‹ Œuvres choisies d'Évariste ParnyChapitre 145 sur 147 · A M. DE P... DU S · texte numérisé non relu

A M. DE P... DU S

Paris, i']'

Tu dis bien vrai, Du S..., quand une heureuse aubaine

De nos pères joyeux couronna les ébats,

Ils faisaient deux amis , et ne s'en doutaient pas.

Le même astre a réglé ta naissance et la mienne.

Nous reçûmes le jour dans ces climats brûlans

Où deux fois le soleil repassant sur nos têtes

Féconde la nature, et fixe dans nos champs

Ce printemps éternel chanté par les poètes.

Là , comme on fait ailleurs, je végétai neuf ans.

Qu'on chante, si Ton veut, les beaux jours de l'enfance;

i6o LETTRES.

Je n'en regrette aucun; cette aimable ignorance Est un bonheur bien fade aux yeux de la raison ;

Et la saison de l'innocence

Est une assez triste saison.

Transplantés tous les deux sur les bords de la France, Le hasard nous unit dans un de ces cachots, Où , la férule en main , des enfileurs de mots Nous montrent comme on parle, et jamaiscommeon pense. Arbrisseaux étrangers, peu connus dans ces lieux. S'il nous fallut souffrir la commune culture, Des mains qui nous soignaient les secours dangereux N'ont pu gâter en nous ce que fit la Nature.

A peine délivrés de la docte prison ,

L'honneur nous fit ramper sous le dieu des batailles.

Tu volas aussitôt aux murs de Besançon ;

Un destin moins heureux me poussa dan s Versai lies.

Réunis sur les flots , nous bénissions le sort ; ,

Mais il nous attendait aux rivages d'Afrique. Sans doute il te souvient de cette nuit critique Où nous allions passer du sommeil à la mort? Un soldat qui fumait nous retint à la vie. Nous étions réservés à des dangers nouveaux. J'entends encor d'ici les rochers (^ Abrolhos Retentir sous les coups des vagues en furie; Je vois notre vaisseau, dans un calme trompeur. Céder au courant ([ui l'entraîne;

LETTRES. i6i

Je vois rogner partout une nioriuî frayeur.

Je lis dans tous les yeux que ma perte est certaiin',

Je revois le trépas et toute son iiorreur.

O toi , de mes pensées dépositaire utile ,

Toi, qui connais mon cœur, tu sais s'il fut ému.

Voyant tout, mais d'un œil tranquille.

J'écrivais, presque sûr de n'être jamais lu.

Te souvient-il cncor de Thomine aux quatre tentes.

De ce couvent peuplé d'Ursulines galantes.

Des maris portugais , de Dona Theresa ,

Belle comme l'Amour, plus frq^onne peut-être.

Infidèle d'avance à l'époux qu'elle aura ,

Et nous jetant le soir des fleurs ])ar la fenêtre?

Le port des Hollandais nous reçut à son tour. Tu soupires, sans doute, et ta bouche chrétiennt- Nomme la tendre Bergli ^ jeune luthérienne. Que ton zèle avait su convertir à l'amour.

Nous arrivons enfin. Pardonne, 6 ma patrie! Mais je ne connus point ce doux saisissement

Qu'on éprouve en te revoyant; Mon âme à ton aspect ne s'est pas attendrie, La patrie est un mot, et le proverbe ment.

Toi seule, 6 mon Éléonore, As rendu ce séjour agréable à mes yeux. Tendre et fidèle objet d'un amuur niallieureux;

i62 LETTRES.

Peut-être tu ressens des peines que j'ignore ; Va , mon cœm- les partage , et te rend tes soupirs. En vain le sort jaloux termina nos plaisirs ; De mon bonheur passé je suis heureux encore. Enfin , après quatre ans d'inconstance et d'erreur, Je te suis dans Paris. Là, maître de moi-même, Sans désirs , sans amour, paresseux par système , Sur la scène du monde assez mauvais acteur, Je déchire mon rôle, et deviens spectateur.

Mon vaisseau battu par l'orage A regagné le port, et n'en sortira plus. Que dis-je? dès demain, ennuyé du rivage. Peut-être irai-je encor l'exposer au naufrage Sur ces mêmes écueils qu'il n'a que trop connus.

C'est le travers de tous les hommes De chercher le repos et de s'en dégoûter; Ce bien si désiré n'est doux qu'à souhaiter.

Nous ne vivons point où nous sommes; L'esprit vole plus loin, il voit d'autres climats. Il en fait la peinture à notre âme séduite. Et ce qu'il embellit a toujours plus d'appas.

La peine est aux lieux qu'on habite ,

Et le bonheur oii l'on n'est pas.

LETTRES. i63

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