N° XXIV
(Ce numéro contient la fin de la Réponse a l'adresse, avec cette épigraphe) :
On pourrait bien crever de rire, Si l'on ne crevait pas de faim.
(Racine, Épig )
Rlvarol, Il
Lorsque j'ai raconté les malheurs de la famille royale, les crimes de Paris et de Versailles, les perfidies de l'Assemblée, les mouvements et la léthargie du général La Fayette, dans les journées et dans la nuit du 5 au 6 octobre, j'ai trop oublié la conduite des amis du roi.
Vers la fin de septembre, on parlait déjà dans tout Paris de la nécessité d'aller à Versailles enlever le roi et toute la famille royale ; et, dès le 3 du mois d'octobre, le fameux repas des gardes du corps servait déjà de prétexte aux malintentionnés
i . C'est avec le numéro XXIV que se termine le texte du Journal politique national, d'après la réimpression de 1790. Cependant le frère de Rivarol, éditeur de la réimpression de 1797, y a ajouté une conclusion, sans la faire précéder d'aucun titre, et nous la reproduisons ici en appendice. Les quelques pages qu'on va lire sont incontestablement de Rivarol, qui d'ailleurs les laissa publier sous son nom sans élever aucune réclamation. (Note de l'éditeur.)
et de mot de ralliement aux différentes cabales. Ce fut aussi vers la fin de septembre qu'on mit en question au château si on retiendrait à Versailles le quartier d'avril', qui, avec les quartiers de juillet et d'octobre, aurait formé un corps de neuf cents gardes autour du roi. Mais, malgré les menaces de Paris, malgré les inquiétudes que donnait le régiment de Flandre, et toute l'horreur des circonstances, le duc d'Ayen-Noailles obtint qu'on ferait partir le quartier d'avril; et, comme s'il eût craint que Sa Majesté ne fût encore trop bien gardée, il fît ajouter, pour sa compagnie, que ceux qui avaient des affaires pouvaient s'absenter pendant huit jours. Enfin, dans la soirée du 5 octobre, à l'heure où la milice bourgeoise de Versailles commençait à tirer sur les gardes du corps, le duc d'Ayen refusa de donner des ordres, sous prétexte que le comte de Luxembourg, qui était de service, se portait mieux, et il disparut de suite.
Telle a été la conduite du duc d'Ayen, un des démagogues de la cour, et capitaine des gardes du corps. Les philosophes économistes et tous les clubs philanthropiques avaient fondé des espérances sur lui; mais il les servit si mal par son genre d'é-
i. Un quartier est composé d'un quart des gardes du corps, pris sur les quatre compagnies. C'est environ 3oo hommes qui servent trois mois.
loquence dans l'assemblée provinciale de la Haute- Guienne, il fut ensuite si brusquement rejeté des élections aux États généraux, qu'il comprit qu'il ne devait mettre au service de la philosophie et de la révolution que son silence ou son absence. Le duc d'Ayen est un de ces hommes qu'on fuit dans les temps calmes, et qui fuient dans les temps d'orage.
Dans cette même soirée du 5 octobre, quelques personnes découvrirent le prince de Poix, fils du maréchal de Noailles-Mouchy, affublé d'une vieille redingote à sa livrée et protégé d'un grand chapeau rabattu. Il allait, en cet humble équipage, se glissant le long des murs de l'avenue, et s'enquérant aux brigands et aux miliciens de l'état des choses et de la révolution.
On demandera peut-être pourquoi le prince de Poix, n'étant pas auprès de son maître ou à la tête de sa compagnie, ne s'était pas réfugié dans l'Assemblée nationale, à l'exemple du colonel de Flandre. Je réponds que, dans un tel moment de crise, ce député-capitaine des gardes ne sut à quel parti se rendre, ni à quel costume se vouer; il préféra sans doute l'avenue et la redingote, comme des partis moyens et tempérés qui pouvaient le dérober également à la gloire et à la honte. En effet, pour peu qu'un officier se cache dans un jour de combat, la gloire ne sait plus où le trouver; et
c'est ainsi que le prince de Poix remplit du moins la moitié de ses vues. Si l'on veut savoir quel est ce courtisan chargé des faveurs du roi et des rubans de la vanité, j'avouerai qu'il est plus aisé de le décorer que de le peindre : il a tous les airs de son père, excepté celui de grand seigneur; toutes ses superstitions, excepté sa piété; toutes ses assiduités autour du maître, excepté son attachement.
Au reste, le duc dAyen et le prince de Poix avaient de tels liens de sang et de système avec le prince de Beauvau, qu'on appelait déjà père de la patrie; avec M. Necker, promoteur du tiers état; et, à leur insu même, avec la cabale d'Orléans, qu'il était impossible qu'ils ne favorisassent pas la révolution. Peut-être aussi que ces deux courtisans, habiles déserteurs du château de Versailles, n'ont suivi, en s'éloignant du trône, que l'instinct toujours sûr de ces animaux qui présagent la chute des maisons qu'ils abandonnent.
M. de Pontécoulant, fils de l'ancien major des gardes du corps, las d'un trop long déguisement, endossa l'habit de son laquais, à la faveur duquel il obtint, deux jours après, l'uniforme de la garde parisienne. Plusieurs autres officiers se retirèrent, à l'exception du duc de Guiche-Grammont et de quelques braves auxquels ni le civisme de nos philosophes, ni les pavots de M. de La Fayette, ni la mauvaise fortune du roi, ne purent faire entendre raison.
Au moment où Louis XVI quittait, pour jamais peut-être, le séjour des rois, l'Assemblée nationale se déclarait inséparable de sa personne : elle vouait à ce malheureux prince l'attachement d'un geôlier pour son captif. C'est en effet sous de telles couleurs que l'Assemblée déguisait l'affreux événement du 6 octobre, dans une adresse aux provinces : Ce jour de conquête, disait-elle, est un jour de triomphe, et le monarque est notre conquête. Les brigands étaient donc une armée victorieuse aux ordres de l'Assemblée, qui était elle-même le sénat le plus auguste, ramenant un prince égaré sous le joug de la tendresse nationale, et l'attachant au char de la félicité publique.
Cette fiction d'un vainqueur qui daigne encore mentir, les cris d'une populace ivre de ses succès, et les couronnes qu'on préparait à nos législateurs, ne purent rassurer MM. Mounier, de Villequier, de Lally, et une foule d'autres députés qui donnèrent leur démission, et demandèrent des passeports, afin de se dérober à la fois aux lauriers de la capitale et aux poignards des provinces. L'Assemblée s'effraya de cette désertion, et décréta qu'on n'accorderait plus de passeports que pour des affaires urgentes '.
1 . Je ne suis pas de ceux qui ont blâmé les déserteurs de l'Assemblée : ils ont eu deux fois raison en fuyant; et plût
36o APPENDICE
Elle décréta cri même temps qu'elle se transporterait le i5 octobre à Paris, bien sûre de trouver un trône où le roi n'aurait trouvé qu'une prison.
à Dieu que tout ce qu'on appelle la minorité eût suivi leur exemple ! La majorité , abandonnée à elle-même, ne suivant que les violentes impulsions de ses chefs et de ses galeries, aurait depuis longtemps résolu le triste problème de notre situation actuelle; nous n'aurions pas notre fausse constitution; on eût déjà dépouillé tous les riches; le roi, forcé de s'enfuir, n'aurait pas eu le choix de sa destinée; il n'aurait pas arrêté les derniers développements de la démocratie : elle aurait déployé toutes ses fureurs; et la France se serait constituée convenablement, ou morcelée en petites républiques. Si la minorité avait fui, on aurait donc vu clairement que les démagogues avaient chassé les esprits modérés; ceux-là auraient été chassés eux-mêmes, ou ils auraient régné à leur mode. Au lieu que la perpétuelle contradiction de cette minorité a servi de frein aux furieux et a donné je ne sais quel air de justice à tous les actes de leur despotisme. Les provinces disent que chaque décret a été plaidé contradictoirement. On ne saurait donc croire combien une minorité donne de force à une majorité; on ne saurait donc croire combien de fautes elle lui épargne. Sans compter que les premiers hommes de la minorité, MM. l'abbé Maury, Malouet, Cazalès, etc., ont toujours parlé de manière à prouver nettement qu'ils n'entendaient pas ce que c'estqu'une constitution convenable à la France, et qu'ils ne voyaient pas où en est Louis XVI dans celle qu'on vient de nous donner. Prenez garde, disent-ils sans cesse, vous lésez le roi (comme si le roi existait encore dans la personne de Louis XVI!); vous empiétez, disent-ils encore, sur le pouvoir exécutif; et on voit clairement qu'ils entendent par pouvoir exécutif le despotisme. Aussi la démagogie de l'Assemblée ne s'y méprend point elle qui a réuni tous les pouvoirs.
Ce décret excita une joie universelle, excepté à Versailles, dont la municipalité, toute en larmes, vint se jeter aux pieds de l'Assemblée, et lui exprimer ses cuisants regrets sur le départ du roi. On répondit à ces misérables comme à des victimes indociles et nécessaires, qui ouvraient les yeux mal à propos sur leur ruine particulière, quand il ne fallait voir que la prospérité générale et la gloire d'y avoir contribué. Il se retirèrent avec la douleur d'avoir chassé le roi, et la honte de s'en être repentis.
Louis XVI voulut aussi affaiblir l'intérêt de ses malheurs; il écrivit à l'Assemblée nationale. pour lui apprendre son arrivée dans la bonne ville de Paris, le séjour qu'il comptait y faire désormais, et la joie qu'il ressentait du décret sur leur inséparabilité mutuelle ; enfin, Sa Majesté fit si bien entendre qu'elle avait suivi librement ses assassins à Paris, elle en donna de telles assurances à l'Assemblée, qu'on pourrait dire que ce prince, à force de
C'est comme si on avait dit autrefois au Conseil d'État : Prenez garde, Messieurs, vous empiétez sur les droits des intendants. Or Louis XVI est-il autre chose que le commissaire de l'Assemblée ? Je le répète donc : les premiers hommes de la minorité ont fait beaucoup de mal. Mais, dira-t-on, ils ont souvent de l'éloquence et des mouvements oratoires, et toujours des intentions louables. J'en conviens de bon cœur; mais qu'est-ce que le talent qui manque de lumières et s'égare sans cesse ?
félicitations, diminuait le triomphe et la félicité de ses vainqueurs '.
L'Assemblée voulut à son tour lui donner quelque marque de sa reconnaissance : elle ouvrit une grande discussion sur les titres et sur les qualités dont il fallait dorénavant le décorer. Quoiqu'il fût hors du trône et de la constitution, on décida qu'il serait toujours intitulé roi. Il fut ensuite question de savoir s'il s'appellerait encore roi de France et de Navarre. Après de longs débats, on décida qu'il ne porterait plus le titre de Navarre, malgré les prétentions légitimes de nos rois sur la Navarre espagnole. Il ne resta donc qu'à prononcer s'il s'appellerait roi de France ou roi des Français; c'est à quoi on réduisit la question, qui n'en était pas une : car on sent bien qu'entre ces deux titres la différence est nulle2. Que serait-ce en effet qu'un roi de France qui ne serait pas roi des Français, ou un roi des Français qui ne serait pas roi de France? Mais c'est précisément sur ce rien, sur
i . Cette lettre n'était ni de l'archevêque de Bordeaux, ni de M. Necker, ni de M. de Saint-Priest, comme on l'a dit; elle était du roi lui-même. Ces trois ministres viennent d'être congédiés. Le roi a senti que la statue était trop petite pour le piédestal. Ceux qu'il leur a substitués conviennent parfaitement à son état : car il ne s'agissait pas d'élever les hommes, mais d'abaisser les places.
2. C'est un paradoxe du Contrat social qui fut sans doute la cause de cette ridicule discussion.
cette distinction puérile, que l'Assemblée voulut exercer sa métaphysique. La raison la plus évidente de cette discussion, celle pourtant qu'on n'osait avouer, c'est que, la prérogative de Louis XVI ayant éprouvé un si rude changement, il fallait bien aussi que son titre subît quelque métamorphose. L'Assemblée a, par excellence, le génie d'innovation. Les Mirabeau épuisèrent donc, sur ce problème, toutes les ressources du mauvais goût fortifié par la mauvaise foi, et, après bien des séances et des discussions, il fut enfin décrété que Louis XVI, régénéré par un baptême de sang, confiné au palais des Tuileries, comme un sultan au vieux sérail, sans amis, sans vengeance, au milieu de ses assassins, porterait le titre de roi des Français. L'Europe, indignée, le nomma roi des Barbares.
Pendant plus de huit jours, Leurs Majestés restèrent exposées aux fenêtres du palais des Tuileries pour satisfaire l'avide et tumultueuse curiosité d'une populace en délire, qui les appelait et rappelait sans cesse, afin de s'accoutumer au miracle de leur présence dans les murs de la capitale. L'Assemblée usa ces huit jours dans l'examen de quelques motions sur la procédure criminelle, et abolit tous les lieux privilégiés. Un de ses membres, ébloui des succès de ses heureux collègues , leur proposa de se donner la décoration d'une médaille,
et ce projet sollicita puissamment leur vanité. Mais l'esprit d'ostracisme et de démocratie l'emporta, et ils rejetèrent tout signe distinctif.
C'est à cette époque aussi que l'Assemblée décréta la liberté de tous ceux qui étaient détenus par lettre de cachet, sans observer que cette espèce de captifs n'avait été frappée des coups du despotisme que par une grâce spéciale et abusive de la toute-puissance royale, et que pas un d'eux, peut-être, ne devait sortir de sa prison que pour aller au gibet. Car depuis long-temps l'ancien gouvernement, excepté en matière d'impôt, ne péchait que par indulgence : ce n'était plus l'humanité, mais la justice, qu'outrageaient les lettres de cachet.
Cependant, une motion, importante par ses suites et ses effets sur la révolution, attira l'attention publique : un membre proposa de déclarer que les biens du clergé appartenaient à la nation . L'Assemblée et les galeries applaudirent avec fureur, le Palais-Royal fermenta ; et sans doute que ces premiers mouvements auraient conduit le clergé à une prompte extinction si un événement inattendu n'avait ralenti ou détourné le torrent de l'opinion. Une lettre de M. de Montmorin annonça tout à coup à l'Assemblée que le roi avait donné au duc d'Orléans une commission pour l'Angleterre, et que ce prince, prêt à partir, n'ai-
tendait qu'un passeport des représentants de la nation.
C'est ainsi qu'un roi, captif et dénué de tout crédit, mettait en fuite le chef d'une faction formidable, un prince riche et maître de la populace, l'homme en un mot qui venait de lui disputer la couronne et la vie !