PENSÉES DIVERSES SU II LA RELIGION
Le pyrrhonisme est le vrai; car, après tout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savaient où ils en étaient, ni s'ils étaient grands ou petits. Et ceux qui ont dit l'un ou l'autre n'en savaient rien, et devinaient sans raison et par hasard : et même ils erraient toujours en excluant l'un ou l'autre.
La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans le cœur et dans l'esprit par la force et par les menaces, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur. Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez malheureux. Il ne faudrait les injurier qu'au cas que cela servit; mais cela leur nuit.
Toute la foi consiste en Jésus-Curist et en Adam; et toute la morale en la concupiscence et en la grâce.
Le cœur a ses raisons , que la raison ne connaît pas : on le sait en mille choses. Je dis que le cœur aime l'être universel naturellement et soi-même naturellement selon qu'il s'y adonne ; et il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix. Vous avez rejeté l'un et conservé l'autre : est-ce par raison que vous aimez?
C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà
ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la
raison.
Le monde subsiste pour exercer miséricorde et jugement : non pas comme si les hommes y étaient sortant des mains de Dieu, mais comme des ennemis de Dieu, auxquels il donne par grâce assez de lumière pour revenir s'ils le veulent chercher et le suivre, mais pour les punir s'ils refusent de le chercher ou de le suivre.
Il est bon d'être lassé et fatigué par l'inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au libérateur.
Les vrais chrétiens obéissent aux folies ; néanmoins non pas qu'ils respectent les folies, mais l'ordre de Dieu, qui , pour la punition des hommes , les a asservis à ces folies.
Il y a peu de vrais chrétiens, je dis même pour la foi. Il y en a bien qui croient, mais par superstition; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage. Peu sont entre deux.
Je ne comprends pas en cela (dans la superstition) ceux qui sont dans la véritable piété de mœurs, et tous ceux qui croient par un sentiment du cœur.
C'est une chose déplorable de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens, et point de la fin. Chacun songe comment il s'acquittera de sa commission ; mais , pour le choix de la condition et de la patrie, le sort nous la donne.
vu.
On a beau dire , il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d'étonnant ! C'est parce que vous y êtes né, dira-t-on. Tant s'en faut :je me roidis contre par cette raison-là même, de peur que cette prévention
ne me suborne. Mais, quoique j'y sois né, je De laisse pas de l<' trouver ainsi.
11 y a deux manières de persuader les vérités de notre religion : l'une par la force de la raison, l'autre par L'autorité de celui qui parle. On ne se sert pas de la dernière , mais de la première. On ne dit pas : Il faut croire cela; car l'Écriture qui le dit est divine; mais on «lit qu'il le faut croire par telle et telle raison, qui sont de faibles arguments, la raison étant flexible à tout.
Sans Jksus-Curist , le monde ne subsisterait pas; car il faudrait, ou qu'il fût détruit, ou qu'il fût comme un enfer.
Le seul qui connaît la nature ne la connaitra-t-il que pour être misérable? le seul qui la connaît sera-t-il le seul malheureux?
Il ne faut pas que l'homme ne voie rien du tout ; il ne faut pas aussi qu'il en voie assez pour croire qu'il le possède, mais qu'il envoie assez pour connaître qu'il l'a perdu : car, pour connaître ce qu'on a perdu, il faut voir et ne voir pas ; et c'est précisément l'état où est la nature.
Il faudrait que la vraie religion enseignât la grandeur, la misère ; portât à l'estime et au mépris de soi , à l'amour et à la haine.
Je vois la religion chrétienne fondée sur une religion précédente, et voilà ce que je trouve d'effectif.
Je ne parle pas ici des miracles de Moïse , de Jésus- Christ et des apôtres, parce qu'ils ne paraissent pas d'abord convaincants, et que je ne veux que mettre ici en évidence tous les fondements de cette religion chrétienne qui sont indubitables, et qui ne peuvent être mis on doute par quelque personne que ce soit.
La religion estime chose si grande, qu'il est juste que ceux qui ne voudraient pas prendre la peine de la chercher, si elle est obscure , en soient privés. De quoi donc se plaint-on si elle est telle qu'on la puisse trouver en la cherchant?
L'orgueil contre-pèse et emporte toutes les misères. Voilà un étrange monstre, et un égarement bien visible [de l'homme]. Le voilà tombé de sa place, il la cherche avec inquiétude.
Après la corruption, il est juste que tous ceux qui sont dans cet état le connaissent, et ceux qui s'y plaisent, et ceux qui s'y déplaisent. Mais il n'est pas juste que tous voient la rédemption.
Quand on dit que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous, vous abusez d'un vice des hommes qui s'appliquent incontinent cette exception : ce qui est favoriser le désespoir, au lieu de les en détourner pour favoriser l'espérance.
Les impies , qui s'abandonnent aveuglément à leurs passions sans connaître Dieu et sans se mettre en peine de le chercher, vérifient par eux-mêmes ce fondement de la foi qu'ils combattent , qui est que la nature des hommes est dans la corruption. Et les Juifs , qui combattent si opiniâtrement la religion chrétienne , vérifient encore cet autre fondement de cette même foi qu'ils attaquent : qui est que Jésus-Christ est le véritable Messie, et qu'il est venu racheter les hommes . et les retirer de la corruption et de la misère où ils étaient ; tant par l'état où on les voit aujourd'hui et qui se trouve prédit dans les prophéties , que par ces mêmes prophéties qu'ils portent, et qu'ils conservent inviolablement comme les marques auxquelles on doit reconnaître le Messie.
La dignité <i<' L'homme «i ni^i^t.i it , dans son inno «en. « . à dominer sur les créatures, et à en user mais aujourd'hui elle consiste à s'en séparer et s'y assujettir.
Il y a un grand nombre de vérités, et de foi, et de morale, qui semblent répugnantes [et contraires], et qu subsistent toutes dans un ordre admirable.
La source de toutes les hérésies est l'exclusion de quelques-unes de ces vérités; et la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l'ignorance de quelques-unes de ces vérités.
Et d'ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l'aveu de l'une renferme l'exclusion de l'autre, ils s'attachent à l'une et ils excluent l'autre.
1er exemple : Jésus-Curist est Dieu et homme. Les ariens ne pouvant allier ces choses qu'ils croient incompatibles, disent qu'il est homme : en cela ils sont catholiques. Mais ils nient qu'il soit Dieu : en cela ils sont hérétiques. Ils prétendent que nous nions son humanité : en cela ils sont ignorants.
2e exemple, sur le sujet du Saint-Sacrement.
Nous croyons que la substance du pain étant changée et consubstantiellement en celle du corps de Notre Seigneur, Jésus-Christ y est présent réellement. Voilà une vérité. Une autre est, que ce sacrement est aussi une des figures de la croix et de la gloire , et une commémoration des deux. Voilà la foi catholique, qui comprend ces deux vérités qui semblent opposées.
L'hérésie d'aujourd'hui, ne concevant pas que ce sacrement contient tout ensemble et la présence de Jésus-Christ et sa figure, et qu'il soit sacrifice et com-
mémoration de sacrifice, croit qu'on ne peut admettre l'une de ces vérités sans exclure l'autre .
[Par cette raison] ils s'attachent à ce point seul, que ce sacrement est figuratif; et en cela ils ne sont pas hérétiques. Ils pensent que nous excluons cette vérité; et de là vient qu'ils nous font tant d'objections sur les passages des Pères qui le disent. Enfin ils nient la présence réelle; et en cela ils sont hérétiques.
3e exemple : Les indulgences.
C'est pourquoi le plus court moyen pour empêcher les hérésies est d'instruire de toutes les vérités ; et le plus sûr moyen de les réfuter est de les déclarer toutes.
La, grâce sera toujours dans le monde, et aussi la nature, de sorte qu'elle est en quelque sorte naturelle. Et ainsi il y aura toujours des pélagiens et toujours des catholiques, et toujours combat; parce que la première naissance fait les uns, et la grâce de la seconde naissance fait les autres.
Ce sera une des confusions des damnés de voir qu'ils seront condamnés par leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne.
Il y a cela de commun entre la vie ordinaire des hommes et celle des saints, qu'ils aspirent tous à la félicité ; et ils ne diffèrent qu'en l'objet où ils la placent. Les uns et les autres appellent leurs 'ennemis ceux qui les empêchent d'y arriver.
Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste, ni aveugle; et non pas par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et d'erreur.
Quand saint Pierre et les apôtres [Ad., 15) délibèrent d'abolir la circoncision, où il s'agissait d'agir
17 V PENSÉES Dl PASC4 l •
«.outre la Loi de Dieu, ils ne consultent poinl les prophètes, mais simplement la réception du Saint-Esprit
en la personne des incirconcis. Ils jugent plus sûr «pie Dieu approuve ceux qu'il remplit de son Esprit, que non pas qu'il faille observer la loi ; ils savaient que la un de la loi n'était que le Saint-Esprit, et qu'ainsi, puisqu'on l'avait bien sans circoncision, elle n'était pas nécessaire.
Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne mieux que toutes les lois politiques : [l'amour de Dieu, et celui du prochain ] .
La religion est proportionnée à toutes sortes d'esprits. Les premiers s'arrêtent au seul établissement; et cette religion est telle, que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu'aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu'au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux, et de plus loin ; [ car ils la voient en Dieu même ] .
Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de cœur sont bien heureux et bien persuadés. Mais pour ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la leur procurer que par raisonnement , en attendant que Dieu la leur imprime lui-même dans le cœur; sans quoi la foi est inutile pour le salul .
Dieu , pour se réserver à lui seul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible , nous en a caché le nœud si haut , ou, pour mieux dire , si bas, que nous étions incapables d'y arriver : de sorte que ce n'est pas par les agitations de notre raison , mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connaître.
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Les impies qui font profession de suivre la raison doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc? Ne voyons-nous pas, disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes , et les Turcs comme les chrétiens? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs , leurs saints , leurs religieux , comme nous, etc. Cela est-il contraire à l'Écriture? ne dit-elle pas tout cela? Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour vous laisser en repos. Mais si vous désirez de tout votre cœur de la connaître, ce n'est pas assez; regardez au détail. C'en serait assez pour une question de philosophie ; mais ici où il y va de tout. . . Et cependant, après une réflexion légère de cette sorte, on s'amusera, etc.
J'aurais bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j'avais la foi. Et moi je vous dis : Vous auriez bientôt la foi si vous aviez quitté les plaisirs. Or, c'est à vous à commencer. Si je pouvais, je vous donnerais la foi. Je ne puis le faire, ni partant éprouver la vérité de ce que vous dites. Mais vous pouvez bien quitter les plaisirs, et éprouver si ce que je dis est vrai.
xvm.
C'est une chose horrible de sentir continuellement s'écouler tout ce qu'on possède.
11 faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : Si on pouvait y être toujours : S'il est sur qu'on n'y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure. Cette dernière supposition estla nôtre.
Par les partis, vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité. Car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu. Mais, dites-vous, s'il avait
l'fi PENSÉES Hl PASCAL.
voulu que je l'adorasse, il m'aurait laissé des si- nés de sa volonté. Aussi a-t-il fait ; mais vous Les négligez. Cherchez-les «lu moins; cela 1<- vaut bien.
Les athées doivent dire des choses parfaitement ci a i Or, il n'est point parfaitement clair que l'âme soit iimtérielle.
Je trouve l>on qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic; mais il importe à toute la vie de savoir si lame est mortelle ou immortelle.
Les prophéties, les miracles mêmes et les preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu'on puisse dire qu'ils sont absolument convaincants. Mais ils le sont aussi de telle sorte, qu'on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire. Ainsi il y a de l'évidence et de l'obscurité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres. Mais l'évidence est telle, qu'elle surpasse ou égale, pour le moins, l'évidence du contraire : de sorte que ce n'est pas la raison qui puisse déterminer à ne la pas suivre ; et ainsi ce ne peut être que la concupiscence et la malice du cœur. Et parce moyen il y a assez d'évidence pour condamner, et non assez pour convaincre ; afin qu'il paraisse qu'en ceux qui la suivent c'est la grâce , et non la raison, qui fait suivre; et qu'en ceux qui la fuient, c'est la concupiscence, et non la raison, qui fait fuir.
Qui peut ne pas admirer et embrasser une religion qui connaît à fond ce qu'on reconnaît d'autant plus qu'on a plus de lumière ?
[ Un homme qui découvre des preuves de la relig ion chrétienne ] est un héritier qui trouve les titres de sa maison. Dira-t-il peut-être qu'ils sont faux, et négligerat-il de les examiner?
Deux sortes de personnes connaissent [un Dieu] : ceux qui ont le cœur humilié , et qui aiment la bassesse, quelque degré d'esprit qu'ils aient, haut ou bas; ou ceux qui ont assez d'esprit pour voir la vérité , quelque opposition qu'ils y aient.
Qu'ont-ils à dire contre la résurrection et contre l'enfantement de la Vierge? Quest-il plus difficile, de produire un homme ou un animal, que de le reproduire? Et s'ils n'avaient jamais vu une espèce d'animaux, pourraient-ils deviner s'ils se produisent sans la compagnie les uns des autres?
[Il y a grande] différence entre repos et sûreté dfc conscience. Rien ne donne l'assurance que la vérité; rien ne donne le repos que la recherche sincère de la vérité.
Il y a deux vérités de foi également constantes : l'une, que l'homme , dans l'état de la création ou dans celui de la grâce , est élevé au-dessus de toute la nature , rendu semblable à Dieu, et participant de la Divinité ; 1 autre, qu'en l'état de corruption et du péché, il est déchu de cet état, et rendu semblable aux bêtes. Ces deux propositions sont également fermes et certaines. L'Écriture nous les déclare manifestement lorsqu'elle dit en quelques lieux : Deliciœ meœ, esse cum filiis hominum (Prov. , 8, 31 ) . Effundamspiritum meum super omnem carnem (Joël, 2, 28). DU estis, etc. (Psal. 81, 6); et qu'elle dit en d'autres : Omnis caro fœnum (Is., 40, 6). Homo comparais est jumentis insipienlibus et similis factus est Mis [Ps. 48, 13). Dixi in corde mco de {Mis hominum . ul probaret eosDeus, et ostenderet similes esse bestiis, etc. Ecoles.,3, 18).
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Les exemples des morts généreuses des Lacédémo-
niens et autres ne nous touchent guère ; car qu'est-ce que cela nous apporte? Mais l'exemple de la mort des martyrs nous touche; car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux : leur résolution peut formel le nôtre, non-seulement par l'exemple, mais parce qu'elle a peut-être mérité la nôtre. Il n'est rien de cela aux exemples des païens; nous n'avons point de liaison à eux; comme on ne devient pas riche pour voir un étranger qui l'est, mais bien pour voir son père ou son mari qui le soient.
Ce qui nous gâte pour comparer ce qui s'est passé autrefois dans l'Église à ce qui s'y voit maintenant, c'est qu'ordinairement on regarde saint Athanase, sainte Thérèse et les autres comme couronnés de gloire. A présent que le temps a éclairci les choses , cela parait ainsi. Mais au temps où l'on persécutait, ce grand saint était un homme qui s'appelait Athanase ; et sainte Thérèse était une fille. ÉHe était un homme comme nous, et sujet aux mêmes passions que nous , dit l'apôtre saint Jacques (Jacq., 5, 17), pour désabuser les chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l'exemple des saints, comme disproportionné à notre état : C'étaient des saints, disons-nous ; ce n'est pas comme nous.
Les hommes ont mépris pour la religion ; ils en ont haine, et peur qu'elle soit vraie. Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison ; ensuite, qu'elle est vénérable, en donner respect. La rendre ensuite aimable; faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie, et puis montrer qu'elle est vraie ; vénérable, parce qu'elle a bien connu
1 nomme; aimable, parce qu'elle promet le vrai bien.
Un mot de David, ou de Moïse, comme : que Dieu circoncira les cœurs [Deut., XXX, 6), fait juger de leur esprit. Que tous les autres discours soient équivoques, et douteux d'être philosophes ou chrétiens ; enfin, un mot de cette nature détermine tous les autres, comme un mot d'Épictète détermine tout le reste au contraire Jusque-là l'ambiguïté dure, et non pas après.
J'aurais bien plus de peur de me tromper et de trouver que la religion chrétienne soit vraie, que non pas de me tromper en la croyant vraie.
Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde ^ont les plus difficiles à vivre selon Dieu : et, au contraire, rien n'est si difficile selon le monde que la vie religieuse ; rien n'est plus facile que de la passer selon Dieu : rien n'est plus aisé que d'être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde ; rien n'est plus difficile que d'y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.
L'Ancien Testament contenait les figures de la joie future, et le Nouveau contient les moyens d'y arriver. Les figures étaient de joie, les moyens sont de pénitence; et néanmoins l'agneau pascal était mangé avec des laitues sauvages, cum amaritudinibus ( Eœocl., 12, 8, ex Hebr.) , [pour marquer qu'on ne pouvait trouver la joie que par l'amertume].
Le mot de Galilée , que la foule des Juifs prononça comme par hasard, en accusant Jésus-Christ devant Pilate (Luc, 23,5), donna sujet à Pilate d'envoyer Jésus-Christ à Hérode; en quoi fut accompli le mystère, qu'il devait être jugé par les Juifs et les Gentils.
Le hasard en apparence fut la cause de L'accomplisseinrut du m) stère.
Une personne nie disait un jour qu'elle avait grande joie et confiance en sortant de la confession; une aulre me disait qu'elle restait en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on en ferait un bon , et que chacun manquait en ce qu'il n'avait pas le sentiment de l'autre.
11 y a plaisir d'être dans un vaisseau battu de l'orage, lorsqu'on est assuré qu'il ne périra point. Les persécutions qui travaillent l'Église sont de cette nature.
L'histoire de l'Église doit être proprement appelée l'Histoire de la vérité.
Comme les deux sources de nos péchés sont l'orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert deux qualités en lui pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d'abattre l'orgueil, quelque saintes que soient les œuvres , et non inires judicium ; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : La miséricorde de Dieu invite à la -pénitence [Rom., 2, h ) , et cet autre des Ninivites : Faisons pénitence pour voir si par aventure il aura pitié de nous (Joan., 3, 9 ) . Et ainsi , tant s'en faut que la miséricorde autorise le relâchement, que c'est au contraire la qualité qui le combat formellement; de sorte qu'au lieu de dire : S'il n'y avait point en Dieu de miséricorde, il faudrait faire toutes sortes d'efforts pour la vertu ; il faut dire, au contraire , que c'est parce qu'il y si en Dieu de la miséricorde, qu'il faut faire toutes sortes d'efforts.
Tout ce qui est au monde est concupiscence de la
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chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie , libido senliendi, libido sciendi, libido dominandi (1 Joan., 1, 16). Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent ! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilement affermis ; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais, après s'y être reposés en paix, tendent la main à celui qui les doit relever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Jérusalem, où l'orgueil ne pourra plus les combattre et les abattre; et qui cependant pleurent, non pas de voir écouler toutes les choses périssables, que les torrents entraînent, mais dans le souvenir de leur chère patrie , de la Jérusalem céleste, dont ils se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil !
Un miracle, dit-on, affermirait ma créance. On le dit quand on ne le voit pas. Les raisons, étant vues de loin , paraissent borner notre vue; mais quand on y est arrivé, on commence à voir encore au delà. Rien n'arrête la volubilité de notre esprit. Il n'y a point, diton, de règle qui n'ait quelque exception, ni de vérité si générale qui n'ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu'elle ne soit pas absolument universelle, pour nous donner sujet d'appliquer l'exception au sujet présent, et de dire : Cela n'est pas toujours vrai; donc il y a des cas où cela n'est pas. Il ne reste plus qu'à montrer que celui-ci en est; et c'est à quoi on est bien maladroit ou bien malheureux si on n'y trouve quelque jour.
La charité n'est pas un précepte figuratif. Dire que
Jésus-Ciikisï, <jui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, oe soi1 venu que pour nieltre la figure de la charité, pour ôter la réalité qui était auparavant : cela est horrible.
Combien les lunettes nous ont-elles découvert d'êtres qui n'étaient point pour nos philosophes d'auparavant ! On attaquait méchamment l'Écriture sainte sur le grand nombre des étoiles , en disant : Il n'y en a que mille vingt-deux; nous le savons.
L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un sot , il le croit ; et à force de se le dire à soimême, on se le fait croire. Car l'homme fait lui seul une conversation intérieure, qu'il importe de bien régler : Corrumpunt mores bonos colloquia mala (I Cor., 15, 33). Il faut se tenir en silence autant qu'on peut, et ne s'entretenir que de Dieu, qu'on sait être la vérité ; et ainsi on se le persuade à soi-même.
Quelle différence entre un soldat et un chartreux, quant à l'obéissance? Car ils sont également obéissants et dépendants, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître, et ne le devient jamais ; car les capitaines et princes même sont toujours esclaves et dépendants; mais ii l'espère toujours, et travaille toujours à y venir ; au lieu que le chartreux fait vœu de ne jamais être que dépendant. Alors ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle que tous deux ont toujours, mais dans l'espérance que l'un a toujours, et l'autre jamais.
La volonté propre ne se satisfera jamais, quand elle aurait pouvoir de tout ce qu'elle veut; mais on est sa-
tisfait dès l'instant qu'on y renonce. Sans elle, on ne peut être que mal content; par elle on ne peut être que content.
La vraie et unique vertu est de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence; et de chercher un être véritablement aimable, pour l'aimer. Mais comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous. Or, il n'y a que l'Être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous (Luc, 17, 21); le bien universel est en nous-mêmes, et ce n'est pas nous.
C'est être superstitieux de mettre son espérance dans les formalités ; mais c'est être superbe de ne vouloir s'y soumettre.