UE LEUCADE
Mais à peine les a-t-il touchés, qu'il étend les bras, et nage avec force jusqu'au rivage.
Un jeune Athénien prit sa place. Il tenait dans ses mains un portrait et une boucle de cheveux. L'or et les perles brillaient sur ses habits; sa chevelure était parfumée; son air et sa démarche respiraient la mollesse. Cynisca m'adore , dit- il , et je sens queje commence à l'aimer; il est temps de la quitter. A ces mots, il jette dans la mer le portrait et la boucle, et s'en retourne en fredonnant une chanson bachique. Il souriait à toutes les femmes qu'il trouvait sur son passage.
Il vint ensuite deux femmes de Syracuse, d'une naissance illustre. L'aimable rougeur ne colorait pas leur front; leur regard était hardi comme celui des athlètes. Elles prennent un détour, et descendent sur le sable du rivage. Là elles déchaussent leurs brodequins , effleurent du pied la surface des eaux , et remercient Neptune de ieurguérison. Revenues dans la foule, l'une saisit par la main un histrion d'Athènes, et l'autre un riche marchand de l'île de Samos.
Tous les regards se fixèrent sur deux amans qui s'avançaient en se tenant par la main. Ils sortaient à peine de l'enfance. Des larmes inondaient leur visage; ils s'embrassaient avec tendresse, et s'approchaient des bords du Promontoire , lorsqu'un vieillard les arrêta : — Mes enfans , que faites-vous ? Quels sont donc vos chagrins? — Nous nous aimons.
8o LE PROMONTOIRE.
dit le jeune homme , voilà notre malheur. L'amour est pour nous un tourment ; une seule idée nous occupe; le sommeil s'éloigne de nos paupières ; le sourire n'est plus sur nos lèvres; une langueur secrète nous consume; l'absence nous paraît affreuse ; c'est une mort lente, quand nous nous revoyons , nous sommes plus agités encore ; des larmes se mêlent à nos baisers ; nous craignons l'avenir, nous craignons d'être séparés un jour; la jalousie nous tourmente : enfin l'amour fait notre malheur; nous voulons guérir notre amour. — Le vieillard sourit et leur répond : Tournez les yeux sur cette colline; le temple que vous voyez est celui de l'Hymen; entrez dans ce temple , et vos toumiens finiront.
Les deux amans suivirent le conseil du vieillard , et furent remplacés par une jeune veuve. Ses vêtemens et sa contenance annonçaient la douleur. EWc soupira, s'avança sur le bord du précipice, et jeta un coup-d'œil sur les flots. Je suis guérie , dit-elle aussitôt ; je rends grâces à Neptune, je rends grâces aux dieux immortels.
La célèbre Sapho parut ensuite. La foule des spectateurs se pressait autour d'elle; mille voix confuses s'élevaient pour la louer et la plaindre. Dans sa première jeunesse elle avait outragé la nature et l'Amour. L'Amour est terrible quand il se venge. Il mit son flambeau dans l'âme de Sapho ; et laissa l'indifférence dans celle de Phaon. Cette fille infortunée tenait dans
DE LEUCADE. 8i
SCS mains la lyre qu'elle avait perfectionnée; une guirlande de myrte et de lauriers couronnait sou front. Elle s'avança d'un pas assuré sur le rocher, et chanta une ode, en s'accompagnant de sa lyre. L'éloignement ne me permit pas de l'entendre; mais je la vis s'élancer courareusemeut dans les flots. Les uns
assurent que dans sa chute elle fut métamorphosée en cygne; d'autres prétendent qu'on a vu les Nymphes de la mer s'approcher pour la recevoir.
La foule s'écoula insensiblement , et j'arrivai sur le Promontoire. Là, je balançai pendant quelque temps. Je ne craignais point la morl; je craignais l'indifférence. Cesser d'aimer! cette idée m'accablait, et je fus tenté de garder mes tourmens. Ma raison fut enfin la plus forte, et je m'élançais, quand je me sentis retenu par ma tunique. Je me retourne, je vois Myrthé, et je la reçois évanouie dans mes bras. O IMyrthé ! fille volage et toujours chérie! que viens-tu chcrcîier dans CCS lieux? A ces mots elle ouvre ses beaux yeux, et dit : Peux-tu me soupçonner? devais-tu partir sans m'entendre? Hélas! le jour où une mèrecruelle me prononça l'arrêt de mon malheur, le jour où tu quittas le village, je te cherchai au rendez-vous accoutumé ; je ne trouvai que les marques de ton désespoir. Je voulais te proposer de fuir avec moi , de partager mon sort , de ne plus vivre que pour l'amour. A la faveur de la nuit je rentrai dans le village, et je m'approchai de ta cabane. Ton père pleurait, assis sur le seuil de la