‹ Œuvres choisies d'Évariste ParnyChapitre 76 sur 147 · DE CÉLINE · texte numérisé non relu

DE CÉLINE

Ces outils, ces pieux et ces peaux; Double ta force et ton adresse, Au pied de ce coteau lointain Cours vite, choisis bien la place, Et bâtis ma hutte; demain Je te rejoins, et de ma chasse Pour moi tu feras un festin :

Je pourrai t'en livrer les restes , Bon soir ; bannis cet air chagrin , Et relève ces yeux modestes :

Tu le vois, ton maître est humain. »

Qu'en dites-vous, jeune Céline?

Rien; elle pleure, et de Morphel Fort à propos l'aile divine L'emporte sous un autre ciel.

La voilà planant sur les îles De ce pacifique Océan, Qui ne l'est plus , quand l'ouragan Vient fondre sur les flots tranquilles.

Ce qu'il fait souvent, comme ailleurs.

De vingt peuplades solitaires Elle observe les lois, les mœurs.

Et surtout les galans mystères ; Mystères? non pas; leur amour A la nuit préfère le jour; ^^'"> ''^' Céline , en détournant la vue :

« L'innocence est aussi trop nue.

Trop cynique; ces bonnes gens,

i32 LE VOYAGE

Moins naturels, seraient plus sages.

A l'amour quels tristes hommages !

IjCS malheureux n'ont que des sens.

Quoi! jamais de jalouses craintes?

Jamais de refus ni de plaintes? ^i

Point d'obstacles, point d'importuns?

La rose est ici sans piqûre, Mais sans couleur et sans parfums.

Un peu d'art sied à la nature ; Oui , sur l'étoffe de l'amour Elle permet la broderie.

Adieu donc, adieu sans retour A toute la sauvagerie , Bonne dans les romans du jour. »

Hélas ! elle n'en est pas quitte , Et se trouve, non sans regrets, Parmi les nouveaux Zélandais.

La peuplade qu'elle visite D'une zagale arme sa main , Y joint une hache pesante Et marche fière et menaçante Contre le repaire voisin.

Femmes , enfans , et leurs chiens même , Tout combat , l'ardeur est extrême , Chez Céline extrême la peur.

Les siens sont battus; le vainqueur Saisit sa belle et douce proie; Il touche en grimaçant de joie,

DE CELINE. i33

La jiimbo, les mains et les bras;

Il touche aussi la gorge nue

Et dit : « Elle est jeune et dodue ;

Pour nous quel bonheur, quel repas! »

Elle frémit et sur sa tête

Ses cheveux se dressent; Morphcl

Dérange ce festin cruel;

En Chine elle fuit et s'arrête. "

Près d'elle passe un Mandarin , Qui la voit , l'emmène et l'épouse.

Il n'aimait pas ; mais dans Pékin L'indifférence est très jalouse.

Céline d'un brillant palais Devient la reine; hélas! que faire, Dans un grand palais solitaire, D'une royauté sans sujets?

D'honneurs lointains on l'environne, A ses beaux yeux à peine on donne Du jour quelques faibles rayons.

Et dans le fer on emprisonne La blancheur de ses pieds mignons.

L'époux du moins est-il fidèle?

Touche-t-il à ce doux trésor, Et sait-il que sa femme est belle?

Point; il achète au poids de for Lac guenon, et pis encor.

Bon Morphcl , hatcz-vous , Céline Jamais n'habitera la Chine.

i34 LE VOYAGE

Il est sans doute moins jaloux , Et plus brave il sera plus doux^ Le fier et vagabond Tartare , Vainqueur des Chinois si rusés, Si nombreux, et nommé barbare Par ces fripons civilisés.

D'une cabane solitaire S'approche la belle étrangère ; Elle entre; quoi? point d'habitans?

Vient un jeune homme; en trois instans Elle est amante, épouse, mère :

En voyage on abrège tout.

Plaignons cette mère nouvelle.

« Du ménage le soin t'appelle , »

Dit son Tartare; « allons, debout! »

Elle se lève , il prend sa place , Hume le julep efficace.

Avale un bouillon succulent.

Puis un autre , craint la froidure.

Dans les replis d'une fourrure S'enfonce, parle d'un ton lent.

Tient sur sa poitrine velue , Et berce dans sa large main I/enfant que sa mère éperdue Abandonne et reprend soudain ; Reçoit la bruyante visite De Tanii qui le félicite.

Des pareils et des alentours.

DE CELINE.

Et pendant tous ces longs discours,

Lu jeune épouse qu'on délaisse

S'occupe, malgré sa faiblesse,

De l'accouché qui boit toujours.

« A ce sot usage, » dit-elle,

« Il faudra bien s'accoutumer.

Mon époux du reste est fidèle.

Point négligent; on peut l'aimer, w

Tout en aimant, dans leur chaumière

Leur bienveillance hospitalière

Admet un soir deux, voyageurs ,

L'un vieux, l'autre jeune : on devine

Qu'avec grâce et gaîté Céline

Du souper leur fait les honneurs.

Sa curiosité naïve

Les écoute et devient plus vive.

Mais pendant les récits divers.

Sur leurs yeux les pavots descendent.

Et séparément ils s'étendent

Sur des joncs de peaux recouverts.

La Tartarie est peu jalouse.

« Va, » dit-elle à la jeune épouse;

« Offre tes attraits au plus vieux.

— Y pensez-vous? — Un rien t'étoiine.

Va, l'hospitalité l'ordonne.

— Vous y consentez? — Je fais mieux, Je l'exige. — Mais il faut [)laire ,

Pour être aimée; sans le désir.

i3^ LE VOYAGE

Comment peut naître le plaisir?

Je n'en ai point, — Tant pis, ma chère;

Il en aura, lui , je l'espèro.

S'il n'en avait pas! sur mon front

Quel injuste et cruel affront! »

Elle obéit, non sans scrupule.

Et revient un moment après.

« Déjà? »clit l'époux; «tes attraits

— Votre coutume est ridicule , Et vous en êtes pour vos frais.

— L'insolent! — S'il paraît coupable, Son âge est une excuse. — Non.

— La fatigue — Belle raison !

— Cependant le sommeil l'accable.

— J'y mettrai bon ordre; un bâton! »

A grands coups il frappe, réveille.

Chasse, poursuit le voyageur.

Et venge son étrange honneur.

Puis il dit : « L'autre aussi sommeille; Mais avant tout il voudra bien Faire son devoir et le mien.

^ Va. — Peux-tu ? — Point de remontrance.

J'ai cru qu'on savait vivre en France. » Tout s'apprend; à vivre elle apprit.

Tj'étranger poursuit son voyage; A sa femme docile et sage Le mari satisfait sourit.

Va dit d'une voix amicale

DE CELINE. , 13;

« Ecoute; la foi conjui^ale

A l'usage doit obéir;

Mais à présent il faut, ma chère.

Expier ta nuit, et subir

Une pénitence légère. »

Le houx piquant arme sa niaiu;

Son épouse répand des larmes,

Et les larmes coulaient en vain ;

Aux fouets Morphel soustrait ses charmes.

Voici l'Inde; spectacle affreux!

Que veulent ces coquins de Brames D'un bûcher excitant les flammes, Et ce peuple abruti par eux?

« La victime est jeune et jolie,»

Répète Céline attendrie; « Je la plains, et l'usage a tort.

On doit pleurer un mari mort.

Et sans lui , détester la vie ; Mais le suivre? c'est par trop fort. »

Vers Ceilan l'orage la pousse.

La loi dans cette île est très douce.

Et deux maris y sont permis.

Céline plaît à deux amis.

Entre eux ils disent : « Femme entière Pour chacun de nous est trop chère , Partageons; à son entretien Alors suffira notre bien.

Si l'épouse est active et sage.

Les soins, les comptes du ménage.

Par elle seront mieux réglés :

Les garçons toujours sont volés. »

Que fait Céline? Une folie.

Mais l'amour jamais en Asie

Ne se file; point de délais;

Et voilà nos deux Chingulais

Mariés par économie.

La beauté partout a des droits :

Pour Céline le premier mois

Fut neuf et vraiment admirable ,

Le second seulement passable,

Le troisième assez misérable.

Le quatrième insupportable,

« J'aurais dû prévoir ces dégoûts, »

Dit-elle ; « quel sot mariage!

L'homme qui consent au partage

N'est point amant, pas même époux.

Au public je parais heureuse :

J'ai de beaux schalls, un bel écrin,

Et dans mon léger palanquin

Je sors brdlante et radieuse;

Je suis maîtresse à la maison ;

Mais toujours seule : ma raison

Sait juger les lois politiques^

Et les abus enracinés,

Dans les états bien gouvernés.

Il n'est point de filles publiques. »

DE CÉLINE. i39

Passons-lui cet arrêt léger.

Ne fût-ce que pour abréger. '

Jeune femme que l'on offense

Trouve aisément à se venger;

Mais quoique juste, la vengeance

Pour elle n'est pas sans danger.

Chez leur épouse avec mystère

Les deux amis entrent un soir.

Que veulent-ils? Le froid devoir

A la beauté pourrait-il plaire?

Au devoir ils ne pensent guère,

A quoi donc? vous l'allez savoir.

L'un d'opium tient un plein verre.

L'autre un lacet; il faut choisir. •

« Non, » répond-elle, « il faut partir, m

Elle part, vole, voit l'Afrique, Passe le brûlant équateur, Et chez un peuple pacifique Trouve l'amour et le bonheur.

Est-il de bonheur sans nuage?

Son amant l'observe de près.

Il craint, et fidèle à l'usage, Il s'adresse à l'aréopage.

Composé de vieillards discrets.

En pompe on vient prendre Céline, Et dans le temple on la conduit. '

Blanche et triste y sera sa nuit : ^

De l'inconstance féminine

i4o LE VOYAGE

L'ange correcteur descendra.

Et Céline s'en souviendra.

En effet, il vient; notre belle,

Tombant sous sa robuste main ,

Frissonne, et la verge cruelle

Va punir un crime incertain :

Du pays c'est l'usage étrange.

Mais par un miracle imprévu ,

Un éclat soudain répandu

Remplit le temple; voilà l'ange

Qui s'échappe sans dire un mot ;

Et Céline crie aussitôt :

« Quoi? c'est mon amant? Quel outrage!

Quelle ruse! Quoique sauvage,

Ma foi, ce peuple n'est point sot.

— Fuyez, le danger peut renaître.

On parle d'un peuple voisin ;

Chez ce peuple la loi peut-être

Vous accorde un plus doux destin :

Il faut tout voir et tout connaître.»

Elle arrive et sourit d'abord.

Point de princes, mais des princesses

Dont les refus ou les caresses

De leurs époux règlent le sort.

L'époux n'a qu'un mince partage.

De sa femme empruntant l'éclat,

Prince sans cour et sans état,

Il plaît, c'est son seul apanage;

DE CÉLINE. i4i

Amour éternel et soumis,

C'est sa dette; de par l'usage,

A l'épouse tout est permis ;

A l'époux rien; veillé par elle,

S'il s'avise d'être infidèle ,

Le voilà déprincipisé,

Battu , proscrit et méprisé.

Vous soupirez, belle Céline?

Qu'avez- vous donc? Je le devine.

Il faut un trône à la beauté ;

Qu'elle règne, c'est son partage;

Mais ce principe clair et sage

Par les poètes adopté,

Et dans les diansons répété, :^

N'a point encor changé l'usage :

L'usage est un vieil entêté.

« Ce pays, si j'étais princesse, »

Dit Céline, «me plairait fort;

Mais des autres femmes le sort.

Comme ailleurs, m'afflige et me blesse.

Que je hais la loi du plus fort ! »

Si la force, frondeuse aimable.

Est par fois injuste pour vous,

La loi du plus faible, entre nous,

Serait-elle bien équitable ?

Sur ce point on disputera ,

Et jamais on ne s'entendra.

Femme jolie est difficile.

Morphel, toujours preste et docile, La transporte plus loin, plus près, Je ne sais oii : clans cet asile Ses vœux seronL-ils satisfaits?

Un peuple immense l'environne; D'or et de myrte on la couronne; A

Avec pompe sur un autel '1

Un groupe amoureux là dépose ; /

A ses pieds qui foulent la rose ')

On brûle un encens solennel; 11

Les hymnes montent jusqu'au ciel :

« Jadis dans ses plus beaux ouvrages L'homme adora le créateur; . i

Mais du jour l'astre bienfaiteur ^S

Avait-il droit à tant d'hommage? q i;*W Femmes, nos vœux recounaissans Réparent cette longue injure; ,''(iiq -O » Doux chef-d'œuvre de la natur^,9nrlà3 Jid Reçois notre éternel encens, v-.uf. ;.Tfj «-icî/i « Messieurs, w dit-elle, « quel prodige! >'.) Chez les plus forts tant de raisbn, ■>( jiiij Tant de justice! Mais où suis-je2t:/.ol j;1 18 De ce pays quel est le nom?» .lo'l ii,i\ Jè3 Une voix lui répond : Princesse, [ i;h loi JuL Reine, impératrice, déesse, ' ')[|!-lifirîf'. Régnez sur un peuple d'amans. ..t-

Pour les hommes sont la tristesse, ;.aiuiJ^ L'espoir timide, les tom'mpns, O'^ tffdfi')'*!

DE CELINE. i/(3

La folle (;t jalouse tendresse, .,„-; . , Et l'esclavage des sermens; ;;;'; !•';?: Pour vous toujours nouvelle ivresse, Toujours nouveaux enchantemensi, jfo/ia'i Mêmes attraits, même jeunesse; Et les plaisirs pour votre Altesse . ....io^ En jours changeront leurs momensjtjfii'l >^ Elle est au pays des romans. »;;ji iiiBai'iiA /l Tout disparaît, et c'est dommage. .jj8 iii sQ Cet épisode du voyage T

Coûte à Céline quelques pleurs. - Pour la distraire, au loin son guijdê 'o^ -1, La promène d'im vol rapide, "ao'iq jnrAuAl. Dans un bois d'orangers en fléurs>,d oî[')ij(,) Qu'un vent doux rafraîchit sans cesse, ninl Elle entre et dit : « Lieux cnchanteur»;iJ Cl Où sont vos heureux possesseurs? «u; oviY Passe un Caffre avec sa maîtresse. -ut>*( ayQ Quelle maîtresse! Pour cheveux , . j oilofi/jlfl L'épaisseur d'une courte laine; Pour habit, des signes nombreux > jLl^.j. . Imprimés sur sa peau d'ébène; lii.iri' '8

Le front et le nez applatisy2i«nr .hviio. Des deux lèvres la boursoufïlure.

Bouche grande et les yeux petits,- otJo^ A; Un sein flottant sur la ceinture, ' '-

Bref, le fumet de la nature; Et ses gestes, trop ingénus;

i44 LE VOYAGE

Chez les CafTres telle est Vénus.

L'orgueil est par fois raisonnable :

Céline donc de sa beauté Prévoit l'effet inévitable, Et craint un viol effronté.

Touchantes, mais vaines alarmes!

A l'aspect de ces nouveaux charmes, L'Africain recule surpris , De la surprise passe aux ris , Et dit : « O l'étrange figure !

D'où vient cette caricatiu-e?

Ils sont plaisans, ces cheveux blonds, Flottant presque jusqu'aux talons. Quelle bouche! on la voit à peine.

Jamais sein, chez l'espèce humaine, D'une orange eut-il la rondeur?

Vive une molle négligence!

Des yeux bleus ! Quelle extravagance!

Blanche et rose? Quelle fadeur!

Va, guenon, cache ta laideur. »

Céline étouffant de colère , S'enfuit et ne pouvait mieux faire.

c( Ce pays , malgré son beau ciel , Malgré son printemps éternel.

De tous est le moins habitable. »

Elle dit : l'ange secourable De ces mots devine le sens ; Il l'enlève, et tandis qu'il vole.

DE CELINE. jO

Par quelques grains cVuu doux encens

Sa bienveillance la console.

Céline moins timide alors

Regarde son guide, soupire,

Et son trouble en vain semble dire :

« Pourquoi n'avez-vous pas un corps? »

Dans les plaines de la Svrio, Enfin la dépose Morphei.

Partout on rencontre Israël ; Israël la trouve jolie, La mène au marché de Damas, Et met en vente ses appas.

Auriez-vous donc un prix, Céline?

Un gros Turc arrive en fumant.

De la tête aux pieds l'examine.

Toujours fume, et dit froidement, «Est-elle vierge? — Non, Française.

— Combien? — Mille piastres. — Ah, juif!

— Grâce et gentillesse. — Fadaise.

— Le regard doux et fin. — Trop vif.

J'aimerais mieux une maîtresse D'esprit et de corps plus épaisse.

Mais passons sur ce dernier point :

Du repos, un mois d'épinettes.

Et de baume force, boulettes.

Doubleront ce mince embonpoint.

Trois cents piastres. — Par le prophète. Je suis des juifs le plus honnête,

lO

Et je veux au fond des enfers

Tomber vivant — Point de blaspliôme;

Adieu. — Cinq cents? — Trois cents, et même.

— Allons, prenez-la; mais j'y perds. »

L'autre paie, à regret peut-être,

Et lentement s'éloigne; on maître

A sa porte il frappe trois coups :

Aussitôt se meuvent et crient

Serrures, barres et verroux.

Pauvre Céline, où tombez-vous!

Trois rivales? elles sourient,

Mais de dépit , et le courroux

S'allume dans leurs yeux jaloux.

L'injure peut-être allait suivre;

Le Mustapba, sans s'émouvoir,

D'un mot les rend à leur devoir :

« Paix et concorde, ou je vous livre

Au fouet du vieil eunuque noir, w

En vain leur fierté mécontente

Fit valoir ses droits au mouchoir ;

Il fallut à la débutante

Céder le rôle et le boudoir.

Point de premier acte en Turquie?

La Française y tenait un peu;

IjC Musulman siffle son jeu ,

Et se fache; la comédie

Devient drame, et puis tragédie.

Céline donc pour dénoûment ,

DE CÉLINE. i47

Prend un stylet de diamant,

Le laisse échapper, le relève.

S'éveille avant le coup fatal,

Et s'écrie : « Ah ! c'est toi , Dorval !

Après je te dirai mon rêve.»

Malgré quelques légers dégoiits ,

Mesdames, demeurez en France.

Le pays de la tolérance

Est-il sans agrémens pour vous?

Trop souvent un épais nuage

Obscurcit le ciel des amours ,

Et sur l'hymen gronde l'orage;

Mais si vous donnez les beaux jours,

Convenez-en, presque toujours

Les tempêtes sont votre ouvrage :

Quelle imprévoyance, et par fois

Quelle erreur dans vos premiers choix!

L'ennui peut paraître incommode :

Le mot de mœurs est à la mode,

La moralité vous poursuit ;

En prose, en vers, même en musique,

Sans goût, sans cause, on vous critique,

Sans fin, sans trêve, on vous instruit;

Maint vieux libertin émérite.

Maint petit rimeur hypocrite,

Maint abonné dans maint journal,

De vos plaisirs, de vos parures,

De vos talens, de vos kctures,

i48 LE VOYAGE DE CÉLINE.

Se fait contrôleur-général :

Eh bien I à tout cela quel mal ?

Do vous ces gens n'approchent guère.

Et vous ne lisez pas, j'espère ^ ''^ '- ^■^

Ud sot qui croit être moral.

Cessez donc vos plaintes, Mesdames.

L'infaillible Eglise jadis

A vos corps si bien arrondis

Durement refusa des âmes ;

De ce Concile injurieux

Subsiste encor l'arrêt suprême ;

Qu'importe, vous charmez les yeux.

Le cœur, les sens, et l'esprit même;

Des âmes ne feraient pas mieux.

ifiifîM

Vous trompiez donc un amant empressé,

Et c'est en vain que vous m'aviez laissé

D'un prompt retour l'espérance flatteuse?

De nouveaux soins vous fixent clans vos bois.

De cette absence , bêlas trop douloureuse ,

Vos écrits seuls me consolent par fois :

Je les relis , c'est ma plus douce étude.

N'en doutez point; dès les premiers beaux jours;

Porté soudain sur l'aile des Amours ,

Je paraîtrai dans votre solitude.

Seule et tranquille à l'ombre des berceaux,

Vous me vantez les charmes du repos,

Et les douceurs d'une sage mollesse;

Vous les goûtez, aussi votre paresse

Du soin des fleurs s'occupe uniquement.

Ce doux travail plairait à votre amant ;

Flore est si belle, et surtout au village!

Fixez chez vous cette beauté volage :

Mais ses faveurs ne se donnent jamais;

Achetez donc et payez ses bienfaits.

ija

Des Aquilons connaissez l'influence, Et de Phœbé méprisez la puissance.

On vit jadis nos timides aïeux L'inteiTocrer d'un regard curieux; Mais aujourd'hui la sage expérience A détrompé le crédule mortel , Sur nos jardins Phœbé n'a plus d'empire. De son rival l'empire est plus réel; C'est par lui seul que tout vit et respire; Et le parterre où vont naître vos fleurs Doit recevoir ses rayons créateurs.

Du triste hiver Flore craint la présence; C'est au printemps que son rjègne commence. Voyez-vous naître un jour calme et serein ? Semez alors, et soyez attentive; Car du Zéphyr le souffle à votre main Peut dérober la graine fugitive.

De sa bouté l'eau doit vous assurer.

En la noyant, celle qui , trop légère.

Dans le cristal ne pourra pénétrer.

Sans y germer, vieillirait sous la terre.

L'oignon préfère un sol épais et gras; Un sol léger suffît à la semence; Conflez-lui votre douce espérance.

Et de vos fleurs les germes délicats.

LES FLEURS. i53

Mais n'allez point sur la graine étouffée

Accumuler un trop pesant fardeau;

Et, sans tarder, arrosez-la d'une eau :.;

Par le soleil constamment échauffée, criaviuiioil

Craignez siurtout que l'onde en un moment

N'entraîne au loin la graine submergée.

Pour l'arrêter qu'une paille alongée

D'un nouveau toit la couvre également.

Par ce moyen vous pourrez aisément

Tromper l'effort des Aquilons rapides ^

Et de l'oiseau les recherches avides.

N^osez jamais d'une indiscrète main

Toucher la fleur, ni profaner le sein , je»:» %iJo^i

Que chaque aurore humecte de ses larmes ;

Le doigt ternit la fraîcheur de ses charmes.

Et leur fait perdre un tendi^e velouté,

Signe chéri de la virginité. ; iiîsduicT

Au souffle heureux du jeune époux de Flore

Le bouton frais s'empressera d'éelore, : ijjr;^. ;;;j

Et d'exhaler ses plus douces odeurs : - >.'^ anfifl

Zéphire seul doit caresser les fleurs. 'v.-'uJ, .

Le tendre amant embellit ce qu'il touche. ; )

Témoin ce jour où le premier baiser

Fut tout-à-coup déposé sur ta bouchev'* ;.':*,,,('> [

Un feu qu'en vain tu voulais apaiser ; - «

Te colora d'une rougeur nouvelk*;

Mes yeux jamais ae te virent si belle. Mais qu'ai-je dit? devrais-je à mes leçons Dos voluptés entremêler l'image?

Réservons-la pour de simples chansons, Et que mon vers désormais soit plus sage.

Do chaque fleur connaissez les besoins.

Il est des plants dont la délicatesse De jour eu jour exige plus de soins.

Aux vents cruels dérobez leur faiblesse ; Un froid léger leur donnerait la mort.

Qu'un mur épais les défende du nord ; Et de terreau qu'une couche dressée Sous cet abri soit pour eux engraissée. Obtenez-leur les regards bienfaisans Du dieu chéri qui verse la lumière.

J'aime surtout que ses rayons naissans Tombent sur eux ; mais par un toit de verre De CCS rayons modérez la chaleur ; Un seul suffit pour dessécher la fleur. Dans ces prisons retenez son enfance, Jusqu'au moment de son adolescence.

Quand vou« verrez la tige s'élever, Et se couvrir d'une feuille nouvelle, Permettez-lui quelquefois de braver Les Aquilons moins à craindre pour elle; Mais couvrez-la quand le soleil s'enfuit.

LES FLEURS. i55

Craignez toujours le souffle de la nuit, Et les vapeurs de la terre exhalées ; Craignez le froid tout-à-coup reproduit.

Et du printemps les tardives gelées.

Malgré ces soins, par fois l'on voit jaunir Des jeunes fleurs la tig« languissante.

Un mal secret sans doute la tourmente ; La mort va suivre, il faut la prévenir. D'un doigt prudent découvrez la racine ; De sa>langueur riecherchez l'origine; Et, sans pitié, coupez avec le fer L'endroit malade ou blessé par le ver.

De cette fleur l'enfance passagère De notre enfance est le vivant tableau; J'y vois lessoins qu'un fils coûte à samère^ Et les dangers qui souvent du berceau Le font passer dans la nuit du tombeau. Mais xjuelquefois la plus sage culture Ne peut changer ce qu'a fait la nature. Ni triompher d'un vice enraciné. Ce fils ingrat, en avançant en âge, Trompe souvent l'espoir qu'il a donné; Ou, par la mort tout-à-coup moissonné.

Avant le temps il voit le noir rivage. Souvent aussi l'objet de votre amour, La tendre fleur se flétrit sans retour. Par fois les flots versés pendant l'orage Dans vos jardins porteront le ravage,

loC LES FLEURS.

Et sans; i)itié TAqUilou furiuU:fc:j ! •iC'ir.'kl

Koii versera leurs trésors, à yosly^jujc.iijyjsv ^-Aïd Mais quaud dlris lecharpuî colorée >! xoiin'uv.'J S'arrondira sous la voûte des cieux, ni^q ub j.; Quand, yççi^ Vierre? près de Florq éjjlo-iée.-igli;!^! Le papillon recommencer ses jeux, ;, ifjficnj 80(1 Sur leurs besqins interrogez vos plantes, 'nrn nlJ Et répares; le ravage, des iïiux. , . . jni ui Avec un^rdA^^uflde, lég^gteameaiix, !^io[> kïj'- Vous soutieu<ire>i leurs tjgQS chancqlaoû'tcls.i

j?>t oi îio/u xaquuL», ^uuiq aiitte ^ Jil

•> • A i,,», hr.::-Ad i. .j o!ji;1i;ui jLû'i!j£il*'d Ces nouveaux soiijsy. partagés avëei\îoUsviJi>'J aCi Amuseront. monj oisive paresse. >rn^ no ;;iîoff y(l Mais ces travaux, 6 ma jeune maîtresse,. ;- Seront mêlés à des travaux plus dGU3ç.;ncl3 èAid Vous m'entendez , et rougissez peut-être; I

Le jour approche où nos jeux vont reiiaîjtre. .>1^. llatez ce jourdesiré si long-temps, (■> jrj'^fj oV Dieu du repos, dieu des plaisirs tranquilles, Dieu méconnu dans l'enceinte. des villes; Eixez enfin mes désirs inconstans, ;;. tqufo j. Et terminez ma recherche imprudente.: 1 v^-c» ^ .'(J Pour être heureux i, il ne faut qu'une àmaate// L'ombre des bois, les fleurs et lie printemps, ■i-i

.moi-ïi-aiy..: j'nhjà-oaiiyju ;nbiiyJ i; f Printemps chéri, doiix matîn delhiinéà^lôivj'i ( '.onsole-nous de Tennui des hivers.; ; ' ni''-r

LES FLEURS. iSj

Reviens enfin, et Flore emprisonnée

Va de nouveau s'élever dans les airs.

Qu'avec plaisir- je compte tes richesses!

Que ta présence a de charmes pour moi!

Puissent mes vers , aimables comme toi,

En les chantant te payer tes largesses!

Déjà Zéphire annonce tbn retour.

De ce retour modeste avant-courrière,

Sur le gazon la tendre primevère

S'ouvre, et jaunit dès le premier beau jour.

A ses côtés la blanche pâquerette

Fleurit sous l'iierbe, et craint de s'élever.

Vous vous cachez, timide violette ,

Mais c'est en vain; le doigt sait vous trouver;

Il vous arrache à l'obscure retraite

Qui recelait vos appas inconnus ;

Et destinée aux boudoirs de Cythère,

Vous renaissez sur un trône de verre ^

Ou vous mourez sur le sein de Vénus.

L'Inde autrefois nous donna l'anémone.

De nos jardins ornement printanicr. Que tous les ans , au retour de l'automne, Un sol nouveau remplace le premier, Et tous les ans, la fleur reconnaissante Reparaîtra plus belle et plus brillante. Elle naquit des larmes que jadis

Sur un amant Vénus a répandues.

Larmes d'amour, vous n'êtes point perdues;

Dans cette fleur je revois Adonis.

Dans la jacinthe un bel enfant respire; J'y reconnais le fils de Piérus :

Il cherche encor les regards de Phébus ; Il craint encor le souffle de Zéphire.

Des feux du jour évitant la chaleur,

Ici fleurit l'infortuné Narcisse.

Il a toujours conservé la pâleur

Que sur ses traits répandit la douleur :

Il aime l'ombre à ses ennuis propice ;

Mais il craint l'eau qui causa son malheur.

N'oubliez pas la brillante auricule;

Soignez aussi la riche renoncule,

Et la tulipe, honneur de nos jardins:

Si leurs parfums répondaient à leurs charmer^,

La rose alors, prévoyant nos dédains ,

Pour son empire aurait quelques alarmes.

Que la houlette enlève leurs oignons

Vers le déclin de la troisième année,

Puis détachez les nouveaux rejetons

Dont vous verrez la û"e environnée.

LES FLEURS. j^g

Ces rejetons fleuriront à leur tour , Donnez vos soins à leur timide enfance; De vos jardins elle fait l'espérance, Et vos bienfaits seront payés un jour.

Voyez ici la jalouse Clytie Durant la nuit se pencher tristement, Puis relever sa tête appesantie , Pour regarder son infidèle amant.

Le lis , plus noble et plus brillant encore , Lève sans crainte un front majestueux; Roi des jardins , ce favori de Flore Charme à-la-fois l'odorat et les yeux.

Mais quelques fleurs chérissent l'esclavage. L'humble genêt , le jasmin plus aimé.

Le chèvre-feuille, et le pois parfumé, Cherchent toujours à couvrir un treillage. Le jonc pliant sur ces appuis nouveaux Doit enchaîner leurs flexibles rameaux.

L'iris demande un abri solitaire ; L'ombre entretient sa fraîcheur passagère. Le tendre œillet est faible et délicat ; Veillez sur lui : que sa fleur élargie Sur le carton soit en voûte arrondie.

Coupez les jets autour de lui pressés;

i6o LES fleurs:

N'en laissez qu'un ; la tige en est plus belle. Ces autres brins, dans la terre enfoncés, Vous donneront une tige nouvelle, Et quelque jour ces rejetons naissans Remplaceront leurs pères vieillissans.

Aimables fruits des larmes de l'Aurore , De votre nom j'embellirai mes vers; Mais quels parfums s'exbalent dans les airs? Disparaissez, les roses vont cclore.

Lorsque Vénus , sortant du sein des mers, Sourit aux dieux charmés de sa présence, Un nouveau jour éclaira l'univers :

Dans ce moment la rose prit naissance.

D'un jeune lis elle avait la blancheur; Mais aussitôt le père de la treille De ce nectar dont il fut l'invcntonr Laissa tomber vmc goutte vermeille , Et pour toujours il changea sa^ couleur. De Cythérée elle est la fleur chérie.

Et de Paphoselle orne les bosquets; Sa douce odeur, aux célestes banquets , Fait oublier celle de l'ambroisie; Son vermillon doit parer la beauté; (^'est le seul fard que met la volupté. A cette bouche où le sourire joue

LES FLEURS. i(h

Son coloris prête un chaniu; divla; Elle se mêle aux lis d'un joli sein; De la pudeur elle couvre la joue, Et de l'Auroie elle rougit la main.

Cultivez-la cette rose si belle ;

Vos plus doux soins doivent être pour rllo.

Que le ciseau dirigé par vos doigts

Légèrement la blesse quelquefois.

Noyez souvent ses racines dans l'onde.

Des plants divers faisant un heureux clioix,

Préférez ceux dont la tige féconde

Renaît sans cesse, et fleurit tous les mois.

Songez surtout à ce bosquet tranquille

Oii notre amour fuyait les importuns ;

Conservez-lui son ombre et ses parfums :

A mes desseins il est encore vitile.

Ce doux espoir, dans mon cœur attristé,

Vient se mêler aux chagrins de l'absence.

Ahi m(>s ennuis sont en réalitc' ,

Et mon bonheur est tout en espérance!

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