RAISONS DE QUELQUES OPINIONS DU PEUPLE
Renversement continuel du pour au contre.
Nous avons montré que l'homme est vain par l'es* time qu'il fait des choses qui ne sont point essentielles. Et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très-saines, et qu'ainsi toutes ces vanités étant très-bien fondées , le
11 VS pi \ SÉ ES DE PASCAL.
peuple n'est pas si vain qu'on dit. Et ainsi nous avons détruit l'opinj [ui détruisait celle du peuple.
Mais il faut détruire maintenant celte dernière proposition, el montrer qu'il demeure toujours vrai que Le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines, parce qu'il n'en sent pas la vérité où elle est, et que, la mettant où elle n'est pas, ses opinions sont toujours très ',i lisses et très-malsaine?.
iï.
Il est vrai de dire que tout le monde est dans l'illusion : car, encore que les opinions du peuple soient saines , elles ne le sont pas dans sa tète, car il pense que la vérité est où elle n'est pas. La vérité est bien dans leurs opinions , mais non pas au point où ils se figurent .
Le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honorent , non par la pensée du peuple , mais par une pensée plus relevée. Les dévots , qui ont plus de zèle que de science , les méprisent malgré cette considération qui les fait honorer parmi les habiles , parce qu'ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. Ainsi vont les opinions, se succédant du pour au contre , selon qu'on a de lumière.
Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres si on veut récompenser les mérites; car tous diront qu'ils méritent. Le mal à craindre d'un sot qui succède par droit de naissance n'est ni si grand ni si sûr.
Pourquoi suit-on la pluralité? est-ce à cause qu'ils <*nt plus de raison? non; mais plus de force. Pourquoi sait-on les anciennes lois et anciennes opinions? est-ce qu'elles sont les plus saines? non; mais elles sont uniques, et nous ôtent la racine de la diversité.
L'empire fondé sur l'opinion et l'imagination règne quelque temps , et cet empire est doux et volontaire : celui de la force règne toujours. Ainsi l'opinion est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran.
vu.
Que l'on a bien lait de distinguer les hommes par l'extérieur, plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux? qui cédera la place à l'autre? Le moins habile? mais je suis aussi habile que lui. Il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un : cela est visible ; il n'y a qu'à compter ; c'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen : ce qui est le plus grand des biens.
La coutume de voir les rois accompagnés de gardes , de tambours, d'officiers, et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage , quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite, qu'on y voit d'ordinaire jointe. Et le monde, qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu'il vient l'une force naturelle ; et de là ces mots : Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage, etc.
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La puissance des rois est fondée sur La raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la faiblesse : et ce fondement-là est admirablement sur; car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fondé sur la saine raison est bien mal fondé, comme l'estime de la sagesse.
Les choses du monde les plus déraisonnables devienîent les plus raisonnables, à cause du dérèglement des hommes. Qu'y a-t-il de moins raisonnable que de choisir pour gouverner un État le premier fils d'une reine? L'on ne choisit pas pour gouverner un bateau celui des voyageurs qui est de meilleure maison : cette loi serait ridicule et injuste. Mais parce qu'ils le sont et le seront toujours, elle devient raisonnable et juste; car, qui choisira-t-on? Le plus vertueux et le plus habile? Nous voilà incontinent aux mains : chacun prétend être ce plus vertueux et ce plus habile. Attachons donc cette qualité à quelque chose d'incontestable. C'est le fils aîné du roi. Cela est net, il n'y a point de dispute. La raisonne peut mieux faire, caria guerre civile est le plus grand des maux.
Saint Augustin a vu qu'on travaille pour l'incertain , sur mer, en bataille, etc.; il n'a pas vu la règle des partis qui démontre qu'on le doit. Montaigne a vu qu'on s'offense d'un esprit boiteux , et que la coutume peut tout; mais il n'a pas vu la raison de cet effet. Toutes ces personnes ont vu les effets, mais ils n'ont pas vu les causes. Ils sont, à l'égard de ceux qui ont découvert les causes, comme ceux qui n'ont que les yeux à l'égard de ceux qui ont l'esprit. Car les effets sont comme sensibles, et les causes sont visibles seulement à l'esprit. Et
quoique ces effets-là se voient par l'esprit, cet esprit est, à l'égard de l'esprit qui voit les causes, comme les sens corporels à l'égard de l'esprit,
D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas, et qu'un esprit boiteux nous irrite? A cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons ; sans cela nous en aurions pitié et non colère.
Épictète demande bien plus fortement pourquoi ne nous fàchons-nous pas si on dit que nous avons mal à la tête, et que nous nous fâchons de ce qu'on dit que nous raisonnons mal ou que nous choisissons mal. Ce qui cause cela, c'est que nous sommes bien certains que nous n'avons pas mal à la tête, et que nous ne sommes pas boiteux ; mais nous ne sommes pas si assurés que nous choisissons le vrai. De sorte que, n'en ayant d'assurance qu'à cause que nous le voyons de toute notre vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne, et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix ; car il faut préférer nos lumières à celles de tant d'autres, et cela est hardi et difficile. Il n'y a jamais cette contradiction dans les sens touchant un boiteux.
Le respect est : Incommodez-vous. Cela est vain en apparence, mais très-juste; car c'est dire : Je m'incommoderais bien si vous en aviez besoin , puisque je le fais bien sans que cela vous serve : outre que le respect est pour distinguer les grands. Or, si le respect était d'être dans un fauteuil, on respecterait tout le inonde, et ainsi on ne distinguerait pas; mais étant incommodé, on distingue fort bien.
*2~>2 PENSJ ES DE l'ASC A !..
Être brave1 n'est pas trop vain : car c'est montrer qu'un grand nombre de gens travaillent pour soi ; c'est montrer, par ses cheveux, qu'on a nu valet de chambre, un parfumeur, etc.; par son rabat, le fil, le passement , etc.
Or, ce n'est pas une simple superficie, ni un simple harnais, d'avoir plusieurs bras [à son service].
Plus on a de bras, plus on est fort. Être brave est montrer sa force.
Cela est admirable : on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept ou huit laquais ! Eh quoi! il me fera donner les étrivières si je ne le salue. Cet habit , c'est une force ; il n'en est pas de même d'un cheval bien enharnaché à l'égard d'un autre.
Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle différence il y a, et d'admirer qu'on y en trouve, et d'en demander la raison.
Le peuple a les opinions très-saines : par exemple , 1° d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie : les demi-savants s'en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais, par une raison qu'ils ne pénètrent pas, on a raison ; 2° d'avoir distingué les hommes par le dehors, comme par la noblesse ou le bien : le monde triomphe encore à m ontrer combien cela est déraisonnable ; mais cela est 'très-raisonnable; 3° de s'offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire; mais cela est trèssouhaitable, àcause des biens essentiels qui y sont joints; et un homme qui a reçu un soufflet sans s'en ressentir
1 Bien mis.
est accablé d'injures et de nécessités; k° travailler pour l'incertain; aller sur mer; passer sur une planche.
C'est un grand avantage que la qualité, qui, dès dixhuit ou vingt ans , met un homme en passe , connu et respecté , comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans : c'est trente ans gagnés sans peine.
N'avez-vous jamais vu des gens qui, pour se plaindre du peu d'état que vous faites d'eux, vous étalent l'exemple de gens de condition qui les estiment? Je leur répondrais à cela : Montrez-moi le mérite par où vous avez charmé ces personnes, et je vous estimerai de môme.
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe parla, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir? Non, car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime une personne à cause de sa beauté l'aime-t-il? Non; car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne , fera qu'il ne l'aimera plus : et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on, moi? Non; car je puis perdre ces qualités sans me perdre, moi. Où est donc ce moi , s'il' n'est ni dans le corps, ni dans l'âme? Et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables? Car aimerait-on la substance de l'àme d'une personne abstraitement , et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais la personne, mais seulement des qualités. Qu'on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices ; car on n'aime personne que pour des qualités empruntées.
■±>i ci. > si I S DB VA SCAL.
Les choses qui nous tiennent le plus, comme de cacher son peu de bien, ce n'est souvent presque rien; c'est un néant <pie notre imagination grossit en montagne. Un autre tour d'imagination nous le fait découvi'it- sans peine.
Ceux qui sont capables d'inventer sont rares ; les plus forts en nombre ne veulent que suivre, et refusent la gloire à ces inventeurs qui la cherchent par leurs inventions. Et s'ils s'obstinent à la vouloir obtenir, et mépriser ceux qui n'inventent pas, les autres leur donneront des noms ridicules, leur donneraient des coups de bâton. Qu'on ne se pique donc pas de cette subtilité, ou qu'on se contente en soi-même.