bretagne, être écrite avec une vérité absolue, sans j injurier en nous donnant ce nom. mélange et sans restriction. Blason, qui signifiai) primitivement l'i-

t3ger grandement en réputation envers toutes autres contrées, lorsque, taisant mention des guerres que nous avons eues contre eux, ils nous appellent barbares. Entre ceux-ci Paul .love n'y a usé d'aucune épargne , comme celui qui en commun propos se vantait n'avoir en si grande recommandation la vérité bistoriale, qu'il ne fit plus grand compte de la gloire de son pays. Et néanmoins, comme celui qui a sa plume exposée à qui plus lui donne, quand il entre aux termes du roi François I •', duquel il avait pension, vous reconnaîtrez à l'œil qu'il commence d'attremper « son style et de flatter notre France. De même façon a voulu user un autre non vraiment de telle marque, mais toutefois autorisé envers le commun populaire. Cetui dont je parle est Crinit*, lequel à chaque propos penserait avoir fait corvée , lorsqu'il met le nom des Gaulois en avant, si d'une même suite il ne l'accompagnait d'un suriioni ou de lourdaut ou de barbare, s'étant tellement égaré en tels titres, qu'en quelque lieu, entre autres, faisant mention de h brave réponse que les ambassadeurs de Gaule firent jadis à Alexandre le Grand, quand il leur demanda quelle chose ils redoutaient le plus en ce monde, estimant que par leur réponse ils dussent rapporter cette crainte à la seule grandeur de lui : ces Gaulois (dit cet Italien), comme ceux qui de leur nature sont lourds, écornant l'outre-cuidée présomption d'Alexandre, répondirent seulement qu'ils craignaient que cette grande voûte du ciel tombât sur leurs têtes*. Voyez, je vous prie, comme ce sot nous appelle sots en une réponse si brave, et' par laquelle nous pouvons découvrir je ne sais quoi de la prouesse et magnanimité de nos ancêtres. Tellement que lui, qui en cet endroit nous impute cette parole à lourdise 4, est toutefois contraint confesser que par icelle se trouva ce jeune

mage en la figure de l'écu d'armes et 25 livres, où U traite beaucoup de ques-

l'écu lui-même, se prenait'en outre pour tions d'érudition, d'histoire, de pli i-

louange , enfin pour médisance .' bla- losophie; auteur curieux, mais soin eut

sonner, louer; et aussi médire, décrier, suspect. Pasquier parle encore de lui

Voy, Boral, p. 51, et Kicot, p. SI. dans les Rr -cherches, V11I, 3.

1 D'adoucir... 3 Cf. Rabelais, Pantagruel, IV, 17; et

2 Crinito ou Crinïtus, né à Flo- lîonaventure des l'ériers, Discours non renée vers 1165, un des disciples de l'o- pins mélancoliques que divers, c. 16. litien et des amis de Pic de la Miran- * Ce substantif n'est pas donné par dnle, particulièrement connu par son TNicot, chezqui on ne trouve que lourouvrage de Bonesta disciplina, divisé en derie.

roi de Macédoine tout confus. Certes si vous lisez en Jove, vous trouverez le plus du temps toutes nos victoires tellement abâtardies , qu'il semble, a l'ouïr parler, que toutes et quantes fois que la bonté est tombée sur son pays, il n'y ait rien de notre lionne conduite, ains seulement ou de la fortune, ou du temps : abaissant, lui et tous ses semblables, en tout et partout, et nos victoires et nos façons tant anciennes que présentes, combien qu'il n'y ait aucune comparaison des partialités et divisions d'Italie à la commune union de notre France; mais induits (ce crois-je) à ce faire , pour être dits imitateurs des anciens Romains, qui estimèrent en leur commun langage toutes autres nations barbares, fors la Grégeoise et la leur; et aussi pour mieux représenter un Ïite-Live, lequel, par animosité péculière ', semble s'être du tout * destiné à vilipender la mémoire de nos Gaulois. En quoi, combien que Jules César n'ait du tout forligné 3 de ses contemporains, toutefois, comme celui qui n'en parlait par avis de pays 4, ains par longue usance et fréquentation , connaissait leur ordre et police , se trouve 5 avoir plus de respect que tous les autres. Et de t'ait, du peu que j'ai observé, le lisant , je ne trouve que ce mot de barbare lui soit écbappé de la plume à l'endroit de nous, hormis en deux lieux : l'un quand Crasse, lieutenant de lui, ayant pris au pays d'Aquitaine une ville qu'il nomme Sontiac , voulant donner contre quelques autres peuples de frontière, et éloignés, pour l'assiette de leur région 6, de la courtoisie de la Gaule : « Adonc (dit-il) ces barbares étonnés lui envoyèrent de toutes parts ambassades.» L'autre au cinquième livre, auquel lieu plus force décolore que. de raison, pour les novalités" qui de jour à autre se brassaient encontre lui pour la recousse 8

1 (l'eciiliaris propre, particulière : »iZ sous-entendu. Oa sait que notre an- .. Nous n'avons pas seulement, «lit eienue langue permettait souvent, pour il. Estienne (Précellenee iiu langage donner plus de vivacité aux tours, la /ramais, p. 188), quelques proverbes suppression des pronoms et des articles. qui nons sont pècuÙers... n " VcausedelasUuationdelenrpays. . - Entièrement... terme rare de cette époque: on di- 3 Quoique Jules César ne se soil pus sail plutôt les nouvelletés , les «oùtout à fait éloigné... veqjttés.

u n'rn parlait que fat avii du B I e recouvrement,.. Recourre »n

porte l'édition in-P des Recker- prisonnier, c'etaij lereprendn

de Paris, 1033 : leçon évident- recousse! < étail le cri d< guerre de

ment fautive^ nos uni

de la commune liberté , il nous appelle barbares, nous ayant en tous autres passages réputés de conditions civilisées le possible r. Et si quelqu'un peut-être voulait attribuer cela, d'autant que c'était la grandeur de César de ne tomber en opinion envers les siens d'avoir défait gens barbares , certainement il s'abuse grandement : car quand il s'achemina à la conquête de ceux de la Grande-Bretagne , où la fortune lui fut aussi favorable comme en la Gaule; pour le nompris 2 en quoi il avait leur manière de faire, il les appelle à chaque bout de champ gens barbares , ne daignant les caresser de plus honorable titre. Mêmement après qu'au cinquième livre il a déduit le commun état des Gaules, ajoutant celui de la Germanie au pied, quasi par une antithèse et contredite : >• Les Germains , dit-il , sont du tout différents de telles façons de faire ; car ils n'ont ni druides qui aient la charge des choses divines, ni ne sont soucieux de tant de religions. » Et ainsi, déduisant leurs façons au parangon3 des nôtres, montre de combien ils étaient rudes et mal façonnés au regard de nous. Et à cette occasion, parlant des nations limitrophes et attenantes à la nôtre, se trouvera qu'après avoir parlé des Suèves assis au terroir d'Allemagne : « Non loin d'eux (fait-il) étaient les Ubiens , république de nom et florissante selon la portée du pays, voire quelque peu davantage, mieux polie que tout le surplus d'Allemagne , parce qu'ils confinent au Rhin. Au moyen de quoi plusieurs marchands trafiquent avec eux; même , pour la proximité des lieux , ils se conforment en quelques traits aux coutumes de la Gaule. » Et en autre endroit , faisant la description ou topographie de la Grande-Bretagne, il dit que « ceux qui resseyaient •* en la ville de Cantium étaient les mieux appris du pays, pour autant qu'elle était maritime, et approchant des mœurs et façons du Gaulois. » De sorte que l'on peut par là connaître en quelle révérence étaient les manières de faire de nos Gaulois à l'endroit des nations

1 Autant que possible. H. Estienne, p. 240 de la Précellence,

Mépris... signale comme fort ancien ce verbe ,

4 En comparaison... Parunrjoner , venu du grec, suivant lui , et que nous

coin parer ; ainsi Ronsard , en vantant ont pris les Italiens.

sa dame : ' !><• rîwseotr, verbe ancien, paoi

ie *paran L'autre soleil...

r< sider.

prochaines , et mêmement envers ce grand Jules César, fit vraiment à bonne raison , parce que qui considérera de près leur ancienne police , il trouvera un pays merveilleusement bien ordonné. Car combien que la Gaule fut bigarrée en factions et puissances, comme nous voyons maintenant l'Italie (qui fut véritablement le premier défaut de leur république , et pour lequel finalement ils se ruinèrent), toutefois, en cette variété d'opinions fondées pour leur grandeur, si avaient-ils une justice générale, par laquelle était rendu le droit à un chacun particulier. Chose qu'il est facile de tirer de César au lieu oîi , après avoir discouru tant sur la république des Héduens que sur celle des Auvergnacs et Séquanois, lesquelles se guerroyaient sans entrecesse, venant subsécutivement à discourir sur la religion des druides1 : « Ils exercent, dit-il, la justice ; et si quelque personnage de privée condition, ou mêmement aucun peuple, n'obéit à leurs décrets, en ce cas ils l'excommunient, étant cette peine envers eux fort redoutée. Car ceux qui encourent telles censures sont réputés à méchants, et fuis du reste du peuple, afin que par cette conversation il n'en demeure contaminé et infect comme eux. Et, qui plus est, leur est déniée toute audience de justice.» Et peu après : «Ces druides s'assemblent annuellement sur les limites du Chartrain , qui est une région qui tient le milieu de la Gaule ; et là siègent en certain lieu sacré, faisant droit universellement aux Caulois, lesquels se ferment2 à leurs sentences, comme arrêts.» A la vérité, qui voudra éplucher ce propos , il semblera que César se contrevienne. Car, comme naguère je disais, il maintient que la Gaule était réduite en deux principales factions , qui se faisaient journelle guerre; et, maintenant comme s'ils eussent tous été concords, il dit que les druides s'assemblaient en lieu destiné pour sentencier sur chacun. Que veulent donc enseigner tels propos? Non autre chose, sinon combien eurent ces Gaulois en recommandation le fait de la justice ; vu

1 Sur « les dogmes de la religion gati- Saignes et Colien, 1820.

Inise n on peut consulter un mémoire - Se tiennent ferme, se conforment,

de la Bastide : on le trouvera dans le Cette acception de fermer n'est pas

limi. 111 delà collection des Pièces re- donnée par Nicot. latives à V histoire de France, parLeber,

qu'entre leurs communes divisions justice toutefois avait cours, et qu'ils avaient gens choisis, sous la puissance desquels, nonobstant les débats de leurs primautés , ils soumettaient les négoces des particuliers : car pour le regard des affaires de plus grande importance, et qui concernaient l'universel de la Gaule (après qu'ils s'étaient longuement embrouillés des guerres , revenant par un commun consentement chaque république à soi), elles se vidaient ordinairement par diètes, esquelles s'il était question de quelque grand personnage qui eût conspiré contre la liberté du public, ou aspiré à la tyrannie de sa république, par la sentence des états il souffrait condamnation de mort, bannissement, ou telle réparation que l'on trouvait bonne de faire. En quoi ils avaient une telle foi l'un à l'autre, que , combien que les Héduens et Séquanois eussent une perpétuelle jalousie de leur grandeur ensemblement , toutefois Ariovist , extrait de la Germanie , avant envahi sur les Séquanois quelque partie de leur territoire, encore en firent les Héduens en une assemblée leur complainte, appelant César en leur aide, même en faveur de leurs ennemis. Laquelle coutume futsouvent pratiquée par César aux grandes affaires, bien qu'il eût empiété la Gaule : d'autant que, sur son premier avènement, il ne voulut du tout effacer ( craignant les rébellions) les anciennes franchises et libertés des Gaulois. Ainsi voyonsnous que lui, revenant du dégât du Liège encontre Àmbiorich, fit signifier une telle façon de diète à Reims, où il fut traité, entre autres choses , des rebellions de ceux de Chartres et de Sens, et fut spécialement recherché un nommé Acon, qui avait procuré avec ses complices la mort du roi de Chartres : pour lesquelles choses, ayant été déclaré atteint et convaincu de crime, en fut pris tel exemple que portait l'ancienne usance de Gaule. Et en l'absence de César s'en trouvent deux mémorables : l'un, quand Induciomare, tenant les premières parties entre les Trévires, voulant tailler nouvelle besogne à César, et ayant intelligence avec le Chartrain , Tournaisin et quelques autres , fit faire une journée, par laquelle, entre autres capitulations; fut déclaré Cingéthorich son concurrent en grandeur et partisan des Romains, ennemi de la république, et ses biens à

V2 BECHEHCHES

elle acquis et conlisqués; l'autre, quand sous ta conduite de Versingéthorich toutes les Gaules se rebellèrent, en laquelle diète fut conclu quand et combien de gens d'armes chaque république soudoyerait à ses dépens : qui montre quelle foi toutes les villes avaient l'une à l'autre parmi leurs riottes » et dissensions. Car combien que pour la prééminence ils se fissent souvent guerres, si est-ce qu'au relâche d'icelles ils avaient telles journées et diettes de réserve, principalement pour se fortifier et garantir des étrangers. Toutes lesquelles choses mises ensemble nous servent d'assez ample leçon pour nous enseigner qu'il n'y avait rien lors en la Gaule qui sentit son esprit grossier ou barbare. Car et les censures des druides entre nous autres chrétiens encore s'observent aujourd'hui ; et à l'exemple des druides, qui s'assemblaient tous les ans en certains lieux pour quelque temps , pour rendre droit aux parties , avons-nous presque introduit en nos parlements les grands jours, combien qu'il y ait quelque diversité, comme il est impossible que toutes choses anciennes se rapportent d'un droit fil aux modernes. Et de la même façon que la Gaule s'entretenait jadis par diètes, nous voyons aujourd'hui l'Allemagne maintenir en grandeur son empire. Non que je veuille dire que d'eux , ni l'Allemagne, ni nous qui sommes chrétiens, ayons emprunté telles coutumes : mais je veux conclure, puisque, par les deux points qui entretiennent aujourd'hui une grande partie des monarchies de l'Europe, nos vieux Gaulois se maintenaient dès lors en honneur, qu'il n'y avait rien en eux qui ne partit de bon esprit à l'entretènement de leur commune police. Et si de ce général ordre nous voulons entrer aux particularités, voyez, je vous supplie, l'État des Iléduens, de ce que nous en pouvons extraire et apprendre du même César, bien qu'à la traverse, et peut-être sans y penser, il nous eu ait donné les mémoires. « Car après qu'il fut venu à chef' de la ville d'Avarie en Berry, lui vinrent, dit-il, ambassadeurs de la part des Héduens, pour le prier humblement qu'il lui plût prendre la cause de Unir république en main, allant leurs af-

Riia] querelles. .. ' * Lout...

faires en grand désarroi ; pour autant que, combien qu'ancien*nement leur souverain magistrat, et qui avait même prérogative qu'un roi , fût élu seul d'an à autre, toutefois y en avait deux qui s'ingéraient au maniement de cet État , soutenant chacun d'eux en son endroit être le vrai : en sorte que la république était toute en armes , et le sénat et le peuple partialisés en brigues, et au grand dommage du public, si les choses prenaient longue traite '. Au moyen de quoi César, ainsi qu'il récite, combien qu'il lui fût fort fâcheux laisser ses propres affaires et ennemis en arrière, ce néanmoins, pesant la conséquence de ces nouvelles , et désirant y obvier, aussi qu'il était acertené 2 que de toute ancienne loi , en cette république, ceux qui étaient commis à l'exercice de tel état pendant l'an de leur magistrat 3, leur était prohibé de sortir hors de leurs limites : pour ne vouloir être vu enfreindre cette ancienne coutume , ains entretenir ses citoyens en leurs droits et libertés, lui-même se transporta sur les lieux, faisant venir par devers soi le sénat, et les deux dont était question. Auquel lieu ayant été informé, par quelques-uns, sous main, que Cotte, un des prétendants, avait été créé en temps et lieu indu , et mêmement par son frère , qui Tan auparavant avait exercé cet état, nonobstant que les lois défendissent que deux d'une même famille pussent administrer aucun oflice qui aurait été exercé par un sieu parent jusques après la moit de lui , et interdissent mêmement a deux d'une parente! le l'entrée du sénat, à cette occasion César ordonna que Cotte résignerait tout le droit qu'il pouvait prétendre en faveur de Convictolitane,qui avait été crée parles prêtres suivant l'usanee ancienne. » En effet , voilà 4 que César dit en passant. Mais (lue tirons-nous de ceci ? En premier lieu, qu'entre les Héduens le roi était sans plus annuel ; en second, qu'il ne lui était loisible , pendant son magistrat , vider les lins 5 du pays ; tiercement6, que d'un parcntage deux ne pouvaient être sénateurs;

1 Si cet état de choses durait long- tournnres. temps. h .Sortir des frontières (fines)...

- Informé... '' Troisièmement : Tiers , troisième;

3 Magistrature;.. !■ (iers-état.

; on omettait ce dans c< s sorti • de

et finalement, que les prêtres, qui par commune renommée devaient être plus religieux et fidèles, étaient commis pour l'élection de ceux qui étaient appelés à cet état. Quoi! quels moyens y a-t-il plus souverains, pour exterminer et bannir toute tyrannie, que ceux-ci? Desquels le premier fut pratiqué eu la république de Rome ; le second, par la seigneurie de Venise ; le tiers, par nos vieilles et plus étroites ordonnances; et le quart x, parles grands rois et empereurs, qui demandent, voire affectent religieusement, pour la conservation de leurs Etats, le sacre et couronnement de l'Église. Je veux donc conclure par ceci qu'il n'y eut oncques défaut de police bien ordonnée entre nos anciens Gaulois, ne conséquemment occasion pour laquelle ils dussent du Romain encourir le nom de. barbares. Car s'il nous faut passer plus bas, et descendre au temps que les Français s'impatronisèrent 2 de cette Gaule jusques à nous , je voudrais volontiers savoir qui émeut nos nouveaux auteurs d'Italie , j'entends depuis trois cents ans en ça, à nous blasonner de tel titre. Premièrement, si nous considérons nos vieux Français, lesquels tout frais émoulus passèrent de la Germanie en la Gaule, bien qu'ils n'eussent occasion d'être de telle trempe que leurs successeurs , au moyen des perpétuelles guerres esquelles ils étaient seulement nourris , si est-ce qu'un Procope, et après lui Agathie, qui touchèrent presque à leur âge, leur donnent, sur toutes autres nations qui passèrent d'outre le Rhin , louange de civilité et justice. A laquelle mêmement l'un d'entre eux attribue autant la cause de leurs grandes victoires, comme à leurs propres forces et armes ; en quoi toutefois ils furent de leur temps uniques. Et me souvient entre autres lieux qu'Agathie, déplorant l'état de Marseille, laquelle ville, auparavant adonnée aux lettres grecques, était tombée sous la puissance des Français (qu'il nomme en ce lieu-bà Germains, comme fait en quelque autre passage Procope), est néanmoins en fin finale contraint confesser qu'elle n'était digne de telle commisération que l'on eut bien dit : attendu que les Français n'étaient gens

1 Quatrième... verbe impatroniser , conservé par le

1 S'emparèrent... Un s'étonne que le peuple , ne se trouve pas <l;ins > icit.

DE LA FBAJXCE. 15

agrestes, comme plusieurs nations barbares, ains civilisés et polis , selon les coutumes romaines, auxquelles ils se conformaient non-seulement es noces, festins , et autres grandes assemblées , mais aussi en régimes ou médecines , pour la conservation ou recouvrement de leur santé. Et si de ces bons vieux pères Français il nous plaît venir à la commune police (pie de main en main nous observons depuis cinq ou six cents ans en ça , je m'assure que l'on trouvera l'Italie n'être qu'une cbose divisée en partialités et discordes, sans aucune assurance de bon ordre ; et au rebours notre France être réglée par une monarchie appuyée de si bon conseil , qu'encore qu'il y ait quelques défauts (comme le commun cours de nature n'est jamais sans), toutefois si voit-on qu'il faut qu'il y ait une grande conduite, puisque depuis onze ou douze cents ans l'état de nos princes s'est perpétué jusques à nous. Desquelles choses on ne recueille aucune démonstration de barbarie; si peut-être nous ne voulons nommer barbares les nations qui ont châtié l'Italie , pendant qu'elle, anéantie et réduite en un perpétuel nonchaloir T, n'avait pour son sujet autre chose que les délices et voluptés. Car en cette même façon voyons-nous que le commun, d'une opinion esvolée2, déteste ordinairement la nation des Goths, comme gens grossiers et mal-appris, pour autant qu'ils ruinèrent quelquefois Rome, jadis chef de tout l'uuivers; combien que qui voudrait raconter leur histoire de point en point, on trouverait que , lors de leur venue , l'Italie était trop 3 plus dénuée d'une commune civilité. Et qu'ainsi ne soit, lequel se montra plus barbare , ou le Romain, lequel ayant donné sa foi et sauf-conduit à Alaric, roi des Yisigoths, pour passer au pays d'Aquitaine, ce néanmoins par gens interposés lui fit livrer l'assaut le propre jour de Pâques, pour le prendre à l'impourvu; où Alaric, qui, pour réparer cette injure, mit puis après Rome à feu et à sang? Certes je crois qu'on trouvera que le Romain avait usé contre tout droit de

1 Dans un perpétuel état d'indolence, seizième siècle. L'infinitif nonchaloir, qui vient àec/ia- -' Étourdie : quelques éditions don- Zoo- joint à la négation, signifie ne nent fautivement esvolvée. jkis sr soucier, et, comme le remarque •'■ Trop est employé ici dans l'acception Borel , p 358, est pris ici substantive- qu'il avait souvent alors de beaucoup. menl , d'après un usage fréquent au

gent ', et ouvré J un tour de barbare ; et au contraire , qu'Alaric, semond 3 d'une juste vengeance , avait pratiqué ce que tout noble cœur ne saurait passer par dissimulation 4. Au demeurant, qui voudra sans passion considérer la monarchie que tint Théodoric, roi des Ostrogoths, sur l'Italie, il connaîtra un prince débonnaire au possible 5, et avisé au profit de soi et de son peuple, trop plus que les exarques et ducs, qui depuis, sous la puissance de l'empire, commencèrent à prendre pli en Italie, lesGoths en étant expulsés. Tellement que par ces exemples on peut voir que ce que plusieurs auteurs d'Italie ont mis ce mot de barbare en œuvre, aucontemnement 6 de nous autres ou des étrangers , c'a été seulement pour penser venger par leurs écrits et traits de plume nos braves traits d'armes et prouesses , et atténuer les victoires que nous avons sur eux gagnées. Aussi à peine qu'on trouve v que l'Italie, depuis le déclin de l'empire , c'est-à-dire depuis huit ou neuf cents en çà , étant foulée des étrangers, ait été remise sus que par s notre moyen ; ni que l'opinion de sa grandeur ait bien été rabattue que semblablement de nos verges 9. En quoi , combien que nous n'ayons toujours eu vent en poupe , aussi le plus du temps en avons-nous rapporté telles dépouilles, que jamais ne sera que les Italiens ne nous en redoutent, et par même moyen n'implorent en leurs adversités notre aide. Et au contraire ne trouverez que, depuis Charlemagne, ni longtemps auparavant, ils aient usé d'aucun acte de braverie en notre endroit; mais, conillans IO selon les temps et occasions, tantôt se sont soumis à notre dévotion, tantôt s'en sont dispensés , non toutefois sans opinion de retour. Toutes choses par moi déduites par manière d'avant-jeu : non point que par icelles j'entends déprimer en aucune façon l'Italien, mais aussi afin qu'il en-

1 De nation... Quelques éditions ajou- Recherches de 1633 porte fautivement

tent : et nature. au contentement.

' Médité, tramé... : C'est à peine si l'on trouve...

1 Excité par le désir... s Si ce n'est par...

* Omettre, manquer de fairp. 9 Si ce n'est aussi par nos verges,

5 C'est ce que l'on peut voir dans c'est-à-dire par les châtiments que nous

l'Histoire de Théodoric, récemment lui avons infligés.

due à la plume fine et savante de M. le "' Verbe fort expressif, malheureu-

marqalkdu Roure. sèment perdu. Connin on. cùnnil, c'était

1 Mépris : on disait alors, à l'imita- le lapin. tion du latin, contemner. L'édition des

DK LA FRANCK 17

tende que nous ne sommes à lui inférieurs ni en police et bonnes mœurs, ni en bonne conduite de guerre, soit que nous avisions l'ancienne Gaule ou notre nouvelle France.

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