CHAPITRE XXVII
Chute de la seconde famille de nos rois.
Je laisse 5 nos autres historiographes les conquêtes , glorieuses victoires et superhes arrois 2 de cette seconde famille ; car, quant à moi , j'ai maintenant pris pour mon partage ses ruines : quoi faisant , je ne pense rapporter peu de profit à nos princes et grands seigneurs,1 quand de bonheur 3 ils se feront sages par la folie d'autrui. Nous sommes les jetons 4 des rois, qu'ils font valoir plus ou moins, comme il leur plaît; et les rois sont les jetons de Dieu, .lamais famille ne reçut plus de faveurs et bénédictions du ciel que celle des Martels en trois princes consécutifs, Charles-Martel , Pépin et Charlemagne; et jamais elle ne fut tant terrassée qu'en trois autres qui les survéquirent, Louis le Débonnaire, Charles le Chauve et Louis le Bègue. Je nomme entre ces six Charles Martel, ores qu'il ne portât jamais titre de roi entre les siens ; mais ce fut lui qui , par sa prouesse et sage conduite , fit voie aux siens à la royauté : joint qu'après son décès sa statue fut honorée d'une couronne royale en son tombeau , comme l'on peut voir en l'église et abbaye de Saint-Denis. Les trois premiers furent torrents de fortune, qui l'augmentèrent ; les trois derniers, précipices qui la ravalèrent : car quant aux autres qui leur succédèrent , ce ne furent que des avortons qui ne firent que contenance de régner sans régner. Et combien qu'en Charlemagne fût l'accomplissement de la grandeur de cette famille, toutefois je dirais volontiers, s'il m'était loisible, qu'il jeta les premiers fondements de la ruine : vous entendrez les raisons pourquoi. Le roi Pépin mourant laissa deux enfants, Charles et Carlo-
1 C'est le chap. XXIX du Ht. V dans page, et aussi ordre, ou plutôt ordon-
l'édit. de 1723, et dans les édit. précé- nance militaire. » dentés le chap. xxvduliv.X. —On peut 3 Par l'effet d'un heureux sort, heu-
rapprocher de ce chapitre et du précé- reusement...
dent un mémoire de Oumont, « Sur 4 On écrivait alors gelions, de getter; et
Tes causes principales qui ont contri- Nicot remarquait, au sujet de ce dernier
bué à détruire les deux premières races mot : « 11 semblerait plus raisonnable
de nos rois. » Voy. t. IV, p. 352 de l'ou- d'écrire jecter, d'où jeetom; il vient de
vrage cité de M. Leber. jactare.t
1 « Arroi, dit Nicot , signifie équi-
DE LA FRANCE. f69
lîlan, auxquels r, par partage fait entre eux, échut tout ce qui était compris es Gaules dedans l'enceinte du Rhin , monts Pyrénées et Apennin, et à Carloman, tout ce qui nous appartenait au delà du Rhin. Cettui-ci mourut trois ans après le décès de son père, délaissés de la reine Berthe , sa femme, deux enfants ; et adonc Charles , par un droit de bienséance 2, s'empara de tous et chacuns leurs pays : chose dont la veuve, voulant avoir premièrement sa raison, se retira avec ses enfants vers Tassilon, duc de Bavière. Mais l'ayant trouvé trop faible pour venir à chef de cette vengeance , elle prit sa route vers Didier, roi des Lombards, qu'elle pensait avoir juste cause d'indignation contre lui, d'autant qu'ayant épousé en premières noces Théodore, sa fille, il la lui avait renvoyée dedans le premier an de leur mariage. Toutefois, le malheur voulut que Didier, ayant été déconfit à la semonce du pape Adrian par Charles, et dépouillé de son royaume , fut avec sa royauté enseveli le tort que Charles tenait à ses neveux. Cette histoire est aucunement touchée 3 par nos annalistes, et toutefois mise au rang des péchés oubliés, comme si ce ne fût qu'une peccadille d'avoir mis à nu ses neveux en la succession de leur père : péché néanmoins qui fut rudementvengé surles siens par un juste jugement de Dieu. Après avoir répudié la fille du roi Didier, il épousa consécutivement trois femmes, dont de la première il eut six enfants, Charles, Pépin, Louis, Bertrude, Berthe et Gillette; de la seconde, Tétrude etHildude ; et de la troisième, nuls. Charles mourut du vivant du père, sans hoirs procréés de soi; Pépin, son second fils , roi d'Italie, mourut pareillement le père vivant, délaissé son fils Bernard pour son successeur : de manière qu'à Charles (depuis dit Charlemagne, pour la magnanimité de ses faits) ne restait plus de mâle que Louis-pour son fils, et Bernard pour arrière-fils. Or est-ce la vérité qu'après le décès de sa quatrième femme il se ferma en matière de mariage. Mais comme il est malaisé de tenir une bonne fortune en bride , aussi ce grand prince, ayant atteint au-dessus de tous ses désirs par les grandes victoires qu'il avait rapportées de ses
1 11 fondrait, pour la régularité du lui convenaient... sens, au premier desquels... 3 Ne laisse pas d'être touchée...
'-'( "est -;'i -dire parce que - es possessions
ennemis , commença de n'avoir dedans sa maison autre plus grand eunemi que soi-même, se donnant, à la vue de tous, diverses garées -, desquelles il eut trois bâtards, Dreux, Hugues et ïhéodoric, sans faire état des bâtardes. Et, à l'exemple de lui , ses propres filles ne manquèrent de serviteurs, non plus que la plupart des autres dames, de manière que la cour de ce grand empereur n'était qu'une banque de toute bonté et pudeur : qui le fit tomber en telle noncbalance de son devoir, que, combien qu'en lui lut l'accomplissement de cette famille, toutefois la fin de sa vie fut le commencement de sa ruine.
François Pétrarque, fort renommé entre les poètes italiens, discourant en une épître latine son voyage de la France et de l'Allemagne, nous raconte que, passant parla ville d'Aix-la- Chapelle, il apprit de quelques prêtres une histoire prodigieuse, qu'ils tenaient de main en main pour très- véritable : qui était que. Charles le Grand, après avoir conquête plusieurs pays, s'éperdit de telle façon en l'amour d'une simple femme, que, mettant tout honneur et réputation sous pieds, il oublia non-seulement les affaires de son empire , mais aussi le soin de sa propre personne , au grand déplaisir de chacun, étant seulement ententif ' à courtiser cette dame, laquelle par bonheur commença de s'aliter d'une fort grosse maladie qui lui apporta la mort ; dont les princes et grands seigneurs furent grandement réjouis, espérant que par cette mort Charles reprendrait, comme devant, et ses esprits et ses affaires en main. Toutefois il se trouva tellement infatué de cet amour, qu'encore chérissait-il ce cadavre, l'embrassant, baisant et accolant de la même façon que devant; et, au lieu de prêter l'oreille aux légations qui lui survenaient, il l'entretenait de milles baies \ comme s'il eût été plein de vie. Ce corps commençait déjà , non-seulement de mal sentir, mais aussi se tournait en putréfaction ; et néanmoins n'y avait aucun de ses favoris qui lui en osât parler , dont advint que l'archevêque Turpin, mieux avisé que les autres, pourpensa que telle chose ne pouvait être advenue que par quelque sorcellerie : au moyen de quoi , épiant un jour l'heure que l'empereur s'était absenté de la cbamhre, com-
1 Occupé, appliqué... Propos insensés...
menea de fouiller le corps de toutes parts ; finalement trouva dedans sa bouche, au-dessous de sa langue, un anneau qu'il lui ôta. Le jour même, Charlemagne, retournant sur ses premières brisées , se trouva fort étonné de voir une carcasse ainsi puante; parquoi, comme s'il se fût réveillé d'un profond sommeil, commanda que l'on l'ensevelît promptement : ce qui fut fait. Mais, en contre-échange de cette folie, il tourna tous ses pensements vers l'archevêque porteur de cet anneau , ne pouvant être de là en avant sans lui , et le suivant en tous les endroits ; quoi voyant ce sage prélat , et craignant que cet anneau ne tombât es mains de quelque autre , le jeta dedans un lac prochain de la ville : depuis lequel temps l'on tenait que l'empereur s'était trouvé si épris de l'amitié du lieu , qu'il ne désempara la ville d'Aix, où il bâtit un palais et un monastère, en l'un desquels il parfit le reste de ses jours, et en l'autre voulut y être enseveli, ordonnant par son testament que tous les empereurs de Rome eussent à se faire sacrer premièrement en ce lieu . Que cela soit vrai ou non , je m'en rapporte, tout ainsi que le même Pétrarque, à ce qui en est; si était-ce un commun bruit, qui lors courait en la ville d'Aix, lieu où reposent les os de Charlemagne : de laquelle histoire ou fable Germantian1 a fort bien su faire son profit , pour avérer et donner quelque autorité à l'opinion de ceux qui soutiennent les malins esprits se pouvoir enclore dedans des anneaux. Or, que Charlemagne fut grandement adonné aux dames sur la fin de son âge, même que ses filles, qui étaient à sa suite, fussent quelque peu entachées d'amourettes, A imoïn le moine, vivant du temps du Débonnaire , nous en est témoin authentique, qui dit qu'à l'avénement de ce prince à la couronne , la première chose qu'il eut en recommandation fut de bannir de la cour les grands troupeaux des filles de joie qui y étaient demeurés depuis le
1 Je n'ai rien pu découvrir sur le p. 232, Kirclimann rapporte l'aventure
personnage que mentionne ici Pas- de Cliarlemague, en mentionnant Pas-
quier : sans doute il avait composé quier et citant les paroles mêmes de
linéique ouvrage sur les sciences oc- Pétrarque ( Epist. I, 3). Il a été donné
■ iiltes. L'on a de Jean Kirchmann un de son livre, à Leyde, en 1572, nne édi-
irnité sur les anneaux, de Jnnulis liber tion à laquelle sont joints d'autres
singularis ; mais il n'a été publié que traités sur le même sujet, mais tous
plusieurs années après la mort de l'as- postérieurs, quier, àl.ubeek, en 1623. Au c. x\i,
décès de Charlemagne , son père, et aussi de confiner en certains lieux ses sœurs, qui ne s'étaient pu garantir des mauvais bruits , pour la dissolue fréquentation qu'elles avaient eue avec plusieurs hommes. Quelque grandeur de souveraineté qui soit en un roi, ores que, comme homme, de fois à autres il s'échappe, si doit-il toujours rapporter ses pensées à Dieu, et croire qu'il est le vrai juge de nos actions , pour les punir quelquefois en nous de notre vivant, ou bien à nos enfants », après nos décès.