‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 92 sur 176 · AVEC LES JESUITES. CLVII · texte numérisé non relu

AVEC LES JESUITES. CLVII

atteint son plus haut degré de prospérité : c'était une république homogène , dès longtemps constituée , forte des immunités et des privilèges dont l'avaient comblée à l'envi les papes et les souverains, en possession d'une juridiction et d'un territoire particuliers , mère et souveraine d'un peuple nombreux de suppôts , étroitement liés à son existence. Dépositaire des connaissances et des lumières de la société, elle était investie à juste titre de la confiance publique. Avant que les guerres civiles eussent agile le pays, vers 15C0, vingt mille écoliers, selon le témoignage de Lambin1, suivaient ses cours, et chacun des lecteurs royaux comptait autour de sa chaire jusqu'à trois ou quatre cents auditeurs. Une influence si considérable ne s'abdique pas aisément. Avec la jalousie ordinaire aux pouvoirs établis, l'Université, quoique dans un état si florissant , n'avait pu se défendre de quelque alarme , en présence des progrès rapides de ceux qui devenaient ses rivaux. Habituée à régner sur la jeunesse dans son quartier des écoles , elle n'avait pas vu sans inquiétude une compagnie qui allait partager ce qui semblait être, depuis Philippe-Auguste, son patrimoine exclusif. De plus , elle suspectait l'ambition et les tendances ultramontaines de la société naissante :sespromessesconditionneIles de soumission n'étaient pas de nature à la rassurer. Entre ces deux corps, le premier justement fier des souvenirs du passé et de ses services non interrompus, le second jeune et audacieux, qui convoitait l'avenir, la mésintelligence devait donc promptemeut éclater, la lutte devait être vigoureuse et mémorable. D'un côté si l'attaque fut hardie, persévérante et habile, de l'autre la résistance fut digne, ferme et patriotique. Commencées au début de 1565, ces hostilités n'eurent plus de terme qu'environ cinquante ans après , par la victoire absolue de l'un des deux partis.

Les jésuites donnèrent le signal de la guerre : ils se pourvurent devant le parlement , comme si le refus d'immatriculation qu'ils avaient subi les eût menacés dans la possession du droit d'enseigner, dont ils se prétendaient investis par les lettres du recteur Julien de Saint-Germain. A vrai dire , ils comprenaient que sur ce terrain l'Université ne tarderait pas à les attaquer, et pour la prévenir ils demandaient à lui être incorporés malgré elle.

' Oratiod«pu6/t'c. Calam.it. Voy. à ce cl littéraire sur le Collège de France, sujet l'abbé Goujet, Mémoire historique 3vol. iu-l°, 1758, t. I,p. 192.

CLVI1I DEMELES DETIENNE PASQL'IEE

La cause de l'Université ne laissait pas d'être délicate et difficile, en ce que ses avocats jurés, adroitement consultés par les jésuites, avaient conclu à leur réception , et semblaient par la avoir porté sentence en leur faveur. Du Moulin seul s'était prononcé pour la négative, en appuyant son opinion sur neuf motifs '. Telle était la situation du corps enseignant lorsque Pasquier fut appelé à servir d'organe à ses répugnances légitimes2. Dans cette circonstance, il vit bien moins un intérêt particulier à défendre que l'intérêt public à protéger : les jésuites étaient à ses yeux des ennemis cacbés , que la religion et le pays devaient également rejeter de leur sein ; en outre, il s'agissait de défendre dés cette époque les droits de l'enseignement laïque contre les envahissements de l'enseignement ecclésiastique.

Une rencontre fortuite lui avait permis, plusieurs années avant, d'étudier et de pénétrer l'esprit de la société. En 1556 il revenait à Paris , après avoir vaqué en Brie « au ménage de son petit bien, » lorsque l'un de ses jeunes confrères, le rencontrant à Melun, l'emmena dans une maison de campagne voisine : le hasard voulut (pie l'un des premiers jésuites qui acclimatèrent parmi nous l'institution de Loyola y séjournât en ce moment. Il s'appelait, par une coïncidence piquante, Pasquier Brouez3, sans avoir avec Etienne Pasquier aucun lien de parenté. Le premier avait grande envie de faire des prosélytes, le second de s'instruire, la curiosité, comme il nous l'avoue, lui tenant d'ordinaire bonne compagnie. Tous deux s'enfermèrent ; et leur conversation, qui fut très longue, eut pour unique objet l'origine et les progrès de la compagnie nouvelle, les règles qui y étaient suivies. Muni de papier et d'encre, Pasquier, tandis que son interlocuteur se félicitait déjà du fruit que porteraient ses paroles, couvrit de notes à ce sujet quatre grandes feuilles : il sut les retrouver à propos '.

Toutefois, sur le point d'en tirer protit, il faillit être frustré de cette cause, qu'il n'avait pas recherchée , mais que, d'après des informations si précises, il se croyait capable de plaider plus à* fond que personne5. Un ancien avocat, que sa position et son ca-

1 De Thou les énumère , 1. XXXVII ; 3 On Broet, comme le nomme ailli-'irs

t.V, p. 27, cf. Félibien, t. 1, 2e partie, Pasquier : l'un des huit compagnons

p. 1 100. d'Ignace de Loyola, il fonda à Paris

■ Du Boulay, Historia Universi- la première maison que la société ail

tatis, t. VI, p. 593. Cf. Daniel, /fis- eue dans le royaume.

ioire de France , t. XII, p. 147 ! in-4°, '' Lettres, XXI, 1.

Paris, 1765 \ ■'• Ibid.

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