‹ Œuvres choisies d'Évariste ParnyChapitre 125 sur 147 · A QUELQUES POETES · texte numérisé non relu

A QUELQUES POETES

« Les vers sont la langue des Dieux , Dites-vous; toujours libre et fièrc, Loin de l'idiome vulgaire Elle s'élance dans les cieux. »

Eh bien, soit; comme vous sans doute Là-haut l'on parle et l'on écoute.

Mais sur la terre descendus, Les Dieux , quand leur esprit est sage , Désenflent pour nous leur langage, Et veulent bien être entendus.

Toujours sur la plage homérique On voit l'Olympe, ainsi qu'Argos, Ennemi franc et très épique Des murs troycns et du pathos ; Jupiter dont la voix suprême

D'un mot ébranle l'univers,

Dans Virgile adoucit ses vers ;

Éole, Mars, Alecton même,

Y sont purs, élégans et clairs.

Daignez n'être pas plus sublimes ;

Comme eux humanisez vos rimes ;

A leurs prêtres échevelcs

Laissez le style des miracles ,

Et l'obscurité des oracles

Sur le trépied menteur hurlés :

L'énigme, permise aux prophètes,

Ne l'est pas encore aux poètes.

Le génie a d'antiques droits.

D'accord; mais la langue a des lois.

Vous accusez son indigence ,

Sa faiblesse ; et malgré ses torts ,

Des peuples la reconnaissance

Adopte et répand ses trésors.

Par vos témérités nouvelles

Prétendez-vous de nos modèles

Vieillir les vers et les leçons ?

Qu'à leurs pieds tout orgueil fléchisse;

Devant eux calmez les frissons

De votre fièvre créatrice ;

De grâce, messieurs, moins d'effets,

Moins de fracas , moins de merveilles ,

Et par pitié pour les oreilles ,

Parlez français à des Français.

MELANGES. 6g

Trop divin, si votre délire Ne peut ainsi s'humilier, Si cette plume et ce papier Que vous appelez votre lyre , Brûlans et célestes pour vous , Sont bizarres et froids pour nous , Partez , abandonnez la terre ; Dans vos poétiques ballons , Sur l'aile de vos aquilons, Volez par-delà le tonnerre , Et restez-y; car ici-bas L'excès du grand est ridicule.

Et l'homme sans trop de scrupule Siffle des dieux qu'il n'entend pas.

Racine , ce roi du Parnasse , Est toujours vrai dans son audace , Et dans sa force toujours pur.

Anathème au poète obscur!

S'il est bouffi , double anathème !

Que sont les sulfureux éclairs Pour la raison, juge suprême De notre prose et de nos vers ? Ses arrêts que le goût proclame , D'abord faiblement écoutés, Par le temps sont exécutés :

Elle annuUe et flétrit du blâme

L'hymen brusque et forcé des mots Dont l'éclat, cher à l'ignorance , Aux yeux du bon sens qu'il offense N'est qu'un jour importun et faux , Une pénible extravagance, Un vain effort de l'impuissance, Et le crime des vers nouveaux.

Page 1