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OEuvres choisies de A. Rivarol. Avec une préf

Il n'y a pas longtemps que le peuple se réjouissait de cette maxime qu'i'/ ne peut y avoir d'impôt sans enregistrement : c'était là le bouclier de la fortune et de la liberté publiques.

Cependant il pouvait arriver que les rois ne fussent jamais las d'imposer, et les parlements d'en- Rivarol. II. 1

registrer. La puissance judiciaire et la puissance executive pouvaient se liguer pour composer entre elles le pouvoir législatif; et c'est ce qu'on a vu pendant des siècles, et ce que l'on verrait encore si, contre toute espérance, les parlements ne s'étaient pas plus tôt lassés d'enregistrer que les peuples de payer. Poussés à bout par les importunités d'un ministère nécessiteux, les corps de magistrature s'avisèrent tout à coup d'avouer qu'ils n'avaient pas le droit d'enregistrer des impôts non consentis par la nation, et de s'accuser eux-mêmes, par cet aveu tardif, d'avoir été jusque-là des tuteurs infidèles qui avaient abusé de la longue enfance de leurs pupilles.

Ce ne fut que vers les premiers jours de l'an 1 788 qu'on osa pour la première fois dire publiquement en France que, si le gouvernement ne pouvait se passer de secours, il ne pouvait se passer non plus du consentement de ceux qui les donnent : ce qui établissait la nécessité prochaine d'une assemblée nationale et l'espoir d'une constitution.

M. l'archevêque de Sens, élevé par les philosophes, aurait hâté l'une et l'autre s'il ne se fût moins occupé de profiter de l'aveu des parlements que de les en punir. Il ne voulut pas voir qu'il fallait renvoyer la vengeance à la nation ellemême, et c'est là sans doute le reproche le plus

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grave qu'on puisse lui faire : car cet aveu du parlement de Paris, qui prouvait jusqu'à quel point les corps de magistrature étaient coupables, jetait en même temps les germes d'un si grand bien e.t coupait racine à tant de maux que les corps judiciaires restaient pour jamais absous aux yeux du peuple, si on ne les eût depuis accusés de s'être repentis '.

M. de Brienne ne pouvait lutter à la fois contre la masse des parlements et contre le défaut d'argent. Voilà surtout par où il périt, et les mains qui le précipitaient élevèrent M. Necker. C'est ici qu'il faut s'arrêter un moment.

La nation française étant agricole et commerçante, il semble que la mesure.de sa puissance ne devrait être que dans la proportion des impôts avec sa richesse; et elle y serait en effet si le gouvernement, tel qu'un véritable père de famille, eût

I. Pour expliquer les variantes des parlements, ou, pour mieux dire, du parlement de Paris, il faut observer que le plus grand nombre de ses membres a placé des fonds considérables chez le roi; de sorte que cette compagnie se trouve toujours située entre ses revenus et ses principes. L'esprit de corps et l'esprit d'intérêt l'agitent tour à tour depuis que sa fortune est liée aux opérations fiscales de l'Etat; et ce qui mérite réflexion, c'est que les autres parlements, imitateurs et martyrs de celui de Paris, ont voulu tomber avec lui d'une chute commune pour des intérêts différents.

donné aux moissons le temps de mûrir, et aux revenus publics celui d'arriver au fisc. Mais ce gouvernement, toujours pressé de jouir, toujours dans la détresse, aliéna ses droits, vendit ses revenus, mangea son avenir, et, par une foule d'opérations et d'anticipations forcées, jeta dans son propre sein les fondements d'une puissance ennemie qui le dévore. Depuis cette époque, la France a toujours eu un gouvernement, mais ce gouvernement a eu des maîtres : l'autorité n'est plus indépendante, et il est aujourd'hui vrai de dire que nous sommes régis par des esclaves. L'agiotage, armé de ses pompes aspirantes et foulantes, fait hausser et baisser les effets royaux, qui sont devenus les effets publics.

Ce jeu rapide attire les regards du peuple, suspend ses facultés, et maîtrise les opinions dans la capitale. Le ministère, attaché comme Ixion à cette fatale roue et contraint d'en suivre les mouvements, ne peut plus s'arrêter qu'il ne soit dans l'alternative de renoncer à ses engagements ou à ses revenus Tout ministre des finances est donc nécessairement plus ou moins banquier. Celui qui l'est le plus est réputé plus grand ministre : d'où résulte cette étonnante vérité que l'homme de la banque est aussi l'homme de la nation.

En vain dira-t-on que les agriculteurs et les commerçants n'ont que faire des agioteurs et de

leurs jeux ; que la nation est étrangère à ces orages, et que la banque entière peut périr sans intéresser le salut de la France. Paris vous crie aussitôt par cent mille bouches que le crédit public, le salut de l'Etat et surtout l'honneur français, sont inséparables. En effet, telle est la destinée d'une capitale où presque tous les sujets sont créanciers du maître : il faut qu'elle périsse ou qu'elle épuise le gouvernement; et ce gouvernement, qui est esclave comme tout débiteur, s'agite dans ses fers, distribue à ses vampires impôts sur impôts, emprunts sur emprunts, et ne s'arrête qu'à toute extrémité, entre la banqueroute et les Etats généraux. C'est où nous en sommes. Le gouvernement supplie la nation de le cautionner envers la capitale, envers elle-même, et M. .Necker est devenu le médiateur d'un si grand traité.

Cet ouvrage difficile est l'objet des Etats généraux ; mais il n'est pas le^ premier à leurs yeux. Les province?-, qui savent que le gouvernement et la capitale ne peuvent se sauver sanselles, et qui ne gagneront à soutenir Paris qu'une gloire onéreuse, ont demandé pour prix de leurs sacrifices une constitution ; elles ont transigé comme la générosité, c'est-à-dire qu'elles ont voulu que le bien de tous, qu'un bonheur sans fin et sans bornes, fût le prix du bien passager qu'elles allaient faire.

Tel est en effet le but des États généraux ;

d'abord la constitution, et ensuite la garantie de la dette publique.

Personne n'a mieux senti que M. Necker qu'on ne pouvait intervertir l'ordre de ces deux opérations sans renverser les idées et les espérances nationales '. Aussi, quand ce ministre prit le gouvernail des finances, vers la fin du mois d'août 1788, parut-il fort peu touché des applaudissements des agioteurs et des banquiers. C'est en vain que la rueVivicnne illumina : M. Necker, ne voyant que l'ivresse de leur joie, se rappela que Sully, qui n'était que l'ami du peuple et du roi, n'avait pas excité cette fièvre et ces transports ; il sentit que, s'il avait pu s'occuper de l'agriculture, comme Sully ou comme Colbert, la rue Vivienne n'aurait pas illuminé ; que ses honneurs auraient été, comme ses bienfaits, paisibles et lointains ; et, se transportant enfin dans d'autres conjonctures, il prévit que, s'il était un jour assez heureusement situé pour écraser l'hydre de l'agiotage, il pourrait bien s'attendre aux imprécations de ce même Palais-Royal dont il est aujourd'hui l'idole, et ne chercher des bénédictions que dans les provinces, qui sont pour le mérite une sorte de postérité vivante.

1 . Le contraire est arrivé : il a fallu s'occuper des finances avant d'avoir fait la constitution.

Fidèle à ses idées, et content d'influer pai sa présence sur le cours des effets publics, M. Necker abandonna les détails du contrôle à un commis habile, et ne s'occupa que des Etats généraux et de la constitution.

Mais, avant que les Etats généraux pussent constituer la France, il fallait les constituer euxmêmes, et il se présentait à ce sujet une grande question. Fallait-il suivre l'usage ancien? et cet usage avait-il été toujours le même?

On trouva d'abord qu'à dater de Philippe le Bel, époque où le tiers état fut admis pour la première fois aux Etats généraux, et le gros de la nation compté pour quelque chose ; on trouva, disje, que, depuis cette grande époque jusqu'aux .états de 1614, on avait beaucoup varié sur le nombre de voix accordées au tiers ; mais que cet ordre, qui avait toujours eu un peu plus de voix que les deux autres ordres en particulier, n'en avait jamais eu autant que les deux autres réunis. « Fallait-il donc que le tiers état n'eût que le tiers des voix dans l'Assemblée nationale? Fallait-il que le tiers état eût la moitié des voix aux Etats généraux? » Voilà l'intéressant problème qui agita les esprits, et c'est pour le résoudre que M. Necker engagea Sa Majesté à convoquer les notables.

Cette décision devait avoir des suites si importantes que le tiers état, ne voulant pas s'en fier

uniquement aux notables, discuta lui-même avec chaleur ce point fondamental. Les écrits pullulèrent de toutes parts, et les conversations n'eurent pas d'autre aliment. Mais, comme en France on est toujours ou noble ou roturier, et qu'il n'y a pas de milieu, on ne savait à qui entendre. Chacun, dans cette cause, était juge et partie. Quelques philosophes seulement, se prétendant aussi étrangers aux sottises sociales que les sauvages du nouveau monde, entreprirent de fixer les idées sur cette grande question. Ils prouvèrent d'abord, et fort aisément, que tout homme est citoyen avant d'être gentilhomme ou prêtre ; que la prêtrise est une profession, et non un ordre politique; que les privilèges pécuniaires sont injustes et odieux; enfin que le tiers état formerait à lui seul une nation sans les nobles ; et que les nobles et les prêtres, sans le tiers, n'oseraient en avoir même la prétention ; mais, comme ils partaient du droit naturel pour en venir à l'étal où nous en sommes, et de l'état de pure nature pour arriver à nos usages, ils ne furent bien entendus que de ceux qui ont tout à gagner à l'abolition des usages et des formes.

Les passions ont une raison, et l'intérêt une logique, dont la philosophie ne se défie pas assez. Les nobles alléguèrent qu'il fallait partir de l'état des choses, et non d'une supposition métaphysi-

que; ils observèrent que les Français n'étaient pas des sauvages qui s'assemblent pour se former en nation, mais une nation qui cherche à réformer ses abus ; que cette nation a prospéré sous le même gouvernement pendant plus de douze siècles ; qu'elle s'assemble en États généraux, c'està-dire que les trois ordres, dont elle est composée de temps immémorial, vont s'assembler pour remédier à de grands maux et produire de grands biens, mais non pour s'immoler, se dénaturer ou se confondre : ce qui arriverait pourtant si le tiers état avait à lui seul autant de voix que les deux autres ordres ensemble. Et en même temps, pour affaiblir les réclamations de la philosophie et du tiers, la noblesse et le clergé offrirent au roi le sacrifice de leurs privilèges pécuniaires, et ne se réservèrent que de vains honneurs et de frivoles distinctions dont les philosophes du tiers état ne pouvaient se montrer jaloux.

En même temps les princes se déclarèrent. Monsieur, le comte d'Artois, le prince de Condé, le duc de Bourbon et le prince de Conti se déclarèrent pour le droit de la noblesse. Le duc d'Orléans seul se déclara hautement pour le tiers état, et fît écrire par l'abbé Sièges des instructions publiques à ses bailliages. Ces instructions frappèrent les bourgeois du plus fol enthousiasme, et la cour et les bons esprits du plus grand effroi. On

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entrevoyait dans ce petit ouvrage le germe de toutes les révolutions dont nous sommes aujourd'hui les victimes.

C'est au milieu de ces discussions que les notables opinèrent pour l'égal partage des voix entre les trois ordres ; mais aussitôt le gouvernement, sur le rapport du ministre des finances, prononça que le tiers aurait à lui seul autant de voix que la noblesse et le clergé réunis, c'est-à-dire la moitié des voix, aux États généraux. On régla en même temps que la convocation se ferait dans les bailliages en raison de leur population, et que les députés de la nation aux États généraux seraient au moins au nombre de mille.

Les hommes qui pensent prévirent dès lors que la noblesse et le clergé voudraient opiner par ordre pour conserver leur veto et n'être pas réduits à être de simples figurants aux États généraux, et que le tiers état voudrait opiner par tête afin de jouir de la nouvelle existence qu'il venait d'acquérir : de sorte qu'il était apparent que les uns et les autres ne s'entendraient jamais. On vit, et on dit tout haut, que la noblesse et le tiers passeraient bientôt d'une simple différence d'opinion à une scission ouverte ; on vit, et on dit tout haut, que le gouvernement avait posé un problème insoluble, et que cette disposition sécherait dans leur germe les fruits qu'on attendait d'une

assemblée nationale. Les cahiers des bailliages qu'on publiait successivement confirmèrent ces tristes présages. Les uns étaient pour la délibération par ordre, les autres pour la délibération par tête, mais tous également impératifs.

Puisque la nation était prête à tout, pourvu qu'elle obtînt enfin une constitution, quelques personnes auraient désiré, ou que le roi eût aboli tout à fait l'ancienne forme de convocation par ordres, comme gothique et née dans des siècles barbares que nous méprisons, ou qu'il l'eût conservée dans son entier. La méthode adoptée réunissait les inconvénients des deux partis. État de choses vraiment déplorable, que celui où les contradictoires sont également fondés, et les moyens raisonnables également rejetés! Quoi qu'il en soit, les députés arrivèrent des provinces, et le roi ouvrit les Etats généraux à Versailles, le 5 mai 1789, dans une salle construite à cet effet.

Le discours de Sa Majesté était noble et mesuré : le roi s'y déclarait le défenseur des principes de la monarchie et le premier ami de son peuple. Le discours de M. le garde des sceaux était purement oratoire ; mais celui de M. le directeur général des finances attira d'autant plus les attentions qu'il trompa mieux toutes les conjectures. Ce ministre observa aux trois ordres que le roi qui les assemblait aurait pu ne pas les assembler ; que le dé-

ficit dont on faisait tant de bruit, il y avait mille petits moyens de le combler ; et qu'un roi de France avait surtout de grandes facilités pour gagner les représentants de la nation, si on délibérait par tête. Il développa éloquemment toutes les difficultés qui résultaient des Etats généraux ; et, pour ne pas attenter à leur liberté, il leur laissa l'invention et le choix des moyens qui pouvaient les en tirer; enfin il pencha vers la délibération par ordre.

Cependant les trois ordres, qui s'étaient réunis en présence du roi, se hâtèrent de se séparer, et se retirèrent chacun dans sa salle, ou, pour mieux dire, il n'y eut que le clergé et la noblesse qui se retirèrent dans des salles à part : le tiers état resta dans la salle commune, en invitant les deux ordres à rester avec lui pour vérifier les pouvoirs en commun. Plusieurs jours se passèrent en invitations d'un seul côté, et en résistance des deux autres. Le tiers état sentait bien qu'il ne devait jamais se constituer ordre ou tierce partie des Etats généraux. Que lui importait en effet d'avoir obtenu la moitié des voix, si tant de voix ne devaient être comptées que pour une ? Ne rendait-on pas le bienfait du roi illusoire en insistant sur la distinction des ordres? D'ailleurs, il ne s'agissait pas encore de la grande délibération par ordre ou par tête, mais de la simple vérification des pou-

voirs. Ne fallait-il pas enfin que les députés se reconnussent entre eux avant de délibérer ensemble ou séparément?

No II

Ad Reipublicx finnandas vires sanandosque populos omnis nostra pergit oratio.

(Cic.j De Leg., lib. I.)

Afin donc d'éviter jusqu'au simple préjugé, jusqu'au soupçon qu'il se regardât comme ordre constitué à part, le tiers état s'intitula Communes, et dès ce jour un moyen sûr de lui déplaire aurait été de se servir de l'ancienne dénomination.

La noblesse, avec des intérêts différents, suivait une marche opposée : elle se déclara constituée le i i mai, après avoir vérifié ses pouvoirs. Mais le clergé marchait plus mollement ; il suspendait la vérification de ses pouvoirs, se regardait comme non constitué, et offrait sa médiation aux deux ordres. On nomma des commissaires dans les trois chambres, afin de concerter un plan de conciliation. Sa Majesté elle-même en fit dresser un, sous le titre d'ouverture, et l'envoya aux Etats généraux.

Ce plan de conciliation ne produisit que des contestations, des assemblées de commissaires, des adresses au roi, des députations, et rien de décisif. Les jours s'écoulaient, et l'œuvre de la restauration de la France n'était pas entamée. Quelques motions sur la cherté des grains et la misère des peuples, sur la validité de quelques élections, sur les règlements de police, etc., consumèrent des semaines entières.

On disait alors, en déplorant la perte du temps et le scandale de ces divisions, que le roi aurait pu les éviter, le jour même de l'ouverture des Etats généraux, en ordonnant aux trois ordres de commencer la vérification de leurs pouvoirs en sa présence. Car, observait-on, le roi n'a pu se croire ce jour-là aux Etats généraux : tous ces députés n'étaient encore pour lui que des voyageurs arrivés des différentes provinces de son royaume. Le premier mot de Sa Majesté pouvait être : Messieurs, qui êtes-vous? A cette question si naturelle, ils auraient répondu par l'exhibition de leurs pouvoirs, ce qui les eût forcés à se faire connaître au roi, et à se reconnaître entre eux. Voilà ce que pouvait faire le roi, puisqu'il est tout au moins souverain provisoire, comme on dit aujourd'hui, et que ses pouvoirs sont vérifiés depuis longtemps.

Tandis que les communes, retranchées dans leur force d'inertie, embarrassaient de leur conte-

nance et de leur masse les députés de la noblesse et du clergé, l'opinion publique prenait une marche très vive dans la capitale. La foule des curieux ne tarissait pas de Paris à Versailles. Mais la noblesse et le clergé, n'agitant que leurs intérêts particuliers, fermaient leur chambre à l'empressement des Parisiens1. La salle des communes,

i. Il faut observer que les curieux n'éprouvèrent pas tous la même sensation. Les uns, en sortant de la salle des communes, croyaient, comme Cinéas, avoir vu un consistoire de rois : la fermeté, l'esprit public, l'éloquence et la fermeté du tiers état, leur imposaient et les ravissaient. D'autres, plus en garde contre les séductions du premier coup d'ceil, se plaignaient du peu d'idées qu'on agitait, et de l'affluence des avocats qui parlaient. Ils prétendaient que, si on eût choisi des gens moins exercés à s'exprimer, on aurait entendu des choses plus substantielles, et que le fond l'aurait emporté sur les formes.

On peut répondre : i° que les hommes en se réunissant ne gagnent pas des idées, mais de la résolution et du courage ; ce qui est ici d'une tout autre importance. La supposition la plus favorable qu'on puisse faire pour une assemblée est de la comparer à une tète médiocrement bonne; encore celle-ci mettra plus de suite et de célérité dans ses plans; et cela parce qu'un homme est l'ouvrage de la nature, et qu'une assemblée est l'ouvrage des hommes. Tous les parlements réunis n'auraient pas fait l'Esprit des lois, et toutes les académies de France ne produiraient pas Alhalie. Et voilà sans doute pourquoi on dit de toute assemblée qu'elle est un corps et non un esprit; et, quand on parle de l'esprit de corps, on entend la plus mauvaise espèce des esprits.

2° On peut dire, pour disculper les avocats, qu'ils sont par état des êtres verbeux, forcés de cacher la disette des

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ouverte à toute la nation, l'associait pour ainsi dire à ses travaux et à son esprit, et on s'aperçut bientôt des effets de cette popularité. La capitale s'émut et fermenta ; le Palais-Royal devint le foyer des étincelles qui couvaient dans toutes les têtes, et il s'y forma comme une autre assemblée des communes qui, par la vivacité de ses délibérations, la perpétuité de ses séances et le nombre de ses membres, l'emportait sur l'Assemblée de Versailles. Ces nouvelles communes faisaient motions sur motions, arrêtés sur arrêtés ; elles avaient leur président et leurs orateurs : solemque suum, sua sidéra norunt. Et non seulement elles rivalisaient déjà avec les véritables communes, mais bientôt elles fraternisèrent. On vit arriver à Versailles leurs députés, et ces députés furent reçus et entendus dans la salle. La cour, étonnée en voyant ce parélie des États généraux, put s'écrier comme Penthée : Je vois deux Thèbes et deux soleils.

Dans peu le clergé et la noblesse se ressentirent de la commotion générale Un grand nombre de

idées sous l'abondance des mots, d'exagérer les petites choses et d'atténuer les grandes, d'écrire même et de penser à la grosse, comme ils le disent eux-mêmes.

Quand un avocat s'est fâché sur la mort d'un lapin et qu'il l'a traitée d'attentat, il ne sait plus que dire sur la mort de Henri IV.

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députés de Tune et de l'autre Chambre, rougissant de l'inaction où leur absence réduisait les États généraux, se préparèrent à venir faire la vérification de leurs pouvoirs dans la salle des communes. Une partie du clergé passa d'abord, et devait bientôt être suivie de la minorité de la noblesse. Les espérances de la nation s'accrurent par cet heureux événement, et avec elle les actions de la Bourse, puisque le malheur des temps, plus fort que la nature des choses, a rendu ces deux effets inséparables. L'agiotage se réjouit de la prospérité publique, comme un insecte de l'embonpoint des corps auxquels il s'attache',

Enfin, vers le milieu du mois de juin, les communes, lasses d'adjurer et de conjurer les deux ordres de venir se joindre à elles pour la vérification générale des pouvoirs; voyant d'ailleurs que le plan de conciliation proposé par le roi n'était pas accepté purement et simplement par la noblesse, crurent qu'il était temps de passer de l'attente à l'action, et qu'elles ne pouvaient différer davantage sans se rendre coupables envers la

i. Paris, étant enclavé dans les terres, n'a pu être une ville vraiment commerçante. Se<. manufactures à part, il y règne une industrie stérile qui se dévore elle-même, et qui est surtout remarquable dans les agioteurs ou brocanteurs d'effets publics et particuliers.

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nation. Elles invitèrent et sommèrent pour la dernière fois les deux ordres de venir se vérifier en commun; et on procéda aussitôt à la vérification des pouvoirs par l'appel des bailliages. Quelques nouveaux membres du clergé se joignirent aux communes dans cet intervalle; et on acheva la vérification des pouvoirs de tous les députés présents à l'assemblée. Alors, d'après une célèbre motion de M. l'abbé Sieyès, il résulta de cette vérification que « l'assemblée était déjà composée des représentants envoyés directement par les quatrevingt-seize centièmes de la nation; qu'une telle masse de députés ne pouvait rester inactive par l'absence de quelques classes de citoyens; qu'il n'appartenait qu'à elle d'interpréter et de représenter la volonté générale de la nation; qu'il ne pouvait exister entre le trône et une telle assemblée aucun pouvoir négatif; qu'en conséquence, la dénomination de représentants connus et vérifiés de la nation était la seule qui convînt à l'assemblée; et qu'il fallait commencer sans retard l'œuvre commune de la restauration, en conservant l'espoir de réunir les députés absents et de partager avec eux les travaux qui devaient procurer la régénération de la France. »

Après de longs et vifs débats, les communes, rejetant le titre de représentants connus et vérifiés de la nation, adoptant d'ailleurs la motion dans son

entier, se déclarèrent Assemblée nationale. Cette fameuse motion passa du 16 au 17 juin.

Aussitôt on prêta le serment; et, pour s'essayer, l'Assemblée nationale fit un premier acte de sou-* veraineté en déclarant que « les contributions, telles qu'elles se perçoivent aujourd'hui dans le royaume, n'ayant point été consenties par la nation, étaient illégales, et par conséquent nulles; mais elle déclara en même temps, pour ne pas bouleverser l'Etat, que les impôts et contributions, quoique illégalement établis et perçus, continueraient d'être levés de la même manière qu'ils l'avaient été précédemment, jusqu'au jour seulement de la première séparation de l'Assemblée, de quelque cause qu'elle pût provenir; passé lequel jour, l'Assemblée nationale entendait et décrétait que toute levée d'impôts qui n'aurait pas été nommément et librement accordée par elle cesserait entièrement dans toute l'étendue du royaume ». On mit aussitôt les créanciers de l'Etat squs la sauvegarde de la nation; enfin on nomma un comité des subsistances pour aviser et remédier aux causes de la disette qui afflige le royaume. Cette déclaration fut imprimée et envoyée dans les provinces.

Il serait difficile d'exprimer la sensation et les effets divers que produisit cette mémorable séance. D'un côté on versait des larmes de joie, on applaudissait arec ivresse. « Un seul jour, disait-on, a

détruit huit cents ans de préjugés et d'esclavage; la nation a repris ses droits, et la raison est rentrée dans les siens. » Le clergé et la noblesse pâlissaient, disparaissaient à tous les yeux, et le tiers état était devenu la nation.

D'un autre côté, on frémissait de la grandeur et des suites de cette entreprise du tiers état. « Non seulement, disait-on, la noblesse, le clergé, les usages et les droits, sont anéantis, mais la royauté elle-même est entamée. En Angleterre du moins les pouvoirs se balancent, mais ici l'Assemblée nationale va tout entraîner. »

La cour prit en effet de l'ombrage et même des mesures; et, si le tiers état'avait fait jusqu'ici des preuves de logique et des actes d'autorité, il eut bientôt besoin d'en faire de courage et de persévérance.

Les intentions de Louis" XVI sont si connues qu'on dit communément en Europe que, si la royauté est son état, la probité est son essence. Mais, quand la raison monte sur le trône, les passions entrent au conseil; et, quand il y a crise, les passions sont plus tôt averties du péril que la raison. Il fut donc très facile d'alarmer l'autorité; la cause de la noblesse et du clergé se trouva comme naturellement liée à celle du gouvernement; la marche de ces deux ordres avait été si modérée et presque si nulle, et celle du tiers si vive et si con-

séquente, que ceux-là n'avaient, disait-on, cherché qu'à conserver, et celui-ci qu'à détruire : la différence était de la défensive à l'offensive. Le roi parut craindre en effet que l'Assemblée nationale ne se mît entre son peuple et lui; en un mot, qu'elle ne se déclarât la nation, et c'est pourquoi il voulut intervenir lui-même entre la nation et l'Assemblée. Une séance royale fut indiquée pour le 23 juin, et, en attendant, la salle des États généraux fut fermée et entourée de gardes1. Sans doute que le gouvernement voulut, par cette précaution, ralentir un peu l'essor de l'Assemblée nationale, et se donner lui-même du temps et de l'espace; mais l'Assemblée, essentiellement active, se réfugia dans un jeu de paume, et honora ce lieu d'une longue séance, dont le résultat fut que, « dans les conjonctures alarmantes où se trouvaient

i. Cette précaution était due en partie au projet qu'on avait depuis quelque temps d'enlever les gradins, et de fermer les travées dont la salle était entourée, et où le petit peuple se rendait en foule. On a beaucoup raisonné sur cet acte d'autorité, et l'Assemblée nationale y parut sensible ; mais elle aurait dû sentir qu'il lui fallait plutôt une galerie d'auditeurs qu'une cohue de spectateurs; que ce petit peuple, en quittant ses ateliers pour venir regarder des motions, s'échauffait de jour en jour, s'ameutait autour de la salle, et, hors d'état de juger les questions, était toujours prêt à lapider ceux qui n'étaient pas notoirement pour le tiers état : ce qui pouvait gêner les suffrages de ceux qui aiment un peu la vie.

les députés de la nation, il fallait se jurer qu'on se regardait comme à jamais inséparables, et qu'on se réunirait dans tous les lieux où on en aurait la possibilité. » Chacun prêta le serment, et cette conjuration en faveur de la cause commune fut rédigée par un secrétaire, et signée de tous les membres.

Le lendemain l'Assemblée se forma dans une église ; et c'est là qu'elle fut tout à coup augmentée de la majorité du clergé, qui vint se réunir à elle pour faire vérifier ses pouvoirs. L'Assemblée nationale, par respect pour sa nouvelle existence, ne leur reconnut point la qualité d'ordre, mais elle les reçut comme des membres, comme des frères qui manquaient à cette grande famille. L'éclat d'une union si désirée, rehaussé d'un peu de persécution et joint à la sainteté du lieu , formait, dit-on, un spectacle touchant. On se parla au nom de la patrie, on se félicita avec transport, et on se promit mutuellement l'immortalité. M. Bailly, ancien doyen du tiers état et des communes, et qui avait vu les trois âges de l'Assemblée, la présidait en ce moment.

Le 23 juin, à l'heure indiquée par le roi, les trois ordres se réunirent dans la salie des États, pour l'ouverture de la séance royale.

Les esprits modérés n'avaient pas, en Fadmirant beaucoup, approuvé sur tous les points l'As-

semblée nationale. Il leur semblait que le roi pouvait dire aux députés : « Vous vous êtes trop pressés : vous avez fait des actes législatifs et fondamentaux sans le concours de la noblesse et. du clergé, et sans attendre ma sanction. Je vous ai appelés par ordres , et vous vous êtes constitués sans égard aux ordres; vous êtes le premier corps qui ait compté ses éléments pour rien. Je vois bien que vous avez voulu effacer par là jusqu'à la distinction des ordres, et forcer d'avance la délibération par tète; mais vous qui n'êtes venus que pour m'aider à réformer les abus de l'administration, vous ne songez pas que vous touchez à la nature même de la monarchie, je ne dis pas en oblitérant les marques distinctives des ordres, car par là vous ne touchez qu'aux usages, mais en vous constituant sans moi. Je ne puis donc approuver que vous vous soyez métamorphosés de tiers état en Communes, et de communes en Assemblée nationale: car où sont maintenant les Etats généraux ? Cette expression d'Assemblée nationale est trop élémentaire; elle se sent trop d'un peuple qui s'assemblerait pour la première fois, et qui n'aurait pas encore de gouvernement. Je ne suis pas un roi de la première race, et vous vous trompez avec moi de plus de huit cents ans. La puissance des mots est connue. Une expression nouvelle entraîne de nouvelles conséquences. Chacun sait que Cromwell

préféra le titre de Protecteur de la nation anglaise au titre de roi; les Anglais, qui connaissaient en effet la valeur de ce dernier mot, ne pouvaient apprécier l'autre : aussi Cromw.ell les protégea de manière à leur faire bientôt regretter la royauté. Je ne dis rien ici en faveur du clergé et de la noblesse; mais n'oubliez jamais qu'ils vous ont précédés aux États généraux, et que ce n'est pas contre eux que vous fûtes appelés. Je vous parle sans amertume, parce que je sens bien que vous pourriez vous en prendre à moi de la vivacité de vos démarches, et m'attribuer l'impulsion qui vous emporta du moment que j'eus doublé votre représentation aux Etats généraux. Je sais d'ailleurs qu'une assemblée, avec les meilleures intentions, va souvent plus loin qu'elle ne pense, parce qu'elle vérifie les pouvoirs et non les passions des membres qui la composent. »

No III

Quidquid délirant reges utuntur Achivi.

(Hor.J

Vraisemblablement l'Assemblée nationale aurait trouvé à cela quelque réponse que nous ne sommes pas en état d'imaginer. Mais, pour hâter

notre marche, nous dirons que Sa Majesté ouvrit la séance du 23 juin par un discours où elle se plaignait de la division qui régnait parmi les ordres, division si funeste à l'ouvrage de la restauration, et si contraire aux vœux les plus chers de son cœur. Ce discours fut suivi d'une déclaration lue par le garde des sceaux. Elle était précise et impérative sur l'ancienne distinction des trois ordres, comme essentiellement liée à la constitution de l'Etat. Elle statuait sur le régime particulier, sur les formes des délibérations et la nature des mandats ; elle dérobait aux recherches de l'Assemblée les droits antiques, utiles ou honorifiques, des ordres, et l'organisation à donner aux prochains Etats généraux; enfin elle cassait et annulait la fameuse délibération prise par le tiers, le 17 du même mois, et toutes celles qui en avaient été la suite, comme illégales et inconstitutionnelles. Par cette déclaration, la salle fut fermée au public.

Après cette lecture, le roi annonça une seconde déclaration qui contenait, en trente-cinq articles, tous les bienfaits que Sa Majesté accordait à ses peuples. « Je puis dire, sans me faire illusion, ajouta Sa Majesté, que jamais roi n'en a autant fait pour aucune nation; mais quelle autre peut l'avoir mieux mérité par ses sentiments que la nation française? »

Cette déclaration, si connue, roule sur tous les

cahiers, sur tout ce qui forme depuis si longtemps le sujet des vœux de la nation. Impôts, emprunts, état actuel des finances, sommes attribuées aux différents départements et à la maison du roi, consolidation de la dette publique, abolition des privilèges pécuniaires du clergé et de la noblesse, abolition de la taille et du franc-fief, respect pour les propriétés de tout genre et pour les prérogatives utiles et honorifiques des terres et des personnes, anoblissement, lettres de cachet, liberté de la presse, domaines, douanes reculées aux frontières, liberté du commerce, gabelles, codes civil et criminel, corvée, droits de mainmorte, capitaineries, milices, surtout la liberté personnelle, l'égalité des contributions et l'établissement des états provinciaux : voilà tout autant de points sur lesquels Sa Majesté expliquait tantôt sa volonté et tantôt ses désirs. Elle termina la séance par ces paroles remarquables : « Si vous m'abandonnez dans une si belle entreprise, je ferai seul le bien de mes peuples... Il est rare peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits. » Le roi, en se retirant, enjoignit aux trois ordres de se séparer tout de suite, et de reprendre leurs séances le lendemain, chacun dans sa chambre respective.

Le clergé (à l'exception de quelques curés) et la

noblesse sortirent après le roi; mais les communes restèrent dans la salle, et résistèrent ainsi à l'ordre de Sa Majesté. Un morne silence régnait dans l'Assemblée. Il fut enfin rompu par plusieurs membres qui parlèrent successivement, pour s'affermir dans leurs arrêtés précédents, pour s'encourager à continuer l'œuvre de la constitution, à résister aux coups du pouvoir exécutif, et à seconder ainsi les véritables desseins de Sa Majesté, qui avait été trompée. La séance fut traitée d'attentat à la liberté des Etats généraux, de lit de justice au milieu d'une Assemblée nationale. L'abbé Sieyès se leva et dit, en forme de résultat : « Messieurs, vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. » La séance fut terminée par une motion du comte de Mirabeau, qui demanda que la personne des députés fût déclarée inviolable, et qu'on réputât infâmes et traîtres à la patrie tous huissiers ou sergents qui pourraient prêter leur ministère, en poursuite civile ou criminelle, contre un député, pendant la tenue des États généraux. Sur quoi un député dit plaisamment à M. de Mirabeau : Monsieur, parlez pour vous '.

Telle fut cette séance royale dont les effets répondirent si mal à ce qu'en attendaient ceux qui

i. M. de Mirabeau a passé sa vie entre les mains des huissiers, et a essuyé toutes les rigueurs de la justice.

l'avaient conseillée. Il semble d'abord qu'un roi qui vient au-devant d'une constitution trop lente dans ses progrès, qui en offre les principaux articles et capitule ainsi volontairement sur le trône, ne devait être reçu qu'aux acclamations de la joie et de la reconnaissance. Cette déclaration, un peu modifiée, pouvait devenir la grande charte du peuple français, et sans doute qu'un mauvais roi ne l'aurait accordée qu'après avoir perdu des batailles. Pourquoi eut-elle donc un si mauvais succès? D'abord parce qu'elle venait trop tard : les opérations des hommes ont leur saison comme celles de la nature; six mois plus tôt, cette déclaration aurait été reçue et proclamée comme le plus grand bienfait qu'aucun roi eût jamais accordé à ses peuples; elle eût fait perdre jusqu'à l'idée, jusqu'au désir d'avoir des Etats généraux.

En second lieu, parce que le roi, ayant une fois assemblé les États généraux, et venant au milieu d'eux achever lui-même leur ouvrage, ne pouvait faire un affront plus sensible à tant de personnes députées de tous les points du royaume pour nous donner de bonnes lois. Cette démarche du roi humiliait les amours-propres, accusait le vide de tant de séances tenues jusqu'alors, et réduisait l'Assemblée à une nullité parfaite aux yeux de la nation.

Enfin, un de ces événements qu'on ne saurait prévoir, et dont on ne peut trop calculer les effets,

influa sur le sort de la séance royale. M. Necker n'y assista pas; et ce fut une calamité pour le pauvre peuple, qui, n'ayant pas un billet de caisse ou le moindre intérêt dans les affaires du change, se figure pourtant que la patrie est dans la tue Vivienne, comme il la vit dans la rue Quincampoix du temps de Law. On était consterné ; les courriers du Palais-Royal étaient partis et revenus de Versailles à Paris, chargés de terreurs. M. Necker n'avait pas voulu assister à la séance, parce qu'on avait modifié contre son gré quelques articles de la déclaration. S'il n'y a point assisté , disait-on, c'est qu'il ne l'approuvait pas. L'homme de la banque devenait par là l'homme de la nation. Il ajouta à l'enthousiasme par les alarmes en donnant sa démission. Les bourgeois de Versailles, et quelques Parisiens, attroupés sous les fenêtres du roi, et suspendus entre la crainte et l'espérance, attendaient la sortie de M. Necker; il parut, et rassura les esprits en disant qu'il restait. Mille cris de joie lui répondirent, et il rentra chez, lui aux acclamations de tout ce peuple, qui le suivait dans les rues, et qui tira des fusées et brûla des fagots toute la nuit devant sa porte. Il reçut même une visite nombreuse des trois ordres, que l'avocat Target, député du tiers, eut, dit-on, la dextérité de lui amener, en parlant à M. Necker du désir des députés, et aux députés du désir de

3o JOURNAL POLITIQUE NATIONAL

M. Necker, et en se rendant par là agréable aux deux partis.

Ainsi finit la journée du 23 juin, si pleine d'événements. C'était la veille de la Saint-Jean; mais les feux de joie ne furent que pour M. Necker.

Les amis de ce ministre ont prétendu qu'il ne s'était livré qu'à regret aux empressements de la multitude : les témoins indifférents assurent qu'il s'y prêta avec complaisance, soit en traversant à pied toutes les cours extérieures du château, pour mieux attirer la foule et les applaudissements, soit en saluant le peuple par ses fenêtres. Les uns l'ont jugé par ses intentioas, les autres par ses actions.

Ce qu'il y a d'intéressant dans ces détails, pour un observateur, c'est que, si M. Necker eût assisté à la séance royale, il en eût emporté tout le blâme; il perdait la popularité, et les Ltats généraux, déjà indisposés par son discours d'ouverture, l'auraient abandonné. C'est ce qui s'appelle avoir une étoile, et voilà à quoi tiennent les réputations.

Une autre observation plus digne d'un philosophe, c'est qu'il était apparent que la déclaration du roi, étant à la fois un acte d'autorité et de bonté , avait été mal préparée , et serait peut-être mal soutenue. Une telle démarche se sentait d'un conseil partagé, et donnait un air de faiblesse au gouvernement; or la faiblesse tâtonne en marchant, elle éprouve tous les movens; elle va jus-

qu'à essayer de la force, et toujours mal à propos. Au reste, la séance royale, si décriée à Paris et à Versailles par les partisans de M. Necker, était vue d'un autre œil par les bons esprits de la capitale et des provinces. Cette déclaration du roi était claire et précise ; c'était un dépouillement, un résultat des cahiers de tous les bailliages; elle pouvait, avec quelques changements, devenir un jour la plus chère et la plus certaine de nos propriétés ; les États généraux n'avaient pas encore réalisé les espérances de la nation, et, en tout, les peuples aiment mieux un bien présent qu'un bonheur futur.

Cependant les tètes s'échauffaient, et deux partis se formaient à Paris et même à la cour. On commençait à se traiter d'aristocrates et de démocrates, et à s'accuser d'être ennemis de l'autorité royale et du peuple. On comptait dans la minorité de la noblesse qui s'était déclarée pour le tiers des hommes accablés des bienfaits du gouvernement. Ils voulaient tenir leur fortune du roi, et la maintenir par le tiers. Avec eux se faisaient remarquer des membres dévoués à M. Necker, grands orateurs, écrivains du moment, champignons politiques et littéraires nés tout à coup dans les serres chaudes de la philanthropie moderne. Quelques philosophes du tiers, ennemis secrets des grands qu'ils ne quittaient pas, manifestèrent leur vieille haine

contre le mot noblesse, et dénoncèrent ce mot à la nation. C'était dénoncer la noblesse même; le peuple ne connaît pas les abstractions.

Montesquieu lui-même , pour avoir avancé qu'il n'y a pas de monarchie sans noblesse, n'y a gagné que l'épithète d'aristocrate. On écrivait des volumes en faveur des gens du tiers, et, pour exciter tour à tour l'intérêt et la crainte, on les peignait tantôt comme des infortunés, comme des esclaves, des ilotes, des nègres, tantôt comme les seuls hommes instruits, comme les nourriciers de l'État; ils étaient la nation : le clergé et la noblesse n'étaient plus des ordres, mais seulement des classes privilégiées.

No IV

Possunt quia posse videntur.

(VlRG.)

Le Palais-Royal avait toujours ses États généraux. Aussi vifs que nombreux, ils ne se contentaient pas du paisible pouvoir législatif; ils joignaient les exécutions aux motions. Les prisons étaient forcées; les soldats et les débiteurs mis en liberté et portés en triomphe dans les places publiques; on faisait pour eux des quêtes abondantes;

les gardes-françaises étaient fêtés et caressés, comme jadis à Rome les gardes prétoriennes.

Quelques mauvais plaisants prétendirent que les Etats généraux de la nation finiraient par être jaloux des états du Palais-Royal; la vérité est qu'ils en furent ou parurent alarmés. A Versailles, le petit peuple, furieux, s'ameuta autour de la salle, et M. l'archevêque de Paris, qui était de la minorité du clergé, fut conduit à coups de pierres jusqu'à son hôtel. On trembla pour sa vie. La populace croit aller mieux à la liberté quand elle attente à celle des autres.

Le 2 5 juin, la minorité de la noblesse, compo' sée d'environ cinquante membres, passa dans l'Assemblée nationale; M. le duc d'Orléans était rangé dans l'ordre des bailliages1. On peut juger de la joie et des applaudissements causés par cette réunion; mais cette joie ne passa pas les murs de la salle : la minorité du clergé et la majorité de la noblesse en étaient dehors, et le peuple se montra plus mécontent de la division des uns que satisfait de la réunion des autres. Le crime du clergé et de

i. Le peuple, qui se flatte aisément, a toujours cru que le prince brûlait d'un amour violent pour lui, et l'a proclamé le prince des patriotes. Mais M. le duc d'Orléans s'est dérobé à cette réputation et à tant de gloire par sa retraite en An gleterre.

Rivarol. IL 5

la noblesse non réunis était de se montrer plus fidèles à leurs mandats que dociles aux vues de l'Assemblée nationale; et le mérite de ceux qui s'étaient réunis était en raison inverse. L'embarras des premiers devint extrême : ils étaient situés entre leurs commettants, l'autorité royale et l'Assemblée. Le roi avait offert une déclaration des droits; leurs commettants leur avaient ordonné de se consiituer et de délibérer par ordre, et l'Assemblée nationale voulait une constitution et une délibération communes. Le peuple, irrité de leur résistance, menaçait de se porter à des extrémités contre eux, et le parti de la force n'était ni sûr ni admissible. La majorité des nobles et la minorité du clergé prirent un parti qui dans toute autre circonstance aurait été aussi heureux qu'habile : les nobles et les prélats acceptèrent purement et simplement la déclaration des droits donnée dans la séance du 23. Par là ils mirent le roi à la place de l'Assemblée nationale; mais ils offraient ce qu'ils n'étaient pas en état de donner. Les esprits fermentèrent à un tel point que Sa Majesté écrivit elle-même aux nobles et au clergé non réunis que, « touchée de la marque de fidélité qu'ils lui donnaient en acceptant sa déclaration, elle ne pouvait cependant se dispenser de les inviter à se réunir avec ceux qui ne l'acceptaient pas ».

C'est ainsi que s'opéra cette réunion des trois ordres, célébrée par des illuminations à Versailles et dans la capitale le 27 juin, jour qui fut pour le tiers état et pour les deux autres ordres le présage d'une existence toute nouvelle.

La question de la délibération par ordre ou par tête n'en restait pas moins dans toute sa force, mais cette force n'était que spéculative ; et c'est en vain que les nobles et le clergé, fidèles à leurs mandats, ont à différentes reprises allégué la sainteté du serment qui les lie : l'Assemblée nationale, qui ne reconnaît ni distinction d'ordres ni force coercitive, leur a toujours opposé sa grande loi de la majorité. En effet, les nobles et le haut clergé ont protesté, et on lésa laissés protester. Ils se retireraient qu'on les laisserait se retirer de même. La majorité des voix décidera de la constitution, et cette majorité ne dépend que du plus grand nombre.

L'Assemblée nationale a, dit-on, sur les membres qui la composent, le même ascendant que la masse entière de la monarchie a sur quelques bailliages; ainsi, quand la constitution sera faite et promulguée, les réclamations des villes et même de plusieurs provinces seront comptées pour rien. La France n'est pas un corps fédératif, dont les membres puissent se détacher à volonté. Le motif des nobles et des prélats qui ont protesté n'est

point sans honneur, mais il sera sans effet. Ils ont assez résisté pour que leur conscience et leur postérité n'aient rien à se reprocher. Puissentils s'abandonner enfin comme des victimes volontaires de la tranquillité publique! La minorité, qui a senti la première la nécessité de sacrifier les considérations des ordres à l'intérêt général, obtiendra sans doute, si la nation est généreuse, la conservation des privilèges honorifiques de tout l'ordre.

Ceux qui élèvent des questions publiques devraient considérer combien elles se dénaturent en chemin : on ne nous demande d'abord qu'un léger sacrifice, bientôt on en commande de très grands, enfin on en exige d'impossibles. Tel homme a disputé son argent qui finit par ne pas même obtenir la vie. Je ne sais quel empereur romain offrit aux séditieux de partager l'empire avec son rival, et on n'y voulut pas entendre; il demanda qu'on lui laissât une province, et elle lui fut refusée ; enfin il parla pour sa vie, et il fut massacré. Ceux qui pensent appliqueront aisément aux circonstances actuelles les exemples que nous présente l'histoire. Arma tenenti omnia dat qui justa negat.

Nous devons à la noblesse française le témoignage qu'elle a offert volontairement à l'État le sacrifice de tous ses privilèges pécuniaires. Le roi a voulu du moins conserver à cet ordre les privilè-

PREMIÈRE SÉRIE $j

ges honorifiques. Nous verrons quelle part on va leur faire dans l'opinion et dans l'empire.

Il y a dans Paris des esprits extrêmes ou malintentionnés, des demi-philosophes que la superstition de la naissance rend malheureux; elle a succédé aux superstitions religieuses dans l'ordre de leur haine. Le seul mot noblesse les met en fureur, et extirper tous les nobles serait peut-être à leurs yeux une Saint-Barthélémy philosophique. Mais on les prie d'observer que, dans les gouvernements les plus démocratiques, Alcibiade et César parlaient sans cesse de leur naissance. Il faut bien s'accoutumer aux inégalités de talent, de force, de taille et de beauté, qui sont dans la nature, et aux inégalités des conditions qui en ont été la suite. On ne peut d'ailleurs éteindre un souvenir : la raison du tiers état ne détruira pas plus le préjugé de la noblesse que l'histoire n'a fait oublier la fable. Toutes les nations ont commencé par des temps héroïques; et la philosophie elle-même n'a souvent que la folie de la naissance à opposer à l'insolence de la richesse; mais cette même philosophie ne peut rien pour le clergé.

No v

L'issue en est douteuse, et le péril certain. (Corneille, Cinna.)

Les trois ordres étant réunis, et la déclaration des droits étant restée caduque par le désistement tacite consigné dans la lettre de Sa Majesté aux nobles non réunis, il semble que rien ne devait plus arrêter les progrès de l'Assemblée nationale dans le travail d'une constitution et de la restauration des finances. Elle recevait des principales villes du royaume des adresses et des députations flatteuses, en forme de remerciements et d'encouragements. La majorité de la noblesse, humiliée et effrayée, s'était réduite à n'avoir qu'une voix consultative, par respect pour ses mandats; la minorité du clergé avait à peu près suivi son exemple, et M. l'archevêque de Paris, qui était entré lapidé et complimenté, n'avait plus d'objection à faire. Il semblait donc que l'on allait jouir du repos nécessaire au grand ouvrage de la régénération de la France.

Mais le gouvernement, alarmé de toutes les atteintes qu'on portait à l'autorité royale, soit à Paris, soit dans les environs; voyant d'ailleurs que

PREMIÈRE SÉRIE 3g

la fermentation des esprits allait toujours croissant, et qu'une population aussi monstrueuse que celle de Paris interprétait mal l'énergie de l'Assemblée nationale, et s'autorisait en même temps de la défection d'une grande partie des gardes-françaises; le gouvernement, dis-je, crut devoir arrêter dans leur germe les affreux désordres qui allaient résulter d'une telle disposition. Il fit approcher assez de régiments d'infanterie et de cavalerie pour en former un camp aux portes de la capitale. On plaça de l'artillerie sur toutes les avenues de Versailles, et des patrouilles nombreuses et continuelles mirent bientôt le séjour du roi hors d'insulte. M. le maréchal de Broglie avait été nommé généralissime de toutes les troupes rassemblées dans l'Ile-de-France.

Rien ne peut égaler la terreur qui s'empara de l'esprit de tous les députés à la vue des troupes et des canons. Ils inondèrent la capitale et les provinces de lettres effrayantes; et on ne parla bientôt plus que des attentats de l'autorité contre l'Assemblée nationale. Tantôt le ministère avait placé vingt barils de poudre sous la salle de l'Assemblée ; tantôt cent canons à boulets rouges étaient dressés contre ses murailles de bois. On disait que Paris allait être assiégé, et on comptai déjà les canons et les bombes qui lui étaient réser vés : tellement que l'effroi, sincère dans les uns et

simulé dans les autres, gagna bientôt la capitale et les provinces. Ainsi, pendant que le roi rassemblait des soldats et multipliait les secours, l'Assemblée nationale rassemblait les suffrages et multipliait les craintes. Pour le dire, en un mot, le roi et l'Assemblée se disputaient l'armée.

Ces terreurs étaient à la fois raisonnables et absurdes. Il était raisonnable, en effet, qu'un grand rassemblement de troupes inquiétât une assemblée qui non seulement a droit d'être libre, mais encore a besoin de le paraître; mais il était absurde de prêter au roi les intentions d'un Caligula. Quelque mauvais esprit qu'on suppose au ministère, il n'est pas vraisemblable qu'un roi dont le caractère est connu eût assemblé les Etats généraux pour les foudroyer sur les cendres de sa capitale embrasée, et pour perdre ainsi d'un seul coup sa réputation, son trône et sa vie. Le roi les avait rassemblés pour faire avec eux la constitution, et pour débarrasser sa tête du fardeau d'une dette immense. Or, s'il eût attenté à l'existence de l'Assemblée nationale, non seulement il serait tombé dans le désastre d'une banqueroute qu'il voulait éviter, mais il se serait encore abîmé dans les horreurs d'une guerre civile, en s'aliénant à jamais le cœur des Français.

Nous ne parlons ici que de la vraisemblance, qui est la vérité même pour les bons esprits, quand il ne s'agit que de soupçons et de craintes. Mais

ceux qui parlaient au nom de l'Assemblée nationale sentirent bien qu'ils toucheraient peu la multitude s'ils s'arrêtaient au côté raisonnable, en ne montrant que des soupçons et de simples inquiétudes sur la liberté de leurs délibérations, et qu'on pourrait tirer un tout autre parti du côté absurde, en paraissant trembler pour la vie des députés. Ils trouvèrent ainsi le moyen de justifier des absurdités et de calomnier une cour.

M. de Mirabeau, qui, peu de jours auparavant, avait offert de prouver à l'Assemblée que M. Necker n'avait pas pris les mesures nécessaires pour remédier à la disette qui affligeait le royaume, n'ayant pu fournir ses preuves, et ayant au contraire reçu un démenti dans les papiers publics, se releva très bien de cette position fâcheuse par une motion violente contre les intentions du gouvernement, au sujet du rassemblement des troupes. Cette motion, accueillie avec acclamation, fut suivie d'une adresse au roi pour le supplier instamment de retirer l'armée. Cette adresse était mêlée de tons si différents, de tant de réflexions sur la tendresse et la fidélité de l'Assemblée, de tant de protestations sur le péril où se jetait le roi, qu'on disait partout à ce sujet que c'était trop d'amour pour tant de menaces, et trop de menaces pour tant d'amour.

No VI

Les changements d'État que veut l'ordre céleste Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.

(Corneille, Cinna.)

Sa Majesté répondit qu'elle n'avait rassemblé des troupes que pour en imposer aux esprits malintentionnés, et à cette troupe de brigands armés qui vont flairant les troubles publics, et qui s'étaient jetés dans Paris aux premières nouvelles d'une révolution ' ; que l'Assemblée nationale devait toujours se croire libre et inviolable; et que, si pourtant elle avait des inquiétudes, Sa Majesté lui laissait le choix de se transférer à Soissons ou à Noyon. Mais l'Assemblée , qui supposait toujours une mauvaise intention au ministère, et qui gardait en secret l'espoir de lui opposer un jour cette même populace parisienne contre laquelle on prenait des précautions, refusa de s'éloigner.

Elle s'occupa durant quelques jours de la dépu-

I. M. Necker dit dans son livre de l'Administration des finances, II, ch. i 2 , que le roi, dans les temps d'effervescence, doit avoir des troupes autour de lui, et même des troupes étrangères.

tation de Saint-Domingue. On épuisa tous les lieux communs sur l'esclavage des nègres et l'abolition de la traite, et on finit par accorder six députés à cette colonie.

On proposa aussi des moyens de parer à la disette des grains et à la misère des peuples; mais on délibéra avec autant de lenteur sur des secours à donner que sur des lois à sanctionner; et vraisemblablement la moisson surprendra le comité des subsistances cherchant encore les moyens d'arriver jusqu'à elle '.

Étonnée de sa propre lenteur, l'Assemblée se forma en trente bureaux, composés d'environ quarante personnes chacun, et ces bureaux ont dû se distribuer toutes les affaires. Tous les bailliages et tous les ordres y sont confondus. C'est là que disparaissent les privilèges et les constitutions particulières, et que la réunion de tous les esprits détruit cette variété de tant d'usages locaux, de tant d'administrations isolées, de lois gothiques, d'abus tyranniques et de vices consacrés. C'est dans ces bureaux que peut se former cette constitution, si melior sentcntia mentis, qui doit substituer à la France féodale et bigarrée une France libre et uniforme. C'est ainsi que, du mélange de tous les tons et des goûts de toutes les provinces,

i . C'est effectivement ce qui arriva.

s'est formé dans Paris le goût universel. Nous n'avons eu en effet jusqu'à présent d'autres principes que ceux du goût dans les beaux-arts.

Le 4 juillet, M. le duc d'Orléans fut nommé président de l'Assemblée à la place de M. Bailly, et, sur son refus, on choisit M. l'archevêque de Vienne. Ce prélat a régné jusqu'au 20 du même mois, et, dans une présidence aussi orageuse, il a montré ce qu'on n'attend jamais de la vieillesse, une adhésion ferme à de nouveaux principes, et un goût marqué pour cette philosophie dont il avait si souvent attaqué les germes empoisonnés : ce qui nous fit dire qu'il était l' exécuteur testamentaire de ses ennemis.

C'est sous ce président que s'est consommée la révolution dont nous écrivons l'histoire. Au reste, on a observé que tous les dévots, en se rangeant du côté du tiers état , furent d'abord forcés de dépouiller le vieil homme et de se faire philosophes.

On fit bientôt une nouvelle adresse au roi pour obtenir la grâce de quelques gardes-françaises, et pour envoyer à Paris une députation qui devait y porter l'ordre et le calme. Le roi se rendit à la première demande et se refusa à la seconde, se réservant toujours l'exercice de la puissance executive, qu'on pouvait déjà lui ôter, mais qu'on n'osait encore lui disputer.

C'est à cette époque périlleuse, c'est-à-dire vers le 1 1 juillet, que M. Necker reçut du roi un ordre subit de quitter le royaume. Ce parti extrême était un coup de dés. Le conseil était partagé depuis longtemps : le vieux ministère voulait que le roi maintînt son autorité, et le nouveau exigeait que Sa Majesté laissât faire et s'abandonnât sans réserve à l'Assemblée nationale. Le vieux ministère l'emporta sans avoir pris aucune des précautions qui pouvaient justifier, c'est-à-dire faire réussir, le parti auquel on s'arrêtait. Il était alors aussi impolitique et aussi dangereux à la cour de France de se séparer de M. Necker qu'il le serait à la cour de Naples de faire jeter à la mer l'ampoule de saint Janvier.

Au premier bruit du départ de M. Necker, Paris fut consterné , le Palais-Royal frémit , la Bourse se ferma, les spectacles furent suspendus (observez que ceci se fit par l'ordre des Etats généraux du Palais-Royal) , et dix mille brigands armés se déchaînèrent dans les rues. A un jour alarmant succéda une nuit plus effrayante encore, puisqu'à la douleur d'avoir perdu M. Necker se joignait la crainte qu'inspiraient ces brigands.

Le tocsin sonnait de tous côtés; on commençait le pillage de quelques maisons. Les marchands n'osaient ouvrir leurs boutiques; les ateliers furent déserts, et la ville était déjà inhabitable lorsque

les bourgeois, pour se défendre, prirent tout à coup les armes, au lieu de recourir au roi, ce défenseur né de l'État, qui ne peut refuser ses troupes aux villes et dont les villes ne peuvent refuser les troupes. Par! cette insurrection générale, Paris, d'inhabitable qu'il était, devint inaccessible.

On sait que, pour procéder à l'élection des députés, Paris avait été partagé en soixante districts, de sorte qu'au premier signal les électeurs, s'étant rendus dans leurs départements respectifs, furent en état de rassembler et de classer les bourgeois, comme ils l'avaient déjà fait lors de l'élection des députés aux Etats généraux. On forma aussitôt une milice de quarante-huit mille hommes, dont chaque division était commandée par les officiers et les soldats en semestre ou retirés du service, dont la ville est toujours assez pourvue. Ainsi, ces dispositions si sages, et surtout cette promptitude dans la subite organisation des troupes, dont les Parisiens ont fait tant de bruit et qu'ils prétendent sans exemple dans aucune insurrection, n'ont plus rien de merveilleux quand on y regarde de près : l'échafaudage construit pour les États généraux servit à l'insurrection. Le premier soin de cette milice bourgeoise fut de désarmer la canaille qui pillait les maisons et de s'emparer de toutes les armes qu'on put trouver, ce qui occasionna des mesures violentes, comme on le verra bientôt.

Dès que les nouvelles de ce désastre furent portées à Versailles, l'Assemblée nationale en conçut une douleur convenable au succès de ses craintes, et envoya au roi une députation nombreuse. L'éloquence des députés ne pouvait rien ajouter aux ennuis de Sa Majesté. Elle savait que le sang de ses sujets coulait dans Paris : aussi répondit-elle aux députés que non seulement elle allait retirer ses troupes des environs de la capitale, mais encore qu'elle les autorisait à faire connaître cette disposition aux Parisiens, afin de leur montrer qu'autant ils s'étaient défiés de leur roi, autant il se fiait en eux; et, pour que la capitale ne souffrît pas des mesures tumultueuses qu'elle venait de prendre pour sa propre défense, Sa Majesté se chargea du soin de nommer les officiers qui pouvaient organiser et diriger ces légions patriotiques.

No VII

....Ipsumque trahunt in mœnia regem.

(Virg., Mri, !. XII.)

Le roi s'étant mis par là à la tête de cette milice bourgeoise qui avait succédé à cette canaille armée, il semble que tout devait rentrer dans l'ordre; mais, quand Henri III se déclara chef de la Ligue,

il n'en fut pas mieux le maître pour cela. On apprit bientôt à Versailles que la populace, réunie aux milices, s'était jetée sur l'hôtel des Invalides et en avait enlevé trente mille fusils; que de là elle s'était portée à la Bastille , et qu'après deux ou trois heures de pourparlers, d'allées et de venues, le gouverneur, qui avait fait la faute de descendre dans les cours antérieures et de négliger les pontslevis, avait été surpris avec sa petite garde d'invalides.

Il n'est peut-être pas indigne de l'histoire d'observer que le gouverneur de la Bastille ne voulut pas faire tirer le canon sur le peuple qui se portait en foule du côté de l'Arsenal, de peur d'endommager une petite maison qu'il avait fait bâtir de ce côté-là, et qu'il affectionnait. Et ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que dans ce même instant M. de Bezenval, général des Suisses, se cachait pour ne pas donner l'ordre à sa troupe, et laissait prendre les Invalides, de peur que, si l'émeute devenait trop considérable, on ne pillât sa maison, qui était voisine, où il avait fait peindre depuis peu un appartement entier et construire des bains charmants. Voilà par quels hommes le roi était servi ' !

1. C'est ce même baron de Bezenval dont le peuple demande aujourd'hui la tête.

Quoique le ministère fût coupable de n'avoir pris aucune mesure intérieure contre l'orage, depuis qu'il était si fortement averti, M. de Launay n'en était pas moins répréhensible de s'être hasardé avec une populace furieuse. S'il s'était renfermé dans la Bastille, il était inexpugnable. Quoi qu'il en soit, cet infortuné gouverneur fut bien puni de son imprudence : le peuple le traîna jusqu'à la place de Grève et lui trancha la tête, après l'avoir accablé de coups et d'outrages. Cette tète, promenée dans les rues au bout d'une lance, fut portée au Palais-Royal.

C'est à quoi se réduit cette prise de la Bastille, tant célébrée par la populace parisienne. Peu de risques, beaucoup d'atrocités de leur part, et une lourde imprévoyance de la part de M. de Launay, voilà tout : ce ne fut, en un mot, qu'une prise de possession. La populace, ivre d'amour-propre et de rage, porta sur un char de triomphe je ne sais quel déserteur des gardes-françaises qui s'était jeté le premier sur le pont-levis de la Bastille; on lui donna une croix de Saint-Louis et un cordon bleu, et on le promena ainsi décoré dans ce même Palais-Royal où était fichée la tête du malheureux de Launay.

Croira-t-on que des députés du tiers, des ennemis-nés de tout ce qui s'appelle naissance, noblesse, décoration, aient pourtant trouvé que ce garde-française avait Peur d'un homme de qualité? Rivarol. II. 7

5o JOURNAL POLITIQUE NATIONAL

Il faut, en vérité, que la noblesse soit pour les bourgeois une espèce d'idée innée, ou du moins le premier et le plus puissant des préjugés, je n'en excepte pas la religion.

Dans ce même jour, les électeurs des différents districts de Paris avaient formé à l'Hôtel de ville un tribunal, sous le nom de comité permanent. M. de Flesselles, prévôt des marchands, se trouva naturellement à la tête de ce tribunal, et il fut pendant quelques heures l'homme du roi et l'homme de la bourgeoisie. Le péril de sa position dura peu : il fut accusé d'avoir écrit au gouverneur de la Bastille pour l'engager à tenir bon, et de lui avoir annoncé qu'on viendrait à son secours. Ce vieillard se disculpa sur le devoir de sa place aux yeux des électeurs; mais, en sortant de l'Hôtel de ville, il fut massacré par la populace. Tel est l'effet de ces violentes crises entre l'autorité royale et les fureurs populaires : on peut être massacré dans les deux partis, avec cette différence que les cours ont égard au malheur des situations, et qu'un peuple en fureur ne sait qu'égorger.

Ces deux exécutions imprimèrent une terreur profonde à la cour et un mouvement plus vif à l'Assemblée nationale : rien n'avance les affaires comme les exécutions. Sa Majesté, voyant qu'il faudrait noyer l'insurrection dans des flots de sang, aima mieux la légitimer à force de clémence : elle

se rendit sans appareil aux Etats généraux, qu'elle nomma pour la première fois Assemblée nationale; elle confirma le renvoi de l'armée campée autour de Paris, approuva l'érection de la milice bourgeoise, remit au président de l'Assemblée une lettre de rappel pour M. Necker , autorisa quatre-vingts députés à se rendre à Paris pour y porter les nouvelles de tant de bontés, et ajouta à sa parole par son silence, en oubliant la défection des gardesfrançaises et le meurtre de ses officiers.

Mais, si Paris faisait peur à Versailles, Versailles n'effrayait pas moins Paris. Cette capitale, qui ne pouvait croire à tant de clémence de la part du roi, barricadait ses rues, se couvrait d'hommes armés qui semblaient être sortis de terre, comme jadis à la voix de Cadmus. On arborait partout la cocarde nationale : elle était blanche, bleue et rouge. Ces couleurs décoraient tout, consacraient tout, justifiaient tout. Les électeurs établis à l'Hôtel de ville y étaient autant d'éphores; le trésor royal était entre leurs mains; ils donnaient des ordres, plaçaient des corps de gardes, interceptaient les courriers de la cour et des provinces, s'emparaient de la poste aux lettres, et délivraient des certificats et des passeports. Les douanes et les barrières, brûlées dans un premier accès de rage , fuient rétablies, et les droits perçus au profit de la ville; la métropole et les paroisses chantaient des messes

pour les héros morts à l'attaque de la Bastille; enfin tous les attributs de la puissance suprême se trouvaient à l'Hôtel de ville; et l'autorité royale, ce trésor composé de tous les pouvoirs accumulés par tant de rois conquérants et d'habiles ministres, était dispersée entre quelques bourgeois qui tremblaient eux-mêmes devant les furieux exécuteurs de leurs volontés : car, s'il est vrai que les conjurations soient quelquefois tracées par des gens d'esprit, elles sont toujours exécutées par des bêtes féroces.

Les députés de l'Assemblée nationale qui étaient allés porter le calme dans Paris en rapportèrent cet effrayant tableau ; on s'attendait à chaque moment à voir arriver cinquante mille hommes armés, pour enlever le roi et incendier Versailles. M. de Lally-Tollendal, député connu par une éloquence passionnée et quelquefois convulsive, dit, en terminant son récit, « qu'il leur était ordonné par la nation (comme si elle était tout entière sous les fenêtres de l'Hôtel de ville) de demander absolument le rappel de M. Necker et le renvoi des ministres actuels ». L'Assemblée nationale, étonnée que l'Hôtel de ville lui donnât des ordres, dissimula sa surprise et obéit. Que refuser en effet à soixante mille protecteurs armés? Depuis quelques jours l'Assemblée était située entre ceux pour qui elle travaillait et ceux

contre lesquels elle s'exerçait; et, puisqu'elle avait appelé Paris à son secours contre l'autorité, il fallait bien qu'elle s'attendît à voir les soldats' parisiens décider par le fait ce qu'elle ne devait décider que parle droit.

Cependant le roi était fidèle à toutes ses promesses; l'armée était déjà décampée; elle fut suivie de son général, et bientôt du garde des sceaux et des nouveaux ministres, qui donnèrent leur démission avant d'avoir prêté serment. On vit partir ceux et celles que les faveurs de la cour rendaient coupables, et enfin quelques députés qui avaient montré trop de fidélité à leurs mandats ou trop peu de foi en M. Necker.

Un commis et des courriers étaient déjà partis pour ramener ce ministre. La postérité ne voudra pas croire que le salut de la France, assemblée en Etats généraux, ait dépendu d'un seul homme, et qu'on ait dit à Paris que, si M. Necker mourait, l'Assemblée nationale serait dissoute et la monarchie renversée. Il faut toujours remonter aux agioteurs et aux capitalistes pour expliquer le phénomène politique d'une telle influence. Tant que Paris se croira la nation, la Bourse sera le cœur du royaume et M. Necker l'ami du cœur.

Les succès en amènent d'autres, et l'appétit du pouvoir ne saurait être rassasié. L'Hôtel de ville et la bourgeoisie de Paris, peu contents de tous les

sacrifices que Sa Majesté avait faits à la tranquillité publique, et pleins encore de la première ivresse de la souveraineté, exigèrent que Sa Majesté vînt montrer à la capitale un roi sans armée, sans ministres, sans conseil, et, puisqu'il faut le dire, un roi dépouillé. Sa Majesté, par un instinct que nous appellerions du génie si nous ne craignions de dérober quelque chose à son cœur, confondit les malintentionnés et tous ceux qui avaient compté sur un parti extrême ou du moins sur un peu de résistance : elle annonça qu'elle se rendrait à Paris.

M. le comte d'Artois, qui s'était dévoué à la haine publique en se déclarant le défenseur des prérogatives de la noblesse, offrit à Sa Majesté d'aller, à sa place, affronter une ville furieuse; et, sur son refus, ce prince partit pour l'Allemagne. Un fils de France ne pouvait humilier plus efficacement les bourgeois de Paris qu'en paraissant dérober sa vie et celle de ses enfants à leur fureur.

C'est le 17 juin que le tiers état, en se déclarant Assemblée nationale, porta le premier coup à l'ancienne organisation du royaume, et ce fut le 17 de juillet que le roi confirma le nouvel ordre de choses en allant à Paris.

Versailles n'oubliera jamais ce jour et ce départ. Les anciens serviteurs du roi ne purent voir

sans verser des larmes le monarque français, dont le nom seul emporte les idées d'amour et de puissance, s'acheminer, sans appareil et sans défense, au milieu d'une populace armée, vers une capitale en délire, poury sanctionner une insurrection. On n'oubliera jamais qu'aux portes de cette même capitale huit bourgeois s'offrirent pour otages aux habitants de Versailles, qui leur livraient la personne du roi, comme si huit têtes inconnues pouvaient représenter le chef de la nation et comme si un péril aussi imminent ne devait faire trembler que Versailles ! On se souviendra toujours que Sa Majesté, forcée de laisser le peu de gardes du corps qui l'avaient suivie, se vit d'abord entourée de ces même soldats qui, peu de jours auparavant, étaient ses gardesfrançaises, et qu'on affecta de faire marcher devant elle les mêmes canons que les rebelles avaient enlevés à la Bastille et aux Invalides, afin de mieux ■italer à ses yeux les trophées de l'insurrection.

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