C.lotilde, lit un miracle par son entre- gées en dix livres
pour les extraordinaires tyrannies par lui exercées sur son peuple , et plusieurs grands vices particuliers qui régnaient en lui; pareille haine contre la reine Frédégonde, non-seulement principale ministre de ces tyrannies, ains pour avoir aux yeux de tous souillé ses mains dedans le sang royal ; davantage, simple damoiselle, qui par ses paillardises était arrivée au mariage du roi Chilpéric , laquelle pourtant n'était secondée d'aucun sien parent d'étoffe , pour la secourir en ses nécessités et affaires ( vrai qu'elle suppléait aucunement ce défaut par ses artifices ) ; et au bout de cela ayant un ennemi capital, Childebert, roi d'Austrasie, qui, pour venger la traîtreuse mort du roi Sigebert , son père , mettait toutes pièces en œuvre envers le roi Gontran, son oncle.
Toutefois, Dieu voulut que ce roi ayant baillé sa parole de protection, il ne la voulut aucunement enfreindre ; ains, comme un roc au milieu des vagues , soutint ce petit prince contre toutes les bourrasques dont on le voulut affliger : et en ceci gît le premier établissement du bonheur de Clotaire. Mais en ce que je dirai ci-après il y avait beaucoup plus d'obscurité : car, pendant cette enfance, Gontran le tenait pour son neveu; mais depuis il changea avec le temps grandement d'opinion, parce que, quelques aimées après , n'ayant enfants , il adopta le roi Childebert, son vrai neveu, lui mettant devant tout le monde certaines armes au poing , suivant la coutume qui lors était en telles affaires. Et lui dit : « Voilà un témoignage qui vous servira de titre après mon décès , pour commander à tous les pays qui sont sous mon obéissance, puisque notre malheur a voulu pour nos péchés que soyez seul demeuré de notre lignée. Partant succéderez à mon royaume, sans espérance qu'autre que vous y ait part. » Opinion en laquelle il fut depuis grandement confirmé : car ayant été trois ou quatre fois semond " pour tenir l'enfant Clotaire sur les fonts, autant de fois eut-il la baie2. Voyons ce qu'en dit Grégoire : « Après ces choses ainsi passées (dit-il), le roi Gontran vint en la ville de Paris, et parla en cette
1 Mandé... on se joua de lui (en le faisant venir
2 Locution familière, qui a presque pour rien), disparu : Il fut déçu dans son attente;
façon devant tous: On dit que feu mon frère Chilpéric, mourant, laissa un enfant, que la mère et ses gouverneurs m'ont prié de tenir sur les fonts , premièrement au jour et fête de îsoël, puis de Pâques, et en après, de la Saint-Jean-Baptiste : en toutes lesquelles assignations ils ne s'y sont trouvés. Maintenant ils m'ont derechef semond pour même effet en un temps importun et fâcheux, et néanmoins encore me cachent-ils l'enfant ; qui me fait croire que c'est un enfant supposé, emprunté de l'un de nos sujets : car s'il eut été de quelqu'un des nôtres, on n'eut jamais tant tergiversé à le représenter. Partant, je veux que vous sachiez que je ne le tiendrai sur les fonts que je ne sois acertené « de la vérité du fait. La reine Frédégonde , l'ayant ouï tenir tels propos , pour le relever de ce doute lui présenta tout aussitôt trois évêques et trois cents prud'hommes de sa cour , lesquels tous unanimement jurèrent que l'enfant était vrai Gis du roi Chilpéric ; et par ainsi demeura le roi Contran content. »
Et certes ce n'était pas sans raison que tant de tergiversations et remises apprêtassent à penser au roi Contran ; et, quelque chose que dit Grégoire , je ne doute point que le roi Goutran ne prit pas lors en payement les serments qui lui furent faits , parce que l'enfant ne fut lors non plus haptisé qu'auparavant2. Or, quelque beau semblant qu'il fit adonc, si ne le vois-je point depuis plus assuré de la légitimité de l'enfant. Qu'ainsi ne soit, étant quelques années après gouverné par Grégoire et Félix, évêques, ambassadeurs qui lui furent envoyés de la part du roi Childebert, et que plusieurs propos se fussent entre eux passés, tant sur l'adoption de Childebert que pour le bon accueil que Gontran faisait aux ambassadeurs du roi Clotaire, dont Childebert avait grand sujet d'être mal content, le roi Gontran, pour les contenter, leur dit qu'il ménagerait leurs affaires de telle façon qu'il n'en sourd rait aucun scandale : Dabo enim Clotario (porte la langue latine), si eum meum nepolem esse cognovero, duas aut très cantates in parte ali-
1 (Rendu certain ), assuré... comme nous apprenons de Grégoire de
- « La vérité est , dit Pasqnier au Tours, livre huitième, chapitre neu-
cbap, xxvi du liv. V, que Clotaire ne vième. »
fut baptisé que huit à aeuf ans après,
qua, ut nec hic videatur exhxredari de regno meo, nec hidc inquietudinem préparent qux eidedero ; Je donnerai (dit-il) à Clotaire, si je le trouve être mon neveu, deux ou trois de mes villes, afin qu'il ne pense pas que je l'aie exhérédé de tout point ; ni pour cela l'autre (il entendait parler de Childebert) n'en dormira pas moins à son aise, pour le don que j'aurai fait. Or, ne trouvera-1-on , ni dans Grégoire, ni dans Aimoïn , ni dans aucun autre des anciens , que jamais Contran ait gratifié Clotaire d'aucune sienne ville : partant, c'est chose assurée qu'il ne l'estima jamais être son neveu. Ajoutez les attentats qui furent contre lui brassés par Frédégonde, qui ne lui furent point inconnus. Bref, vous trouverez en Grégoire qu'ayant été certains articles de paix confirmés entre Gontran , Childebert et Brunehaud : « Et bien (dit Gontran, demi courroucé, à Félix, l'un des ambassadeurs), vous avez donné bon ordre d'entretenir ma sœur Brunehaud en amitié avec Frédégonde , ennemie de Dieu et du monde. Ce que Félix déniant, Grégoire, l'autre ambassadeur, prenant la parole pour lui, répondit que cette prétendue amitié était lors toute telle entre les deux princesses que par tout le passé, d'autant que la même haine qui y était se reverdit de jour à autre. Et à la mienne volonté (poursuivit-il), Gontran roi1, que vous tinssiez moindre compte d'elle : car, comme nous avons souventefois expérimenté, vous faites plus d'état de ses ambassadeurs que de nous. A quoi le roi repartit : Sachez , homme de Dieu, que je ne reçois point de telle façon ses ambassades, et que je me donne bien garde d'oublier la charité dont je suis obligé envers mon neveu Childebert; car comment pourrais-je m'attacher d'amitié avec celle que je sais souventefois avoir attitré des hommes pour attenter sur ma vie ? Nam illi (porte le latin) amkitias ligare non poasum, de qua sxpius processerunt qui mihi vilam prsesentem au ferrent. »
De toutes lesquelles choses'vous pouvez recueillir que Contran n'estimait lui appartenir de proximité de lignage 2: d'ailleurs qu'il voulait mal de mort à la reine Frédégonde sa mère , tant
1 Je désirerais fort,ô roi Gontran... pas qu'il lai fût attaché par les liens du
2i:iotaire, sons-entendu : Ne pensait saiiy...
pour les conjurations qu'elle avait encontre lui tresmées ', que parce qu'il la connaissait n'avoir autre Dieu et religion en son aine que la commodité de ses affaires. Que si , sur cette opinion, il eût joint les deux puissances ensemble, je veux dire la sienne et celle de Childebert, qui était son neveu, qui ne désirait autre chose, la soudaineté de la jeunesse arrêtée par la sage conduite du vieillard », et la vieillesse poussée par la prompte exécution du jeune prince , eussent pu aisément désarroyer 3 l'État du roi Clotaire. Mais son bonheur porta que jamais Contran n'osa ou ne voulut l'attaquer, ores qu'il fût souvent prié, sommé et conjuré par Childebert, son neveu, de s'armer, ou de lui permettre qu'il s'armât. Je dirai plus, qu'ores que tous les déportements de Frédégonde lui déplussent, toutefois, étant pour la dernière fois prié par elle de vouloir être parrain de sou fils, il ne l'osa refuser; et néanmoins lisez le passage de Grégoire, vous trouverez qu'en ce dernier acte Gontran y venant y apporta plusieurs circonspections et assurances : car avant que de partir il envoya trois évêques à Paris, comme avant-coureurs pour sonder le gué [; et lui arrivé ne voulut séjourner dedans la ville, ains se vint loger avec sa cour au village de Riiel, et voulut que le baptême fût fait à Nanterre, tant lui étaient les actions de la reine Frédégonde suspectes. Bref, tant et si longuement qu'il véquit , il ne fit aucune brèche à la royauté de Clotaire, ni ne voulut permettre que Childebert, auquel les mains démangeaient, en fit : tant fut lors la fortune de ce petit prince heureuse.
Mais cet heur passa bien plus outre : car le roi Gontran étant allé de vie à trépas, et le roi Childebert ayant par sa mort uni le royaume de Bourgogne au sien , adonc tout obstacle lui étant levé, et lâchant toute bride, il se déborda furieusement, comme un torrent, sur les terres du roi Clotaire (qui lors n'avait que huit ou neuf ans pour le plus), les ravageant, pillant et ruinant. Mais tout aussitôt il fut arrêté par la cami-
1 Tramées... Ire chose que la soudaineté de la jeu
7 Les éditions précédentes portent ce nesse, » etc. Le sens rendait ici unerec
membre de phrase ainsi conçu : «Jeveux tification nécessaire.
due la sienne et celle de Childebert , ; Mettre en désarroi , bouleverser,
qui était son neveu, qui ne désirait an- renverser...
sade ' que lui bailla sur la diane la reine Frédégonde : de manière que tous les desseins par lui de longue main projetés furent en un instant renversés par cette amazone. Quelque temps après, le roi Childebert et la reine Falembe, sa femme, décédèrent en un même jour, délaissés deux petits princes, ses enfants2, sous la tutelle et puissance de la reine Brunebaud , leur aïeule : Théodebert l'aîné, auquel échut le royaume d'Austrasie, et Tbéodoric puîné, qui fut fait roi de Bourgogne. Et lors Frédégonde , qui n'oubliait rien de ses avantages, obtint une autre victoire sur eux ; mais quelque peu après, vaincue d'une longue vieillesse, elle perdit la vie, délaissé Clotaire, son fils, âgé seulement de quatorze ans. Et jusquelà je ne vois rien en lui de fâcheux succès; mais non longtemps après sa fortune commença de grandement cbanceler : car les capitaines qui étaient près de Brunebaud, prenant cette occasion en main , le heurtèrent si chaudement par une cruelle bataille, qu'ayant obtenu une victoire absolue sur lui, il fut contraint d'exercer une marchandise très-honteuse3 avec ses deux cousins (car par la capitulation il fut contraint de leur quitter les deux parts de son royaume, dont les trois faisaient le tout) : piteux état vraiment au bas âge de ce jeune prince ! Toutefois, ayant calé la voile à cette furieuse tempête, il commença puis après de calfeutrer peu à peu avec le temps son vaisseau; et finalement les deux frères , par une très- forte ambition , prenant grand plaisir de se ruiner l'un l'autre, le roi Clotaire 4 était aux écoutes, rapiéça tout à fait son royaume auparavant emmorcelé, jusques à ce que, pour lin de compte, Théodoric s'étant fait maître absolu du royaume d'Austrasie, et 5 mis à mort cruellement son frère Théodebert et les siens ; et quelque peu après étant Tbéodoric décédé, ayant délaissé quatre jeunes siens enfants sous l'autorité de la reine Brunebaud, leur bisaïeule, Clotaire fut fait roi de Bourgogne sans coup férir, mais par la trahison de Garnier, maire du palais de Bourgogne , et ses adhérents. En quoi combien qu'il y eut
1 Attaque faite à l'improviste, et par- 3 De faire nu marché très-bonteux...
ticulièrement au point du jour. * put paraît oublié ici. 11 nesetrouve
-En laissant deux petits princes leurs dans aucune des éditions précédentes.
enfants... ' iyani , sons-entendu.
beaucoup de honte pour les âmes généreuses, toutefois la proposition qui de tout temps se pratique en matière de principautés , eut lieu : Dolus an virtus, quis in hoste requirat* ? Et mêmement que ce ne lui était pas un petit heur de s'impatroniser de deux grands royaumes , sans aucune effusion de sang d'une part ni d'autre. Et, pour ôter toutes épines de sa tête, il fit mourir les enfants de Théodoric qui lui pouvaient nuire, et tout d'une suite leur bisaïeule, afinqu'elle ne remuât quelque nouveau ménage contre lui : qui était un autre grand coup d'État , lors non moins familier aux rois de la première lignée que maintenant au Grand Turc , quand sur son avènement il veut assurer sa couronne. Et encore que toutes ces cruautés soient sujettes à quelque contrôle, toutefois elles se pouvaient excuser sur la bonne fortune d'Auguste , premier empereur de E.ome, lequel, délibérant de s'investir de l'empire avec ses deux associés Lépide et Marc- Antoine, fit passer par le fil de l'épée tous ceux qu'il estimait pouvoir servir de détourbiers 2 à leur dessein, tant amis que ennemis. Et sur ce pied obtinrent de la fortune ces trois seigneurs tout ce qu'ils désiraient : vrai qu'enfin ce tout fut uni en la personne d'Auguste. Et notre Clotaire exécuta tellement et de fait ce même conseil , mais après que il se fût empiété 3 des deux royaumes. La cruauté barbaresque d'Auguste n'empêcha pas que depuis il n'emperât * heureusement sur les siens : qui fut cause que depuis , aux couronnements de ses successeurs, on leur souhaitait autant d'heur comme à lui.
Cette cruauté aussi en notre Clotaire n'empêcha pas qu'il régnât avec même heur sur les siens : car, se voyant maître et seigneur d'autant de pays que le roi Clotaire son aïeul, il commença de régner au gré et contentement , non-seulement de ses anciens, ains nouveaux sujets, tous lesquels il traita d'une même balance, mettant sous pieds toutes les injures passées, et communiquant aux grands seigneurs les dignités avec une telle sagesse, qu'il bannit la jalousie de leurs opinions, et de soi
1 Éuéide, liv. II, v. 390. 3 Emparé: de là empiétement, usur-
2 Opposer des obstacles... patioa faite à la dérobée.
1 ISe réguat,.
1GG KECHEHCHES
toutes les craintes des princes ses corrivaux, les aucuns étant décédés de leur mort naturelle , et les autres de la façon que je vous viens de toucher. Or régna puis après quatorze ans tout seul pacifiquement, et enfin rendit Fume à l'autre monde d'une mort calme.
Étranges mystères de Dieu , qu'une grandeur bâtie sur tant de méchancetés, tant de la part de la mère que du fils, eût pris une fin si douce, et son commencement dès l'âge de quatre mois! Hé vraiment, si les choses fussent demeurées fermes et stables en cet état, il y avait assez de quoi à une âme faible d'en murmurer, et de vouloir faire le procès au ciel.
Or, voyez, je vous prie, quelle fut la catastrophe de ces jeux tragiques. Ce roi restait lors seul de la race deClovis, et possédait les quatre royaumes de Paris, Orléans, Soissons et Metz, qui étaient, après le décès de ce grand roi, échus à ses quatre enfants : de manière qu'il se pouvait dire très-grand roi. Toutefois en ce grand Clotaire fut la clôture de la grandeur de la première lignée de nos rois.
Dieu, après avoir longuement patienté, et été spectateur de toutes ces détestables procédures, voulut que celui sur lequel, selon le monde, on pensait avoir étayé l'orgueil de cette famille , fût le premier fondement de sa désolation et ruine : car en lui commencèrent de se boucler ' les grandes victoires auparavant tant familières à ses devanciers. Le roi Gontran avait pris sur les Lombards deux villes limitrophes à notre France , qui lui payaient encore de plus douze mille écus de tribut par chacun an. Soudain qu'ils virent Clotaire seul roi, ils dépéchèrent vers lui ambassadeurs, pour le supplier leur vouloir rendre les deux villes , et de leur quitter le tribut. Ces messieurs surent si bien et dextrement négocier avec le conseil de Clotaire par corruptions et présents, qu'ils obtinrent ce qu'ils demandaient sans coup férir, à notre très-grande honte. Ces deux villes étaient les dernières de nos conquêtes en un pays étranger, et ce furent les premières esquelles nous bornâmes nos
1 De prendre fin : « Boucler, dit Cela est serré et bouclé, c'est-à-dire, pa- Nicot, est, par translation, parfaire et l'achevé, clos et fermé à demeurer. » achever une affaire. Selon ce, on dit :
espérances en ce sujet : car, depuis qu'elles furent rendues et le tribut quitté, n'attendez plus, ni en Clotaire ni en tout le demeurant de sa famille, aucune conquête en pays étrangers. Et pour le regard du dedans de notre France , Clotaire est celui sous lequel la mairie du palais jeta ses plus fortes racines, au préjudice de nos rois : car auparavant elle était destituable à la volonté du prince. Cestui la rendit non héréditaire, ains viagère; car ainsi avait-U promis à Garnier, par les articles secrets entre eux passés , qu'étant fait roi de la Bourgogne , il l'y établirait maire de son palais, sans qu'il le pût destituer tant et si longuement qu'il vivrait : parole qu'il lui tint , après s'être rendu paisible « des deux royaumes d'Austrasie et de Bourgogne ; et eut lors trois maires du palais : Landry sur les royaumes de France et de Soissons, qui dès piéca 2 avaient été réunis en un, Garnier sur celui de Bourgogne , et Herpon sur celui d'Austrasie ( ces deux derniers pour les bons services qu'ils lui avaient faits, à la reddition de ces deux royaumes), ces trois mairies étant faites en eux viagères. Aussi ce roi, las des longues fatigues qu'il avait auparavant souffertes, se reposa sur leurs suffisances, chacun d'eux en son endroit s'en faisant accroire comme il lui plaisait. Et dès lors en avant , tout ainsi que la majesté de nos rois alla au raval par leur néantise et négligence , au contraire la grandeur des maires du palais s'accrut par leur diligence , jusques à ce qu'enlin ils s'emparèrent de l'État.
Maître, possesseur, sous-entendu. ' Depuis longtemps...