‹ Œuvres choisies de B. Pascal: Pensées et opuscules. T. uniqueChapitre 22 sur 71 · DESSEIN DE DIEU DE SE CACHER AUX UNS, ET DE SE DÉ- COUVRIR AUX AUTRES · texte numérisé non relu

DESSEIN DE DIEU DE SE CACHER AUX UNS, ET DE SE DÉ- COUVRIR AUX AUTRES

Dieu a voulu racheter les hommes , et ouvrir le salut à ceux qui le chercheraient. Mais les hommes s'en rendent si indignes, qu'il est juste que Dieu refuse à quelques-uns , à cause de leur endurcissement, ce qu'il accorde aux autres par une miséricorde qui ne leur est pas due. S'il eût voulu surmonter l'obstination des plus endurcis, il l'eût pu en se découvrant si manifestement à eux qu'ils n'eussent pu douter de la vérité de son essence, comme il paraîtra au dernier jour, avec un tel éclat de foudres et un tel renversement de la nature , que les morts ressuscites et les plus aveugles le verront.

Ce n'est pas en cette sorte qu'il a voulu paraître dans son avènement de douceur, parce que tant d'hommes se rendant indignes de sa clémence , il a voulu les laisser dans la privation du bien qu'ils ne veulent pas. Il n'était donc pas juste qu'jl parût d'une manière mani-

menl divine, et absolument capable <!<• convaincre tons Les hommes; mais il n'étail pas juste aussi qu'il vint d'une manière si cachée qu'ilne pût être reconnu

de ceux qui le chercheraient sincèrement. Il a voulu se rendre parfaitement connaissable à ceux-là; et ainsi, voulant paraître à découvert à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, et caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur, il tempère sa connaissance, en sorte qu'il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le cherchent, et obscures à ceux qui ne le cherchent pas.

Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire. Il y a assez de clarté pour éclairer les élus, et assez d'obscurité pour les humilier. 11 y a assez d'obscurité pour aveugler les réprouvés, et assez de clarté pour les condamner et les rendre inexcusables.

Si le monde subsistait pour instruire l'homme [de l'existence] de Dieu, sa divinité reluirait de toutes parts d'une manière incontestable; mais comme il ne subsiste que par Jéscs-Christ et pour Jésus-Christ, et pour instruire les hommes et de leur corruption et de leur rédemption, tout y éclate des preuves de ces deux vérités. Ce qui y parait ne marque ni une exclusion totale, ni une présence manifeste de divinité, mais la présence d'un Dieu qui se cache : tout porte ce caractère.

S'il n'avait jamais rien paru de Dieu, cette privation éternelle serait équivoque , et pourrait aussi bien se rapporter à l'absence de toute divinité qu'à l'indignité où seraient les hommes de le connaître. Mais de ce qu'il parait quelquefois et non pas toujours, cela ôte 1 équivoque. S'il parait une fois, il est toujours; et ainsi on n'en peut conclure, sinon qu'il y a un Dieu, et que les hommes en sont indignes.

[Le dessein de Dieu est plus de perfectionner la volonté que l'esprit. Or, la clarté parfaite ne servirait qu'à l'esprit, et nuirait à la volonté.] S'il n'y avait point d'obscurité, l'homme ne sentirait pas sa corruption. S'il n'y avait point de lumière , l'homme n'espérerait point de remède. Ainsi il est non-seulement juste, mais utile pour nous, que Dieu soit caché en partie et découvert en partie, puisqu'il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et' de connaître sa misère sans connaître Dieu.

Il est donc vrai que tout instruit l'homme de sa condition ; mais il le faut bien entendre : car il n'est pas vrai que tout découvre Dieu, et il n'est pas vrai que ^out cache Dieu. Mais il est vrai tout ensemble qu'il se cache à ceux qui le tentent, et qu'il se découvre à ceux qui le cherchent; parce que les hommes sont tout ensemble indignes de Dieu et capables de Dieu : indignes par leur corruption, capables par leur première nature.

Il n'y a rien sur la terre qui ne montre ou la misère de l'homme, ou la miséricorde de Dieu ; ou l'impuissance de l'homme sans Dieu, oula puissance de l'homme avec Dieu.

Tout l'univers apprend à l'homme ou qu'il est corrompu ou qu'il est racheté. Tout lui apprend sa grandeur ou sa misère. L'abandon de Dieu parait dans les païens; la protection de Dieu parait dans les Juifs.

Tout tourne en bien pour les élus, jusqu'aux obscurités de l'Écriture , car ils les honorent , à cause des clartés divines; et tout tourne en mal pour les autres, jusqu'aux clartés, car ils les blasphèment, à cause des obscurités qu'ils n'entendent pas.

H6 PI N S i . i : s DE PASCAL.

vu.

Si Jésus-Christ n'était venu que pour sanctifier, toute L'Écriture et toutes les choses y tendraient, et il serait bien aisé de convaincre les intidèles. Si Jésus-Chkist nVtait venu que pour aveugler, toute sa conduite serai t confuse, et nous n'aurions aucun moyen de convaincre les infidèles. Mais comme il est venu in sanctificalionem cl in scandalum , comme dit [sale (Is. , 8, 14), nous ne pouvons convaincre les infidèles, et ils ne peuvent nous convaincre ; mais par là même nous les convainquons, puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute sa conduite de part ni d'autre.

Jésus-Christ est venu aveugler ceux qui voyaient clair et donner la vue aux aveugles ; guérir les malades et laisser mourir les sains; appeler à la pénitence et justifier les pécheurs, et laisser les justes dans leurs péchés ; remplir les indigents, et laisser les riches vides.

Que disent les prophètes de Jésus-Christ? Qu'il sera évidemment Dieu ? Non : mais qu'il est un Dieu véritablement caché ; qu'il sera méconnu, qu'on ne pensera point que ce soit lui; qu'il sera une pierre d'achoppement à laquelle plusieurs heurteront, etc.

Dieu , pour rendre le Messie connaissable aux bons et méconnaissable aux méchants, l'a fait prédire en cette sorte. Si la manière du Messie eût été prédite clairement, il n'y eût point eu d'obscurité, même pour les méchants. Si le temps eût été prédit obscurément, il y eût eu obscurité , même pour les bons ; car la bonté de leur cœur ne leur eût pas fait entendre que, par exemple , d signifie six cents ans l. Mais le temps a été prédit clairement, et la manière en figures.

1 L'auteur fait ici allusion à ce que chez les Hébreux, comme chez les Grecs, toutes les lettres de l'alphabet ont leur valeur numérale, en sorte qu'elles tiennent lieu do chiffres.

Par ce moyen , les méchants , prenant les biens promis pour matériels, s'égarent malgré le temps prédit clairement ; et les bons ne s'égarent pas : car l'intelligence des biens promis dépend du cœur, qui appelle bien ce qu'il aime. Mais l'intelligence du temps promis ne dépend point du cœur ; et ainsi la prédiction claire du temps , et obscure des biens , ne déçoit que les seuls méchants.

Comment fallait-il que fût le Messie , puisque par lui le sceptre devait être éternellement en Juda, et qu'à son arrivée le sceptre devait être ôté de Juda?

Pour faire qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en entendant ils n'entendent point, rien ne pouvait être mieux fait.

Au lieu de vous plaindre de ce que Dieu s'est caché , vous lui rendrez grâces de ce qu'il s'est tant découvert, et vous lui rendrez grâces encore de ce qu'il ne s'est pas découvert aux sages ni aux superbes , indignes de connaître un Dieu si saint.

La généalogie de Jésus-Christ dans l'Ancien Testament est mêlée parmi tant d'autres inutiles, qu'elle ne peut être discernée. Si Moïse n'eût tenu registre que des ancêtres de Jésus-Christ, cela eût été trop visible ; s'il n'eût pas marqué celle de Jésus-Christ, cela n'eût pas été assez visible. Mais, après tout, qui regarde de près, voit celle de Jésus-Christ bien discernée par Thamar, Ruth, etc.

Toutes les faiblesses très-apparentes sont des forces. Exemple, les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc : qu'y a-t-il de plus clair que cela n'a pas été fait de concert?

Qu'on ne nous reproche donc plus le manque de clarté, puisque nous en faisons profession. Mais que l'on reconnaisse la vérité de la religion dans l'obscurité même de la religion, dans le peu de lumière que nous en avons, et dans l'indifférence que nous avons de la connaître.

S'il n'y avait qu'une religion, Dieu serait trop manifeste; s'il n'y avait de martyrs qu'en notre religion , de même.

Jésus-Christ [pour laisser les méchants dans l'aveuglement] ne dit pas qu'il n'est point de Nazareth, ni qu'il n'est pas fils de Joseph.

Comme Jésus-Christ est demeuré inconnu parmi les hommes , ainsi sa vérité demeure parmi les opinions communes, sans différence à l'extérieur : ainsi l'Eucharistie parmi le pain commun.

Si la miséricorde de Dieu est si grande qu'elle nous instruit salutairement, même lorsqu'il se cache, quelle lumière n'en devons-nous pas attendre lorsqu'il se découvre?

On n'entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu'il a voulu aveifgler les uns et éclairer les autres.

POUR MONTRER QUE LES VRAIS CHRETIENS ET LES VRAIS JUIFS N'ONT QU'UNE MÊME RELIGION.

La religion des Juifs semblait consister essentiellement en la paternité d'Abraham, en la circoncision, aux sacrifices, aux cérémonies, en l'arche, au temple de Jérusalem, et enfin en la loi et en l'alliance de Moïse.

ARTICLE XIII. ikd

Je dis qu'elle ne consistait en aucune de ces choses, mais seulement en l'amour de Dieu, et que Dieu réprouvait toutes les autres choses;

Que Dieu n'acceptait point la postérité d'Abraham;

Que les Juifs seront punis de Dieu comme les étrangers, s'ils l'offensent : Si vous oubliez Dieu, et que vous suiviez des dieux étrangers, je vous prédis que vous périrez de la même manière que les nations que Dieu a exterminées devant vous [Deut., 8, 19, 20);

Que les étrangers seront reçus de Dieu comme les Juifs, s'ils l'aiment;

Que l'étranger ne dise pas : Le Seigneur ne me recevra pas; les étrangers qui s'attachent à Dieu seront pour le servir et pour l'aimer, je les mènerai en ma sainte montagne et recevrai d'eux des sacrifices ; car ma maison est la maison d'oraison (Is., 56, 3 ) ;

Que les vrais Juifs ne considéraient leur mérite que de Dieu, et non d'Abraham : Vous êtes véritablement notre Père, et Abraham ne nous a pas connus , et Israël n'a pas eu connaissance de nous ; mais c'est vous qui êtes notre Père et notre Rédempteur (1s., 63, 16) ;

Moïse même leur a dit que Dieu n'accepterait pas les personnes : Dieu, dit-il, n'accepte pas les personnes , ni les sacrifices [Deut., 10, 17) ;

Que la circoncision du cœur est ordonnée : Soyez circoncis du cœur; retranchez les super jluitès de votre îœur, et ne vous endurcissez pas ; car votre Dieu est un Dieu grand, puissant et terrible, qui n'accepte pas les personnes [Deut., 10, 17; Jérém., 4, 3);

Que Dieu dit qu'il le ferait un jour : Dieu te circoncira le cœur, et à tes enfants, afin que tu l'aimes de tout ton cœur (Deut., 30, 6 ) ;

Que les incirconcis de cœur seront jugés. Car Dieu jugera les peuples incirconcis, et tout le peuple d'Is-

150 PENSÉES I»l PASCAL.

•.pi, parce <|u"il est incirconcis de cœur [Jéri h., ■'. 25 . 26 : ' Que L'extérieur De sert de rien sans L'intérieur Joël,

2, 13, Scin/lite corda vestra, 58, 3).

L'amour de Dieu est recommandé en tout le Deut éronome. Je prends à témoin le ciel el la terre que j'ai mû devant vous la mort et la vie, afin que vous choisissiez lu vie, et que vous aimiez Dieu et que vous lui obéissiez : car c'est Dieu qui est votre vie (Deut., 30, 19, 20) ;

Que les Juifs, manque de cet amour, seraient réprouvés par leurs crimes, et les païens élus en leur place. Je me cacherai d'eux dans la vue de leurs derniers crimes ; car c'est une nation méchante et infidèle [Deut. , 32, 20, 21 ) . Ils m'ont provoqué à courroux par les choses qui ne sont point des dieux; et je les provoquerai à jalousie par un peuple qui n'est pas son peuple , et par une nation sans science et sans intelligence (Is., 65) ;

Que les biens temporels sont faux, et que le vrai bien est d'être uni à Dieu (Ps. 72) ;

Que leurs fêtes déplaisent à Dieu ( Amos , 5, 21 ) ;

Que les sacrifices des Juifs déplaisent à Dieu , même delà part des bons ( Is., 66; Jérém., 6, 20);

Que les sacrifices des païens seront reçus^ de Dieu , et que Dieu retirera sa volonté des sacrifices des Juifs (Malach., 11) ;

Que Dieu fera une nouvelle alliance par le Messie , et que l'ancienne sera rejetée ( Jérém., 31,31);

Que les anciennes choses seront oubliées (Is., 43, 18,19);

Qu'on ne se souviendra plus de l'arche (Jérém., 3, 16);

Que le temple sera rejeté (Jérém., 7, 12, 13, 14);

Que les sacrifices seraient rejetés, et d'autres sacrifices purs établis (Malach., 1, 10, 11) ;

Que l'ordre de la sacrificature d'Aaron sera réprouvé, et celle de Melchisédech introduite par le Messie (Ps. 109);

Que cette sacrificature serait éternelle (Ibid.);

Que le nom serait réprouvé et un nouveau nom donné (Is.,56,5);

Que ce dernier nom serait meilleur que celui des Juifs, et éternel (Is., 46, 5);

Que les Juifs devaient être sans prophètes, sans rois, sans princes, sans sacrifices, sans idole (Osée,

Que les Juifs subsisteraient toujours néanmoins en peuple (Jérém., 31, 36).

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