N° VIII
Rege Amisso, rupere fidem, constructaque me lia Diripuere ipsx, et crates solvere favorum; Ille operum cuslos.
(Virg., Georg., 1. IV.)
On se souviendra à jamais qu'après cinq heures de marche, Sa Majesté, engagée dans une triple haie de plus de cent cinquante mille hommes armés, depuis la barrière jusqu'à la Grève ; on se souviendra, dis-je, que le meilleur des rois entendait pour tout cri : Ne criez pas vive le roi! Les hommages et les bénédictions n'étaient que pour les trois cents députés qui précédaient le carrosse du roi et ouvraient la marche, ainsi que dans les anciens triomphes où le vaincu suivait le vainqueur. C'est ainsi que Sa Majesté monta à l'Hôtel de ville, dont les marches étaient encore teintes du sang des Flesselles et des de Launay.
En arrivant, on lui présenta la cocarde nationale, et Sa Majesté, la tenant dans ses mains , fut obligée de se mettre aux fenêtres pour satisfaire les innombrables spectateurs qui couvraient la place de Grève, les rues, les toits des maisons, les quais et les rivages de la Seine, et qui ne pouvaient as-
sez repaître leurs yeux de l'aspect du roi qu'ils avaient ainsi décoré.
Après cette cérémonie, Sa Majesté prêta l'oreille aux harangues des échevins, des électeurs et de M. Bailly, qui venait d'être nommé par acclamation maire de la ville ou prévôt des marchands, et dont le roi confirma l'élection. La harangue de cet académicien roulait sur une antithèse qui ne peut être excusée que par l'intention. Il dit au roi, en lui présentant les clefs de la ville, comme si la ville ne lui appartenait que de ce jour même : Sire, Henri IV avait reconquis son peuple, ici c'est son peuple qui a reconquis son roi II était dur sans doute de faire entendre au roi que tout était forcé dans sa démarche, puisqu'en effet Henri IV avait forcé Paris.
Observons ici combien l'homme est l'ouvrage des circonstances : connu par une histoire de l'astronomie, M. Bailly, destiné à finir ses jours dans le paisible fauteuil de l'Académie, se trouve aujourd'hui lancé dans les orages d'une révolution, et, chargé de la dépouille sanglante du prévôt des marchands, il présente à son roi les clefs d'une capitale insurgente.
Le marquis de La Fayette offrait en ce moment un autre exemple des coups du sort. Né sans doute pour commander à des insurgents, il avait été nommé aussi par acclamation commandant des
milices nationales, c'est-à-dire parisiennes. Il salua le roi en cette qualité, et Sa Majesté, qui n'était pas venue pour refuser, confirma son élection.
M. de Lally-Tollendal, député dont nous avons déjà parlé, harangua aussi Sa Majesté; mais ses apostrophes étaient pour les assistants. Le voilà, criait-il, le voilà ce roi! et il continua sur ce ton une longue et pathétique paraphrase de VEcce homo! car les mêmes circonstances amènent les mêmes expressions.
Enfin Sa Majesté, accablée du poids d'une telle journée, témoigna le désir de se retirer : elle avait tout approuvé , tout sanctionné; le calice était bu, et la révolution consommée ; on ne put s'opposer à sa volonté, et avant minuit il fut libre au roi de France de retourner à Versailles.
Je ne peindrai ni la stupeur des courtisans, ni les larmes de la reine, ni la fuite des princes, ni les émigrations de la noblesse, ni la solitude où se trouva la cour; mais je dois dire qu'à l'exemple de Paris et de Versailles, la France entière se couvrit de cocardes nationales; les paysans et les bourgeois armés se mêlèrent aux troupes réglées : la défection fut générale sur toutes les frontières, de la mer Méditerranée jusqu'aux Alpes, et des Pyrénées jusqu'à l'Océan.
Au milieu de ces cris vagues de patrie et de liberté, et dans cette confusion de tous les rangs, qui paraît à des yeux vulgaires une réunion de tous les intérêts, la fuite ou le silence ont distingué les vrais politiques, les vrais amis de l'ordre, et tous ceux enfin qui savent séparer la liberté de la licence, le courage du fanatisme, et une aveugle insurrection d'une constitution éclairée.
Au reste, jamais Paris ne mérita mieux qu'aujourd'hui le nom de capitale : il a levé l'étendard, et tout le royaume s'est rangé sous lui; il s'est intitulé la patrie, son Hôtel de ville s'est appelé la nation, et cet insolent sophisme n'a révolté personne. Paris absorbe tous les revenus de l'Etat; il tient dans ses mains toutes les branches de l'autorité ; son Palais-Royal fait des listes de proscription, sa populace les exécute, et la fuite n'est pas toujours permise à ceux qui sont inscrits sur ces listes fatales. Trois millions de paysans armés, d'un bout du royaume à l'autre, arrêtent les voyageurs, confrontent les signalements et ramènent les victimes à Paris : l'Hôtel de ville ne peut les arracher aux fureurs des bourreaux patriotes; l'Assemblée nationale, en soulevant le peuple, a bien pu renverser le trône, mais elle ne peut sauver un citoyen. Le temps viendra que l'Assemblée dira à l'armée civile : Vous m'avez sauvée de l'autorité, mais qui me sauvera de vous ? Songez, As-
semblée nationale, à la fable du cheval qui appelle l'homme à son secours ; et, si la fable ne suffit point, songez à l'histoire du long parlement et de l'armée de Cromwell : ce parlement, à l'aide de l'armée, triompha du roi, mais il périt dans son triomphe, parce qu'il ne put se débarrasser de l'armée. Si un troupeau appelle des tigres contre ses chiens, qui pourra le défendre de ses nouveaux défenseurs ? Pour qu'une insurrection fût heureuse, il faudrait que tout prît une tournure civile dès qu'on n'a plus rien à craindre de l'autorité; mais, comme pour maîtriser l'autorité on a levé une armée, cette armée reste quand la révolution est faite, et cette force militaire fait trembler à son tour ceux qu'elle avait d'abord rendus si redoutables. Que répondre en effet à un peuple armé qui vous dit : Je suis maître ?
Quand on a déplacé les pouvoirs, ils tombent nécessairement dans les dernières classes de la société, puisqu'au fond c'est là que réside dans toute sa plénitude la puissance executive. Tel est aujourd'hui l'état de la France et de sa capitale, qu'il n'est pas de publiciste qui pût lui donner un nom, et qu'il n'est pas de Français qui ne doive également le redouter et le détester.
On dira sans doute que ce n'est pas sur ce ton que les papiers publics ont parlé de la révolution : ils ont tout justifié, ils ont tout admiré, et la dé-
fection des gardes-françaises, et les calomnies des malintentionnés, et les atrocités de la populace'. Mais qu'auraient-ils dit si l'armée eût été fidèle, si Paris eût été contenu et l'autorité royale respectée ? Alors l'Assemblée nationale, qui est aujourd'hui la plus auguste assemblée de l'univers 2, aurait été traitée d'imprudente dans ces mêmes feuilles publiques, et blâmée de n'avoir pas accepté la fameuse déclaration des droits offerte par Sa Majesté. Et pourquoi, aurait-on dit, envier au roi la gloire de donner lui-même une constitution à son peuple? Pourquoi ne pas sanc-
i . On avait répandu le bruit qu'une foule de gardesfrançaises, morts dans les premiers jours de la Révolution, avaient été empoisonnés par leurs officiers : cette calomnie pouvait faire égorger tous les officiers qui se trouvaient à Paris. On prit donc le parti de faire ouvrir quelques-uns de ces soldats, et on trouva qu'ils étaient morts d'indigestion, victimes de leur gourmandise et de la reconnaissance des Parisiens , qui ne cessaient de leur donner à boire et à manger.
On a répandu avec autant de vérité que Mmo Necker était obligée de faire elle-même le dîner de son illustre époux.
2. On est un peu scandalisé de voir dans tous les journaux français qu'une nation aussi polie que la nôtre se traite elle-même de première nation du monde; qu'elle appelle son Assemblée nationale la plus auguste assemblée de l'univers, etc. Plus on se donne à soi-même, plus les autres sont tentés de nous ôter. La modestie a toujours affaire à la générosité, et l'orgueil à l'envie.
tionner le bien, de quelque main qu'il nous vienne? Pourquoi soulever la populace d'une grande ville, et l'exposer à la colère de son roi? Alors tous les ministres qu'on outrage maintenant auraient été déifiés; alors l'Hôtel de ville, qui est aujourd'hui le plus auguste des tribunaux, et les moindres districts, qui sont aussi très augustes, n'auraient été qu'un ramas de séditieux, dignes de l'exécration des bons citoyens, et de tous les châtiments qu'aurait pu leur infliger un maître justement irrité. C'est ainsi que les écrivains sont tous plus ou moins corrompus par l'événement. On ne nous fera pas sans doute le même reproche. Nous avons écrit sans prédilection et sans amertume, sans crainte et sans témérité, mais non sans obstacle et même sans péril. Dans le feu d'une révolution, quand les haines sont en présence et le souverain divisé, il est difficile d'écrire l'histoire : ceux qui ont fait une révolution voudraient aussi la raconter; ils voudraient, après avoir tourmenté ou massacré leurs contemporains, tromper encore la postérité; mais l'histoire repousse leurs mains criminelles; elle n'écoute pas la voix mensongère des passions ; elle veut être le juge et non le flatteur des hommes, et, comme la loi, elle les approuve sans amour et les condamne sans courroux.
Il nous semble donc que la cour, l'Assemblée
nationale et la ville de Paris sont également coupables dans la révolution actuelle.