CHAPITRE III
Combien le nom gaulois s'amplifia anciennement ; et contre les calomnies île quelques auteurs qui, sous leur faux donner à entendre, voulurent obscurcir nos victoires.
Sur tous les peuples qui se sont adonnés à courir l'univers , l'on en peut, à mon jugement, remarquer trois de grande recommandation : entre lesquels faut donner le plus ancien lieu aux Gaulois, le second aux Germains, et le tiers aux Sarrasins. D'autant que les premiers, avant que Rome eùtjatteint au grand degré de souveraineté, les seconds, sur la fin de l'empire d'Italie, et les derniers, celui de Constantinople commençant à tomber en ruine, donnèrent tant d'épreuves de leurs vaillantises, qu'il y eut peu de contrées desquelles, selon la variété du temps2, ils ne goûtassent. Et vraiment, quant à nos Gaulois , il fut une saison qu'ils établirent en tant de régions leurs conquêtes, que pour cette occasion plusieurs gens appelèrent indifféremment l'Europe sous le nom de Celte ou Gaulois qui se rapporte l'un à l'autre : qui fut cause que Josepb juif, pensant subtiliser contre Appion le grammairien , voulut impropérer aux bistoriograpbes grégeois une ignorance du fait des Gaules , pour autant qu'indifféremment ils comprenaient plusieurs nations sur leur nom, qui n'étaient de leur originelle enceinte; mais non toutefois s'avisant que lui-même en cet endroit s'abusait, parce qu'en la plupart de toutes les contrées de l'Europe les Gaulois avaient eu victoires, et bien souvent avec leurs victoires planté leurs noms. Ainsi témoigne César qu'ils avaient anciennement occupé plusieurs environs de la Grande-Bretagne. Et davantage il atteste qu'ils fichèrent aussi leurs demeures dans la Germanie vers la cote de la forêt 11er-
C es1 aussi le cbap. m du liv. I des sieurs des éditions précédentes : leçon ni - herches. è\ tdemmenl fautive.
- La fiétité do temps, portent plu-
cinienne; et, non contents de ce pays, continuèrent leurs conquêtes, jusques en la Scytbie (comme en font foi les Celtoscythes) et aux Espagnes, ainsi que nous pouvons tirer des Celtibères , peuples, au rapport de Plutarque, extraits du vieil tige * des Gaulois : s'étant vus mèmement commander à une partie d'Italie, de la Grèce et de la Plirygie. Tellement qu'ayant fait sonner leurs victoires en une Germanie, Scytbie, Espagne, Grande-Bretagne, Italie, Grèce et Bithynie, il ne faut trouver trop étrange que non-seulement les Grecs, niais aussi quelques autres qui nous attoucbaient de plus près, confondissent sous ce nom Gaulois les autres peuples qui dépendaient de la grandeur d'eux : tout ainsi comme l'on a vu depuis une Germanie avoir pris le nom universel d'Allemagne (qui avait ses bornes à part), mais pour la victoire que les Allemands firent quelquefois du reste de la Germanie. Non pourtant que tels auteurs , comme il est à présumer pour telle confusion , n'entendissent le fonds et source de notre Gaule , mais pour ce que d'elle, comme d'un grand arbre, s'était étendu le branchage parmi toute cette Europe. Et mèmement que les anciens Gaulois, lorsqu'ils avaient conquête nouvellement un pays, étaient coutumiers d'en exterminer de tout point les premiers babiteurs 2, ou bien leur permettaient de vivre sous eux comme leurs sujets et vassaux, en la manière que depuis les mêmes Gaulois éprouvèrent par la venue des Français. Or entre tant de conquêtes s'en trouvent trois principalement, desquelles (encore que sur toutes mémorables) si n'en avons-nous instructions que par les mains de nos ennemis. La première est cette grande expédition qui fut faite sous Ambigat, roi de Bourges, quand Bellovèse et Sigovèse, ses neveux, prirent par sort en partage , l'un le pays de l'Italie , et l'autre celui de la Germanie : leur succédant leur entreprise si beureusement , (pie chacun d'eux, sans grand détourbier3, prit terre la part où il avait projeté '< ; éternisant en chaque pays, par la fondation des villes qu'ils y bâtirent, la mémoire des nations qui
' On voit que lige était alors du mas- 3 Obstacle, difficulté...
culin. ' S'empara de la partie de terri loin
' Habitants , Lit-on dam l'édition qu'il avait résolu d'occuper.
.le U133.
sciaient avec eux acheminées à si nobles voyages. A manière que les Vénitiens mêmes (afin que je ne m'arrête aux autres peuples d'Italie qui uous doivent leur nativité, desquels Troge Pompée fait assez grande mention, par l'organe desonabréviateur Justin) prirent leur nom de cette flotte1, c'est-à-dire, du peuple de Vannes. De laquelle gloire , combien que quelques Italiens (comme Marc- Antoine Sabellic1) veulent frustrer notre Gaule, pour la rapporter à quelques Énétiens, peuple forgé à crédit, et qu'ils veulent tirer du pays de Papblagonie, si est-ce que Polybe, auteur ancien , attestait, par le confrontement et rapport des mœurs des Vénitiens d'Italie avec les citoyens de Vannes , qu'ils avaient pris leur ancienne origine de nous; chose à laquelle condescend volontairement Strabon. Certes les historiographes latins qui voulurent discourirsur ce voyage, pour obscurcir quelque peu la louange qu'ils ne nous pouvaient bonnement dérober, disent que les Gaulois, alléchés de la douceur des vins d'Italie , dont ils avaient eu certaine information par espions, se donnèrent de plus grande ardeur {ce pays en proie : toutefois, l'on sait que tout ainsi que, d'un côté, Bellovèses'achemina en Italie, aussi, d'une autre part, Sigovèse prit l'adresse de la Germanie, pays pour lors, et encore pour le jourd'hui , bien peu cultivé de vignoble : qui montre que ce ne fut une friandise des vins qui nous fit apprendre le chemin de de là les monts, ains la proximité et confinage3 des lieux. Parquoi les autres un peu plus sobres, et non si avantageux à médire, disent que l'occasion de ce grand débord fut pour décharger les pays des Gaulois , adonc •* trop abondant en peuple5. Laquelle opinion, bien quelle ne soit animeuse 6 comme la première, si est-ce que qui considérera le commun cours de notre nature , malaisément qu'il trouve que la Gaule doive jamais avoir été plus populeuse qu'à pré-
1 Foule... * Mors...
- Marcus Antonius Cocceïus prit ce -'Cf. la Vie.de Camille dans Plutarque,
surnom de Sabellicus, parce o,u'il était c. WIV de la traduction d'Amyot, et
né sur l'ancien territoire des Saluas les .Essais de Montaigne, II, XXIII.
I 1 1361. "ii a de lui une Histoire, »«'- '• Inspirée par la colère ou par la
verselleet une Histoire de la république haine: cet adjectif ne se trouve pas
de Venise, écrites en latin. dans Nicot.
'■ (jjnfiniu-.n) voisinage.'..
20 RECHEKCIIKS
sent. Car les grands et peuplés pays (comme il est certain) se font ou par la disposition du ciel, comme sont les climats froids et septentrionaux, ou par la force des lois, qui, pour suppléer au commun défaut du pays , adressent tous leurs privilèges aux mariages, pour inviter par ce moyen les sujets à multiplier en hommes leur patrie, comme furent plusieurs ordonnances des Lacédémoniens, Athéniens et Romains, et encore de notre temps davantage entre les mahumétistes, qui, pour cette cause, permettent à un seul homme avoir en une même famille plusieurs femmes. Lesquelles deux règles ayant défailli en notre Gaule, je ne trouve point raison pourquoi nous devions estimer ces hons pères du vieil temps plus féconds en peuples que quand , depuis quatre cents ans en çà, avec une infinité de chrétiens sous la main de Bouillon et autres princes, nous nous croisâmes encontre les infidèles. Parquoi, à dire le vrai, leur vertu, ensemhle leurs lois militaires, les acheminèrent lors et plusieurs fois depuis à si louahles entreprises. Que si par aventure aujourd'hui se trouvait étrange qif a un amas de gens de guerre, nos rois avec grande difficulté lèvent trente ou quarante mille hommes , et que les anciens Gaulois comptaient leurs armées par cent et deux cent mille, je réponds que l'occasion de cela procède de la diversité des polices, l'une apprenant principalement à jouer des couteaux, et l'autre à manier une plume : tellement que tout ainsi que nos anciens ne marchaient point en champ de bataille qu'avec une fourmilière de peuples, aussi maintenant en contreéchange nos rois lèveraient plutôt deux cent mille suivant l'état de la plume, que trente mille hommes de guerre : qui a été cause que quelque étranger, écrivant dessus Ptoloinée « , à bon droit nous reproche qu'en ce seul pays de France se trouve plus de chicaneux 2 et gâte-papiers qu'eu une Allemagne, Italie et Espagne, trois autres grandes régions de l'Europe. De laquelle façon de faire combien que les anciens ( iaulois ne fussent du tout éloignés, ayant aussi bien que nous
i II s'agit du malheureux Serve! , né - Les substantifs ei adjectifs aujour-
en Iragon, qui donna, l'an 1535, une d'hui terminés en eurs au nominatif
édition annotée, et précédée d'une pluriel, avaient alors généralement
préface, de la 6 ographh de rtolémée, leur finale en eux.
gens députés à la vidange ' des procès, si avaient-ils d'une autre part, ainsi que je disais au premier chapitre, chevaliers du tout affectés à la guerre , sous la dévotion desquels , de toute ancienne coutume , se consacraient diversement les gens du tiers état et menu peuple, ne faisant autre compte de mort ou de vie que celle 2 qu'il plaisait au seigneur sous lequel ils s'étaient voués : qui causait et que la justice ne demeurait point en friche , et que les guerres se faisaient avec si grand nombre de gens , que les Gaulois, de leurs propres forces et sans armes auxiliaires, subjuguèrent|toute l'Europe. En cette façon, pour retourner sur mes arrhes, conquirent-ils la plus grande partie d'Italie, et aussi de la Germanie, sous leurs princes Bellovèse et Sigovèse ; en cette façon exploitèrent-ils leur second voyage, quand les Senonois , ayant passé les monts, mirent, pour quelques indignités qu'ils reçurent des ambassadeurs des Romains, la ville de Rome à sac : dans laquelle ayant quelques journées commandé, ils en furent finalement déjetés, tant par défaillance de vivres que par une surprise de Camille. En cette façon sous Belgion , et depuis sous Brenou, leurs capitaines, occupèrent-ils une grande partie de la Grèce, et de là passant en Bithynie , que maintenant nous appelons Natolie 3, fondèrentenl'uneetl'autre contrée un grand royaume. Lesquels trois voyages il me suffit montrer seulement au doigt, tant pour être assez amplement couchés par Ïite-Live, Justin, et autres anciens auteurs , que pour en avoir été la mémoire rafraîchie de notre temps, es livres expressément à ce dédiés, par feu messire Guillaume de Langey<, chevalier, et depuis par Guillaume Postel, auxquels tout homme studieux pourra avoir son recours. Bien ajouterai-je, après eux , que le voyage de Rome rendit de là en avant le nom des Gaulois si redouté au peuple romain , que, lorsque le moindre bruit s'élevait d'une entreprise gauloise, les Romains couraient aux armes comme au feu. Et pour cette occasion s'étant à leurs propres coûts et dépens faits sages de notre vertu , eurent toujours argent pé-
1 Le verbe seul subsiste aujourd'hui : '• Plutôt ÏJnatolie.
•■hier les procès. * Quelques éditions portent du Bellay
Compte est ici employé avec le fé- 11 s'agit en effet de Guillaume du Bellay,
ni i n in, contre l'usage de notre époque seigneur de Langey, chevalier de l'ordre
aussi bien que du seizième siècle. de Saint-Michel.
culier et de réserve au trésor public, auquel jamais ou ne touchait, sinon pour subvenir aux frais des affaires qui se présentaient contre eux de notre part. Et davantage, aux immunités et exemptions desguerres qu'ils octroyaient, ils étaient coutumiers par clause ordinaire excepter celles qui s'offriraient du côté des Gaules. Et au regard de la Grèce, y ayant assis notre demeure, on récite qu'en toutes les grandes entreprises qui se brassaient au levant , les princes avaient vers rîous leur recours, comme à un ressort de franchise, soit qu'il fût question de rétablir en son trône un pauvre roi dépossédé, ou de porter confort et aide à quelques peuples désolés. En toutes lesquelles entreprises, combien que parfois nous eussions du bon , parfois du pire ( comme sont les armes de leur nature journalières), si est-ce que le désastre ne vint jamais en comparaison de notre heur. Je sais bien que quelques historiographes voulurent anciennement soutenir que tous ceux qui s'étaient retirés vers la Grèce avaient été déconfits par la seule providence de Dieu, au ravage du temple de Delphes : si fautil bien présumer que la calamité ne fut si grande, vu qu'après tant de révolutions d'années, saint Hierosme reconnaissait q ue le langage des Galates ou G allogrecs se conformait en grande partie avec celui des Trévires, peuples situés dans notre Gaule Belgique. Au demeurant, en tant que touche le Camille tant rechanté parles Romains, et dont à chaque propos ils font bannière contre nous, pour quelque victoire qu'il rapporta de nous pendant le siège du Capitole , je crois qu'il leur eut été du tout plus séant de s'en taire, pour autant que si le commencement decette guerrefut entrepris (comme nous enseignent leurs propres histoires) pour un juste droit dépée violé par les ambassades, encore verra-t-on que la fin trouva plus malheureuse issue. Car qui est celui qui ne sait que pendant une surseauce d'armes, je veux dire lorsque, par commune capitulation des deux osts ', les Gaulois étaient au conseil pour savoir s'ils devaient lever le siège pour l'argent qui leur était offert , ou le continuer, Camille leur vint courir sus en temps du tout importun et aliéné des armes2. Laquelle chose mèmement (afin
1 Armées... — ? Cf., à ce sujet, les Lettres de Pasquier, IX, 10
que je m'aide d'autre témoignage que de celui de leurs princes, lui fut puis après assez souvent reprochée en plein sénat par Manie le Capitolin. Et toutefois quelle qu'ait été cette roupte ', il la faut plutôt imputer à la famine, qui longtemps auparavant bataillait contre nous , qu'au capitaine Camille , lequel , à Lien dire, étonna plutôt notre armée, jà atténuée d'une longue faim, qu'il ne lui mélit, quoi que Tite-Live, perpétuel ennemi du nom gaulois , en veuille dire : et qu'ainsi ne soit, Jules Frontin, au livre qu'il nous a laissé par écrit des ruses de guerre, est témoin qu'après cette défaite les Romains nous donnèrent passage par la rivière du Tibre , fournissant vivres et munitions jusques à ce que nous fussions bien loin éloignés de leur ville : qui nous peut assurer qu'il y avait gens assez denotrecoté pour intimider ou escarmoucber les Romains, et que la retraite que nous fîmes procédait plus d'une disette de victuailles que de victoire de marque qu'ils eussent eue contre nous. Je ne doute point qu'il semblera, à quelques-uns qui prêteront l'oeil au présent discours , que je me sois plutôt destiné, et en ce chapitre et aux autres deux de devant, à la louange ou défense de nos vieux Gaulois, qu'à une simple déduction ou narré; chose que librement je confesse, n'étant pas grandement soucieux que l'on m'ait en opinion de panégyriste ou cncomiaste , moyennant que ce que je dis se rende conforme au vrai : aussi que la nécessité m'y semond. Car s'étant l'autorité de quelques auteurs latins par longue traînée de temps insinuée entre nous , ou, pour mieux dire, affinée, tellement qu'ils sont réputés véritables , il est fort malaisé de déraciner cette opinion du commun , que par un même moyen l'on ne passe les bornes d'un simple narrateur. En quoi l'on ne saurait mieux convaincre tels auteurs que par ce que nous apprenons d'eux-mêmes : d'autant que, voulant quelquefois dénigrer nos victoires pour donner lustre aux leurs, ils ne s'avisent pas qu'ils se contredisent, c'est-à-dire qu'ils veulent donner à entendre d'un à notre désavantage 2 ; et néanmoins qui confrontera leurs longs propos pièce à pièce , il trouvera
1 Défaite... soient contraires : D'un à autre désa-
'' Eu tirer des conclusion i rantagc, lit-on dans d'autres éditions.
qu'ils montrent tout le contraire. Or est-ce un dire ancien qui tombe souvent en la bouche, du commun peuple , qu'il faut que tous braves menteurs soient gens de bonne mémoire, pour se garder de méprendre ' .