N° XXII
Hsec finis Priami fatorum, hic e.xitus.
[JEn., lib. II.)
Cependant les factieux , désespérés d'avoir manqué leur coup, et les démagogues, ravis de la dernière victoire du peuple, se donnaient de grands mouvements sur la place d'armes. Ils faisaient circuler des listes de proscription dans les mains du peuple, et les plus honnêtes gens de l'Assemblée nationale n'y étaient point oubliés. On assure que M. le duc d'Orléans parut dans le salon d'Hercule au plus fort du tumulte , je veux dire entre six et sept heures du matin; mais, s'il est vrai qu'il soit venu, son apparition fut
courte '. Il sentit sans doute qu'il fallait profiter du crime , et non pas s'en charger. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce prince, afin d'apprendre à chaque instant où en était l'entreprise, n'a pas quitté pendant la nuit la grande route de Passy à Versailles. Je ne crois pas que le marquis de La Fayette lui eût persuadé d'aller dormir, et cependant M. le duc d'Orléans est de tous les hommes le moins propre aux fatigues et aux angoisses d'une conjuration : j'en appelle à tous ceux qui le connaissent. Épicurien, contempteur de l'opinion, plus fait aux calculs toujours sûrs de l'avarice qu'aux projets vagues de l'ambition, il s'est passé peu de jours, depuis la révolution, où ce prince n'ait regretté ses plaisirs et son or.
On demandera peut-être quel était le plan de sa faction, et il est difficile de le dire avec quelque précision. On ne doute pas que les brigands et les poissardes n'aient eu le projet d'assassiner la reine; mais y avait-il, parmi tant d'assassins, une main gagnée pour tuer le roi? Voilà le problème. Pourrait-on dire en effet ce qui fût arrivé si les brigands eussent poursuivi et atteint la reine dans les bras du roi? Et, si la famille royale eût été
i . Le comité des recherches s'est trop occupé à effacer tous les vestiges de cette conspiration pour qu'on puisse jamais parvenir à une clarté parfaite sur certains détails.
massacrée, aurait-on pu arrêter le duc d'Orléans, secondé par une faction puissante à Paris et dans l'Assemblée nationale ? Ce prince eût été porté au delà même de ses espérances : car on n'eût pas hésité à déclarer M. le comte d'Artois et les autres princes fugitifs ennemis de l'État. Il paraît que la faction d'Orléans n'eut pas de plan bien déterminé ; elle voulut profiter de la crue des peuples et de la baisse du trône, et donner un but quelconque à tant d'agitation. Le parti d'Orléans, selon l'expression orientale d'un, poète hébreu, 5077a du vent et recueillit des tempêtes.
Dès huit heures du matin, et avant qu'il eût donné sa parole de suivre les rebelles à Paris, le roi avait témoigné à quelques députés de la noblesse combien il désirait que tous les membres de l'Assemblée nationale se rendissent auprès de lui pour l'assister de leurs conseils dans la crise effrayante où il se trouvait. Ces députés vinrent avertir ou plutôt réveiller le président, qui dormait encore, et chemin faisant ils prièrent quelques députés qu'ils rencontrèrent de se rendre au château. Ils entrèrent même dans la salle, où, ayant trouvé un assez grand nombre de députés, tant de ceux qui n'avaient pas désemparé de la nuit que de ceux qui s'y étaient rendus le matin, ils notifièrent le désir du roi au nom du président. M. de Mirabeau répondit que « le président ne pouvait les faire
aller chez le roi sans délibérer. » Les galeries, pleines de la plus vile canaille, se joignirent à lui et déclarèrent qu'il ne fallait pas sortir de la salle. Vers dix heures le président y arriva et fit part des intentions du roi. M. de Mirabeau se leva et dit qu'«il était contre la dignité de l'Assemblée d'aller chez Sa Majesté; qu'on ne pouvait délibérer dans le palais des rois; que les délibérations seraient suspectes, et qu'il suffisait d'y envoyer une députation de trente-six membres. » Il y a beaucoup d'hypocrisie et de sottise dans cette réponse. Il n'était point contraire à la dignité de l'Assemblée de se rendre auprès du chef de la nation ; et, d'ailleurs, c'était bien de la dignité qu'il s'agissait en ce moment! Le roi allait être enlevé, conduit de force à Paris et peut-être massacré ; il demandait aide et conseil , et on feignait de craindre l'influence de son autorité si on délibérait avec lui, quand lui-même n'était pas sûr de sa vie ! Au reste, le roi, implorant l'assistance de l'Assemblée, lui offrait une occasion de prouver qu'elle n'était pas complice des brigands; et quelques-uns de ses membres, moins habiles que malintentionnés, lui faisaient perdre par un refus cette unique occasion. M. Mounier protesta inutilement contre ce refus; il dit en vain que c'était un devoir sacré que d'accourir à la voix du monarque lorsqu'il était en danger, et que l'Assemblée nationale se préparait une
honte et des regrets éternels. On ne lui répondit qu'en dressant la liste des trente-six députés qui devaient tenir lieu au roi de toute l'Assemblée.
Ce fut alors qu'on apprit que Sa Majesté, réduite aux dernières extrémités, s'était engagée à la suite des brigands et des héros parisiens. Sans examiner à quelles affreuses conjonctures on devait cette résolution du roi, ce même Mirabeau, qui avait opiné qu'il ne lui fallait que trente-six députés dans le péril, proposa de lui en donner cent pour témoins de sa captivité; et, comme il s'était refusé à la première députation qui pouvait craindre quelque danger en secourant le roi, il s'offrit pour la seconde, qui ne devait qu'avilir Sa Majesté en grossissant le cortège de ses vainqueurs. Il demanda en même temps qu'on fît une adresse aux provinces pour leur apprendre que le vaisseau de la chose publique allait s'élancer plus rapidement que jamais1 . Le roi ne partit qu'à une heure après midi. Tout était prêt depuis assez longtemps pour la marche triomphale dont il était le sujet, et
1 . «Je sais, me disait un jour M. de Mirabeau, que vous et tous les gens de l'art ne faites pas grand cas de mon style; mais soyez sûr que je suis de moitié avec vous pour me moquer de ceux qui m'admirent. Je ne me sers de ma réputation et de la sottise de mes lecteurs que pour ma fortune. » Nous rapportons ce propos pour le petit nombre de ceux qui, en lisant M. de Mirabeau, sont étonnés qu'il soit fameux, e'.
déjà le peuple murmurait hautement du retard qu'on apportait à cette exécution.
On vit d'abord défiler le gros des troupes parisiennes : chaque soldat emportait un pain au bout de sa baïonnette. Ensuite parurent les poissardes, ivres de fureur, de joie et de vin , tenant des branches d'arbres ornées de rubans, assises à califourchon sur les canons, montées sur les chevaux et coiffées des chapeaux des gardes du corps; les unes étaient en cuirasse devant et derrière, les autres armées de sabres et de fusils. La multitude des brigands et des ouvriers parisiens les en-
pour ceux qui, en songeant à sa célébrité, sont surpris qu'il écrive si mal. Il est en effet des gens dont le goût chancelle devant toutes les grandes réputations, et qui trouveraient le testament de Cartouche bien écrit. Que cette classe de lecteurs apprenne qu'il serait encore plus aisé de trouver M. de Mirabeau honnête homme que bon écrivain. Le grand et le seul avantage de M. de Mirabeau atoujours été d'écrire sur des à-propos, sur des événements récents, sur des objets encore tout chauds de l'intérêt public. Son style était mort ou corrompu, mais son sujet était plein de vie, et voilà ce qui l'a soutenu. Quand il a voulu porter ce même style sur des matières mortes, alors il s'est établi un accord parfait entre le sujet et le style, et le tout est tombé des mains de l'écrivain dans l'oubli : témoin sa grosse Histoire du roi de Prusse. Les temps modernes n'offraient pourtant pas de sujets plus grands que la vie de Frédéric II ; mais ce héros n'a pu résister aux mortels pinceaux du député de Provence, toujours éloquent aux yeux des Parisiens , à condition qu'il parlera toujours à la Bourse ou dans l'Assemblée nationale, dans le moment et pour le moment.
vironnait, et c'est du milieu de cette troupe que deux hommes avec leurs bras nus et ensanglantés élevaient au bout de leurs longues piques les têtes des deux gardes du corps. Les chariots de blé et de farine enlevés à Versailles, et recouverts de feuillages et de rameaux verts, formaient un convoi suivi des grenadiers qui s'étaient emparés des gardes du corps dont le roi avait racheté la vie. Ces captifs, conduits un à un, étaient désarmés, nu-tête et à pied. Les dragons, les soldats de Flandre et les cent-suisses étaient là; ils précédaient, entouraient et suivaient le carrosse du roi. Ce prince y paraissait avec toute la famille royale et la gouvernante des enfants, on se figure aisément dans quel état, quoique la reine, de peur qu'on ne se montrât à la capitale avec moins de décence que de douleur, eût recommandé aux princesses et à toute sa suite de réparer le désordre du matin. Il serait difficile de peindre la confuse et lente ordonnance de cette marche, qui dura depuis une heure et demie jusqu'à sept. Elle commença par une décharge générale de toute la mousqueterie de la garde de Versailles et des' milices parisiennes. On s'arrêtait de distance en distance pour faire de nouvelles salves; et alors les poissardes descendaient de leurs canons et de leurs chevaux, pour former des rondes autour de ces deux têtes coupées et devant le carrosse du roi;
elles vomissaient des acclamations, embrassaient les soldats et hurlaient des chansons dont le refrain était : Voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron. L'horreur d'un jour sombre, froid et pluvieux; cette infâme milice barbotant dans la boue; ces harpies, ces monstres à visages humains et ces deux têtes portées dans les airs; au milieu de ses gardes captifs, un monarque traîné lentement avec toute sa famille : tout cela formait un spectacle si effroyable, un si lamentable mélange de honte et de douleur, que ceux qui en ont été les témoins n'ont encore pu rasseoir leur imagination ; et de là viennent tant de récits divers et mutilés de cette nuit et de cette journée qui préparent encore plus de remords aux Français que de détails à l'histoire '.
Voilà comment le roi de France fut arraché du séjour de ses pères par les meurtriers de ses serviteurs, et traduit par une armée rebelle à l'Hôtel de ville de sa capitale. Aurait-on cru, lorsque cet infortuné monarque passa devant la salle de l'Assemblée nationale, qu'il lui restât encore un spec-
j. Les témoins de ces faits sont innombrables; nous en avons entendu beaucoup, et nous citerons, entre autres, M. de La Motte, ancien garde du corps, qui est accouru de Paris à Versailles avant l'armée, qui n'a fui aucun danger, qui, après s'être exposé pour la bonne cause, est encore prêt à témoigner pour le roi.
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tacle qui pût ajouter à ses amertumes et à l'horreur de sa situation? Mirabeau était là, abusant de son visage, et fort de la horde des députés qui devaient se joindre à la troupe victorieuse. Plus loin, sur la route de Passy, était le duc d'Orléans, contemplant d'un air agité l'arrivée du roi, et se réservant pour dernier outrage.
Leurs Majestés et la famille royale entrèrent dans Paris vers les sept heures du soir, et furent aussitôt conduites à l'Hôtel de ville, à travers les flots et les cris d'une populace en délire, qui attendait sa proie depuis plusieurs heures, malgré le froid et la pluie. Les rues étaient illuminées, mais c'était pour éclairer le triomphe de la ville.
Le roi essuya deux fois l'éloquence de M. Bailly. Lorsque cet orateur rendit aux assistants la réponse de Sa Majesté, il oublia quelques mots, que la reine, toujours maîtresse d'elle-même, lui rappela avec grâce, et dont cet académicien tira parti pour faire un compliment aux spectateurs. Tant d'horreurs et d'atrocités finirent donc par une fadeur académique. Leurs Majestés allèrent loger aux Tuileries; Monsieur et Madame au Luxembourg. Le reste de la nuit fut consacré aux joies parisiennes, au spectacle des deux têtes promenées dans les rues, enfin aux excès de la corruption secondée par la barbarie.
Le lendemain et les jours suivants, la commune
de Paris se mit à chercher des torts aux vaincus, afin de couvrir les attentats des vainqueurs; et, pour donner le change aux provinces, aux étrangers et à la postérité, on répandit que les gardes du roi avaient d'abord tiré sur les milices, et que Sa Majesté avait eu le projet de s'enfuir à Metz. Cette accusation a plongé dans les cachots de la capitale une foule de personnes. Nous avons déjà parlé de ce tribunal d'inquisition civile intitulé comité des recherches. On a aussi excité l'hydre des journaux et donné des ailes à la calomnie. M. de Mirabeau, une des têtes de l'hydre, a écrit, dans son Courrier de Provence, que « dans cette journée les gardes du corps avaient montré du dépit et de la colère; qu'ils avaient voulu s'échapper, et s'étaient livrés à des emportements qui les avaient fait massacrer; que la milice parisienne a été pure et irréprochable ». Il ajoute qu'ail ne conçoit pas pourquoi il y a eu si peu de désordre et d'actes de cruauté dans cette expédition », et finit par dire que « le peuple de Paris a toujours le cœur bon ».
Si ces annales franchissent le temps de barbarie dont nous sommes menacés, si elles peuvent jamais se dégager de la foule toujours renaissante des mensonges périodiques dont la France pullule, et qui sont un des fléaux de la révolution, les lecteurs, effrayés du délaissement universel où s'est trouvé Louis XVI, se diront sans doute : « Sont-ce là les
Français qui ont tant de fois prodigué leur vie pour leurs rois, qui les serraient de si près au fort du combat, et qui croyaient leur sang assez payé d'un regard de leurs princes? »
C'est là en effet un des caractères les plus sensibles de la révolution. Elle a dévoilé tout à coup ce qu'on soupçonnait depuis longtemps, que cet honneur dont Montesquieu a voulu faire le principe des monarchies n'était plus en France qu'une vieille tradition. Une nouvelle opinion s'était établie, même à Versailles, que l'affaiblissement de la royauté ouvrirait d'autres routes à la fortune, et que l'or sortirait du pavé des rues si le trône était abaissé. Jadis, l'honneur, le fanatisme et l'attachement à un parti décidaient d'une révolution; mais, de nos jours, tout n'a été qu'avarice et calcul. La religion pour le prince étant presque éteinte, il fallait des prodiges pour la ranimer; et Louis XVI ne les a pas tentés. L'idole, arrachée de ses autels, n'est plus aujourd'hui qu'une statue sans piédestal. Ses prêtres et ses serviteurs ont été dispersés ou corrompus; jamais il n'y eut d'exemple d'une défection semblable et d'un tel abandon, si ce n est au temps des anciennes excommunications; mais Louis XVI est en effet excommunié : car la philosophie aussi a ses bulles, et le Palais-Royal est son Vatican.
(Ce numéro est composé d'une Réponse a l'adresse envoyée par l'Assemblée nationale aux Français, avec cette épigraphe) :
Hoc equidem occasum Trojz tristesque ruinas Solabar, fatis contraria faia rependens.
(Mn., I. I.)