DE LEUCADE
dit : Le ciel m'a donné une mère impérieuse; je crains
que sa sévérité ne cause notre malheur; je crains
un baiser l'empêcha de poursuivre. Crois-moi , jeune amie, la prévoyance est cruelle : ne perdons pas le présent à nous affliger d'un avenir incertain.
Le lendemain on m'apprend que Myrthé s'unira dans trois jours à un riche citoyen de Thermus. La foudre m'aurait frappé d'un coup moins terrible. Revenu à moi, je m'obstinais à douter de mon malheur. Je vole chez Myrché; je vois la porte de sa cabane ornée de festons et de guirlandes, signe trop certain de l'hymen qui s'apprête. La rage s'empare de mon cœur : j'arrache les guirlandes et les festons , je les foule aux pieds; je cours ensuite au bois témoin de nos premières caresses ; je brise la statue de l'Amour, et je m'éloigne en maudissant le lieu de ma naissance.
L'éloignement et l'absence n'éteignirent point mon amour. Je retrouvais partout l'image de celle que je fuyais. Je veux l'oublier, dis-je alors avec dépit; je veux l'oublier, ou mourir. Et je pris aussitôt le chemin qui conduisait au promontoire de Leucade.
J'arrive; un peuple nombreux couvrait le rivage. Les sacrificateurs, après les libations accoutumées, immolent deux tourterelles , invoquent Neptune, et descendent ensuite dans les bateaux destinés à secourir les amans qui cherchent dans les flots la fin de leurs souffrances.
Un jeune homme, nommé Myrtil, se présente; la tristesse est empreinte sur son front. La belle Céphisc paraît au même instant, et s'avance au doux bruit des louanges prodiguées à ses charmes. Ces acclamations répétées tirent enfin Myrtil de sa rêverie. — Quoi! s'écrie-t-il , si jeune et si jolie, vous avez pu trouver un amant volage? — En est-il qui ne soit pas volage? — Hélas! j'en connais un du moins. — Son exemple ne sera pas imité. — Je le souhaite; voyez où conduit la constance. — Pourquoi fites-vous un mauvais choix? — Lt; vôtre était meilleur? - — ■ Je me suis trompée, et je vais m'en punir. — J'ai le même projet; mais avouez que cela n'est pas raisonnable.
— J'avoue que mon inconstant seul devrait être puni.
— C'est mon infidèle qu'il faudrait noyer. — Et, loin de le punir , je prépare à sa vanité un nouveau triomphe. — Il serait plus sage et plus doux de se venger. — J'en conviens. — Ce n'est pas assez d'en convenir, — Eh bien, je le veux.- — Serai-je de moitié dans la vengeance?
Céphise ne répondit rien , mais elle prit la main de Myrtil , et tous deux s'éloignèrent.
Nous vîmes arriver un habitant de l'Ebadie. Il venait de perdre une épouse adorée, il détestait la vie, et criait à ceux qui conduisaient les bateaux : Si votre âme connaît la pitié, ne me secourez pas; laissez-moi rejoindre celle que j'aime; au nom des Dieux, ne me secourez pas. Il dit , et se précipite dans les flots.