LEDA
Vous ordonnez donc, jeune Hélène, Que ma muse enfin vous apprenne Pourquoi ces cygnes orgueilleux. Dont vous aimez le beau plumage , Des simples hôtes du bocage N'ont point le chant mélodieux ?
Aux jeux frivoles de la Fable J'avais dit adieu sans retour, Et ma lyre plus raisonnable Etait muette pour l'amour :
Obéir est une folie :
Mais le moyen de refuser Une bouche fraîche et jolie Qui demande par un baiser!
Dans la foret silencieuse Où l'Eurotas parmi les fleurs Roule son onde paresseuse, Léda, tranquille, mais rêveuse.
Du fleuve suivait les erreurs.
Bientôt une eau fraîche et limpide Va recevoir tous ses appas , Et déjà ses pieds délicats
3o MÉLANGES.
Effleurent le cristal humide.
Imprudente! sous les roseaux
Un dieu se dérobe à ta vue;
Tremble, te voilà presque nue,
Et l'Amour a touché ces eaux.
Léda, dans cette solitude.
Ne craignait rien pour sa pudeur ;
Qui peut donc causer sa rougeur?
Et d'où vient son inquiétude?
Mais de son dernier vêtement
Enfin elle se débarrasse, Et sur le liquide élément Ses bras étendus avec grâce La font glisser légèrement.
Un cygne aussitôt se présente; Et sa blancheur éblouissante, Et son cou dressé fièrement, A l'imprudente qui l'admire Causent un doux étonnemcnt, Qu'elle exprime par un sourire.
Les cygnes chantaient autrefois, Virgile a daigné nous l'apprendre; Le nôtre à Léda fit entendre Les accens flûtes de sa voix.
Tantôt, nageant avec vitesse, Il s'égare en un long circuit; Tantôt sur le flot qui s'enfuit Il se balance avec mollesse.
MELANGES. 3i
Souvent il plonge comme un trait; Caché sous l'onde il nage encore, Et tout-à-coup il reparaît Plus près de celle qu'il adore.
Léda, conduite par l'Amour, S'assied sur les fleurs du rivage ; Et le cygne y vole à son tour.
Elle ose sur son beau plumage Passer et repasser la main , Et de ce fréquent badinage Toujours un baiser est la fin.
Le chant devient alors plus tendre, Chaque baiser devient plus doux; De plus près on cherche à l'entendre, Et le voilà sur les genoux.
Ce succès le rend téméraire; Léda se penche sur son bras; Un mouvement involontaire Vient d'exposer tous ses appas; Le dieu soudain change de place.
Elle murmure faiblement; A son cou penché mollement Le cou du cygne s'entrelace; Sa bouche s'ouvre par degrés Au bec amoureux qui la presse; Ses doigts lentement égarés Flattent l'oiseau qui la caresse.
L'aile qui cache ses attraits
Sous sa main aussitôt frissonne, Et des charmes qu'elle abandonne L'alhàtre est touche de plus près.
Bientôt ses baisers moins timides Sont échauffés par le désir ; Et précédé d'un long soupir, Le gémissement du plaisir Échappe à ses lèvres humides.
Si vous trouvez de ce tableau La couleur quelquefois trop vivf, Songez que la Fable est naïve , Et qu'elle conduit mon pinceau ; Ce qu'elle a dit, je le répète.
Mais elle oublia d'ajouter Que la médisance indiscrète Se mit soudain à raconter De Léda l'étrange défaite.
Vous pensez bien que ce récit Enorgueillit le peuple cygne; Du même honneur il se crut digne.
Et plus d'un succès l'enhardit , Les femmes sont capricieuses; Il n'était fleuve ni ruisseau Où le chant du galant oiseau N'attirât les jeunes baigneuses.
L'exemple était venu des cieux; A mal faire l'exemple invite :
Mais ces vauriens qu'on nomme dieux Ne veulent pas qu'on les imite.
Jupiter prévit d'un tel goût La dangereuse conséquence ; Au cygne il ota l'éloquence : En la perdant, il perdit tout.