‹ Œuvres choisies de B. Pascal: Pensées et opuscules. T. uniqueChapitre 38 sur 71 · DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

DE LA JUSTICE

Toutes les bonnes maximes sont dans le monde, on ne manque qu'aies appliquer. Par exemple, on ne doute pas qu'il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font; mais pour la religion, point.

Il est nécessaire qu'il y ait de l'inégalité parmi les hommes , cela est vrai. Mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte , non-seulement à la plus haute domination , mais à la plus haute tyrannie. Il est nécessaire de relâcher un peu l'esprit; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements. Qu'on en marque les limites, il n'y a point de bornes dans les choses : les lois y en veulent mettre , et l'esprit ne peut le souffrir.

La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître : car en désobéissant à l'un, on est malheureux ; et en désobéissant à l'autre on est un sot.

Pourquoi me tuez-vous? Eh quoi! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste.

Sur quoi l'homme fondera-t-il l'économie du monde qu'il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier? Quelle confusion! Sera-ce sur la justice? Il l'ignore.

Certainement s'il la connaissait, il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes : Que chacuu suive les mœurs de son pays. L'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du .pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité ; en peu d'années de possession , les lois fondamentales changent; le droit a ses époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà.

Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes, mais qu'elle réside dans les lois naturelles con-

256 PENSJ i S DE PASCAL.

nues en tout pays. Certainement ils la soutiendraient opiniâtrement j si la témérité du hasard, qui a semé les lois humaines, en avait rencontré au moins une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s'est si bien diversifié, qu'il n'y en a point.

Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure au delà de l'eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui ?

11 y a sans doute des lois naturelles; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplius nostrum est; quod noslrum dicimus, arlis est; ex senalusconsullis et plebiscilis crimina exercentur ; ut olim vitils sic nunc legibus laboramus.

De cette confusion arrive que l'un dit que l'essence de la justice est l'autorité du législateur; l'autre, la commodité du souverain ; l'autre, la coutume présente, et c'est le plus sûr : rien, suivant la seule raison , n'est juste de soi; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité, par cette seule raison qu'elle est reçue ; c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe, l'anéantit. Rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes : qui leur obéit , parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi : elle est toute ramassée en soi; elle est loi, et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si léger, que, s'il n'est accoutumé à contempler les prodiges de l'imagination humaine, il admirera qu'un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L'art de fronder et bouleverser les États est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source,

pour marquer leur défaut de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'État, qu'une coutume injuste a abolies : c'est un jeu sûr pour tout perdre, rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu'ils le reconnaissent ; et les grands en profitent à sa ruine et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire , les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n'est pas sans exemple. C'est pourquoi le plus sage des législateurs disait que , pour le bien des hommes , il faut souvent les piper; et un autre, bon politique: Cum veritalcm qua liberclur ignoret, cxpedit quod fallatur. Il ne faut pas qu'il sente la vérité de l'usurpation : elle a été introduite autrefois sans raison ; elle est devenue raisonnable; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle , et en cacher le commencement, si on ne veut qu'elle ne prenne bientôt fin.

Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre que ce sont eux qui s'éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans le vaisseau; mais où prendrons-nous un point dans la morale?

vu.

Veri juris. — Nous n'en avons plus : si nous en avions, nous ne prendrions pas pour règles de justice de suivre les mœurs de son pays.

J'ai passé long temps de ma vie en croyant qu'il y

avait une justice, et en cela je ne me trompais pas ; car il y en a une, selon que Dieu nous l'a voulu révéler. Mais je ne le prenais pas ainsi, et c'est en quoi je me trompais; car je croyais que notre justice était essentiellement juste, et que j "avais de quoi la connaître et en juger.

Mais je me suis trouvé tant de fois en faute de j' ment droit, qu'enfin je suis entré en défiance de moi et puis des autres. J'ai vu tous les pays et hommes changeants; et ainsi, après bien des changements de jugement touchant la véritable justice, j'ai connu que notre nature n'était qu'un continuel changement, et je n'ai plus change depuis ; et si je changeais, je confirmerais mon opinion.

Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes; car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il faut lui dire en même temps qu'il y faut obéir, parce qu'elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue, si on peut faire entendre cela; et ce que c'est proprement que la définition de la justice.

Montagne a tort : la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste. Mais le peuple la suit par cette seule raison qu'il la croit juste; sinon, il ne la suivrait plus, quoiqu'elle fût coutume , car on ne veut être assujetti qu'à la raison ou'à la justice. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie ; mais l'empire delà raison et de la justice n'est non plus tyrannique que celui de la délectation. Ce sont les principes naturels à l'homme.

aivTICLE XXIV. 259

Il serait donc bon qu'on obéit aux lois et coutumes, parce qu'elles sont lois; qu'il 1 sût qu'il n'y en a aucune vraie et juste à introduire; que nous n'y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité, et non de leur seule autorité sans vérité. Ainsi il obéit, mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien ; ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d'un certain côté.

La nature de l'homme est toute nature : omne animal.

Il n'y a rien qu'on ne rende naturel; il n'y a naturel qu'on ne fasse perdre.

La vraie nature étant perdue, tout devient sa nature.

Comme le véritable bien étant perdu, tout devient son véritable bien.

Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés? Et dans les enfants ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères , comme la chasse dans les animaux ?

Une différente coutume en do!M*slaa d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience; et s'il y en

d'ineffaçables à la coutume, il y en aussi de la coutume contre la nature ineffaçables à la nature et à une seconde coutume : cela dépend de la disposition.

Les pères craignent que l'amour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette, nature sujette à être eiï; cée?La coutume est une seconde nature qui détruii

Sans doute le peuple.

-JC.I» PENSÉES DE l'ASC Al,.

la première. Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.

La justice est ce qui est établi; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies.

Comme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la justice.

Summum jus, summa injuria. La pluralité est la meilleure voie, parce qu'elle est visible, et qu'elle a la force pour se faire obéir ; cependant c'est l'avis des moins habiles.

Si l'on avait pu , l'on aurait mis la force entre les mains de la justice : mais comme la forcené se laisse pas manier comme on veut, parce que c'est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on a mis la justice entre les mains de la force; et ainsi on appelle mste ce qu'il est force d'observer.

De là vient le droit de l'épée , car l'épée donne un véritable droit.

Autrement on verrait la violence d'un côté et la justice de l'autre.

De là vient l'injustice de la Fronde, qui élève sa prétendus justice contre la force.

Il n'en est pas de même dans l'Église ; car il y a une justice véritable et nulle violence.

xv. Justice. Force.

Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le dus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite , parce qu'il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à disputes : la force est très-reconnaissable, et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste; et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires; et la pluralité aux autres. D'où vient cela? de la force qui y est.

Et de là vient que les rois, qui ont la force d'ailleurs , ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.

Sans doute l'égalité des biens est juste; mais, ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien.

Ils sont contraints de dire : Vous n'agissez pas de bonne foi ; nous ne devrions pas, etc. Que j'aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante ! Car ce n'est pas là le langage d'un homme à qui on dispute son droit, et qui le défend les armes et la force à la main. Il ne s'amuse pas à dire qu'on n'agit pas de bonne foi ; mais îi punit cette mauvaise foi par la force.

■li'fl PENSÉES DE PASCAL.

Quand il est question de juger si on' doit faire la guerre et tuer tant d'hommes, condamner tant d'Espagnols à la mort, c'est un homme seul qui en juge, encore intéressé : ce devrait être un tiers indifférent.

Ges discours sont faux et tyranniques : Je suis beau, donc on doit me craindre; je suis fort, donc on doit m'aimer. Je suis... La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu'on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites : devoir d'amour à l'agrément; devoir de crainte à la force; devoir de croyance à la science. On doit rendre ces devoirs-là; on est injuste de les refuser, et injuste d'en demander d'autres. Et c'est de même être faux et tyran de dire : Il n'est pas fort, donc je ne l'estimerai pas; il n'est pas habile, donc je ne le craindrai pas. La tyrannie consiste au désir de domination universelle et hors de son ordre.

PENSÉES DIVEBSES.

Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par d'autres; et qui, en ôtant le tronc, s'emportent comme des

branches.

Quand la malignité a la raison de son côté, elle devient fière, et étale la raison en tout son lustre : quand l'austérité ou le choix sévère n'a pas réussi au vrai bien , et qu'il faut revenir à suivre la nature , elle devient fière par le retour.

L'homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C'est un bon mathématicien, dira-t-on; mais je n'ai que faire de mathématiques : il me prendrait pour une proposition. C'est un bon guerrier : il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme qui puisse s'accommoder à tous mes besoins généralement.

Quand on se porte bien, on admire comment on pourrait faire si on était malade; quand on l'est, on prend médecine gaiement : le mal y résout. On n'a plus les passions et les désirs de divertissements et de promenade que la santé donnait, et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à l'état présent. 11 n'y a que les craintes que nous nous donnons nousmêmes, et non pas la nature, qui nous troublent, parce qu'elles joignent à l'état où nous sommes les passions de l'état où nous ne sommes pas.

Les discours d'humilité sont matière d'orgueil aux gens glorieux , et d'humilité aux humbles. Ainsi ceux du pyrrhonisme sont matière d'affirmation aux affirmatifs. Peu parlent de l'humilité humblement ; peu de la chasteté chastement; peu du pyrrhonisme en doutant. Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété , et nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes.

Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais enfin elles n'ont pas été tout à fait cachées, puisqu'elles ont été sues; et, quoiqu'on ait fait ce qu'on a pu pour les cacher . ce peu par où elles ont

lo* PENS I I S DE PAS CM .

paru gâte tout, car c'est là le plus beau, de les avoir voulu cacher.

Ihseur de bons mots, mauvais caractère.

Le moi ' est haïssable; vous, Miton, le couvrez; vous ne fôtez pas pour cela; vous êtes donc toujours haïssable. Point [du tout, direz-vous] ; car en agissant, comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n'a plus sujet de nous haïr. Cela est vrai, si on ne naissait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu'il est injuste, et qu'il se fait centre de tout, je le haïrai toujours. En un mot, le mot a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu'il se fait centre de tout; il est incommode aux autres, en ce qu'il les veut asservir : car chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non pas l'injustice; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui haïssent l'injustice : vous ne le rendez aimable qu'aux injustes, qui n'y trouvent plus leur ennemi; et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu'aux injustes.

Je n'admire point l'excès d'une vertu, comme de la valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée, comme en Épaminondas, qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les

1 Le mot moi ne signifie que l'amour-propre. C'est un terme dont l'auteur avait accoutumé de se servir avec quelques-uns de ses amis. ( Piote de ied. de 1670. ) — Miton , dit M. Faugère , est peut-être le même personnage dont parle Tallemant des Réaux, notamment tome III, page 134.

deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux. Mais peut-être que ce n'est qu'un soudain mouvement de l'àme de l'un à l'autre de ces extrêmes, et qu'elle n'est jamais en effet qu'en un point, comme le tison de feu [que l'on tourne]. Soit. Mais au moins cela marque l'agilité de l'âme, si cela n'en marque l'étendue.

J'avais passé longtemps dans l'étude des sciences abstraites; et le peu de communication qu'on en peut avoir m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant : j'ai pardonné aux autres d'y peu savoir. Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons en l'étude de l'homme , et que c'est la vraie étude qui lui est propre. J'ai été trompé. 11 y en a encore moins qui Fétudient que la géométrie.

t,e n'est que manque de savoir étudier cela qu'on cherche le reste. Mais n'est-ce pas que ce n'est pas encore là la science que l'homme doit avoir, et qu'il lui est meilleur de l'ignorer pour être heureux?

Quand tout se remue également , rien ne se remue en apparence : comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le dérèglement, nul ne semble y aller. Celui qui s' arrête faitremarquer l'emportement des autres, comme v>n point fixe.

Pourquoi prendrai-je plutôt à diviser ma morale en tpiatre qu'en six? Pourquoi établirai-je plutôt la vertu en quatre, en deux, en un? Pourquoi en abstine et sustine, plutôt qu'en suivre nature ou faire ses affaires particulières sans injustice, comme Platon, ou autre chose

l2li<i PENSÉES DE PASCAL.

M, lis voilà . direz-vous, tout renfermé en un mot. Oui, iu;iis cela est inutile si on ne L'explique; ei quand on vient à l'expliquer, dès qu'on ouvre ce précepte qui contient tous les autres, ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter : ainsi, quand ils sont tous renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles comme en un coffre, et ne paraissent jamais qu'en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis sans renfermer l'un en l'autre.

Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu'il se trompe , il faut observer par quel côté il envisage la chose , car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité , mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu'il ne se trompait pas, et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés. Or, on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas être trompé; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l'homme ne peut tout voir, et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu'il envisage, comme les appréhensions des sens sont toujours vraies.

La vertu d'un homme ne doit pas se mesurer par ses efforts, mais par ce qu'il fait d'ordinaire.

Les gTands et les petits ont mêmes accidents, mêmes fâcheries et mêmes passions ; mais l'un est au haut de la roue, et l'autre près du centre et ainsi moins agité par les mêmes mouvements.

Quoique les personnes n'aient point d'intérêt à ce qu" elles disent, il ne faut pas conclure de là absolument

qu'elles ne mentent point; car il y a des gens qui mentent simplement pour mentir.

L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas tant fait de continents que celui de son ivrognerie a fait d'intempérants. Il n'est pas honteux de n'être pas aussi vertueux que lui, et il semble excusable de n'être pas plus vicieux que lui. On croit n'être pas tout à fait dans les vices du Gommun des hommes quand on se voit dans les vices de ces grands hommes; et cependant on ne prend pas garde qu'ils sont en cela du commun des hommes. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple , car quelque élevés qu'ils soient , si sont-ils unis aux moindres des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air, tout abstraits de notre société. Non, non. S'ils sont plus grands que nous, c'esi qu'ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi lias que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau, et s'appuient sur la même terre; et, par cette extrémité , ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfants , que les bêtes.

xvm.

Rien ne nous plait que le combat, mais non pas la victoire. On aime à voir les combats des animaux, non le vainqueur acharné sur le vaincu. Que voulait-on voir, sinon la fin de la victoire ? Et dès quelle arrive , on en est soûl. Ainsi dans le jeu, ainsi dans la recherche de la vérité. On aime à voir dans les disputes le combat des opinions; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la faire voir naissant de la dispute. De même, dans les passions , il y a du plaisir à voir deux contraires se heurter; mais quand Tune est maîtresse, ce n'est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses,

mais la recherche des choses. Ainsi, dans la comédie, les scènes contentes sans crainte ne valent rien, ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutaux, ni Les sévérités âpres.

On n'apprend pas aux hommes à être honnêtes hommes, et on leur apprend tout le reste; et ils ne se piquent jamais tant que de savoir rien du reste comme d'être honnêtes hommes. Ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu'ils n'apprennent point.

Le sot projet qu'il (Montaigne) a de se peindre ! et cela non pas en passant et contre ses maximes , comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes , et par un dessein premier et principal. Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse , c'est un mal ordinaire; mais d'en dire par dessein, c'est ce qui n'est pas supportable, etd'en dire de telles que celles-ci. . .

Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j'y vois.

Plaindre les malheureux n'est pas contre la concupiscence , au contraire ; on est bien aise d'avoir à rendre ce témoignage d'amitié, et à s'attirer la réputation de tendresse sans rien donner.

Qui aurait eu l'amitié du roi d'Angleterre , du roi de Pologne et de la reine de Suède, aurait-il cru pouvoir manquer de retraite et d'asile au monde ' ?

• Pascal veut parler ici de trois révolutions arrivées de son temps : la cruelle catastrophe de Charles Ier, roi d'Angleterre, en 1649 ; la retraite de Jean-Casimir, roi de Pologne, dans la Silésie , en 1655 ; et l'abdication de Christine, reine de Suède , en 1654.

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Les choses ont diverses qualités , et l'âme diverses inclinations; car rien n'est simple de ce qui s'offre à l'âme, et l'âme ne s'offre jamais simple à aucun sujet. De là vient qu'on pleure et qu'on rit quelquefois d'une même chose.

Diverses chambres de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux, dont chacun règne chez soi, non ailleurs; et quelquefois ils se rencontrent, et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l'un de l'autre , car leur maîtrise est de divers genres. Ils ne s'entendent pas, et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut , non pas même la force : elle ne fait rien au royaume des savants ; elle n'est maîtresse que des actions extérieures.

Ferox gens nullam esse vitam sine armis rati. Ils aiment mieux la mort que la paix; les autres aiment mieux la mort que la guerre. Toute opinion peut être préférée à la vie, dont l'amour parait si fort et si naturel.

Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables. Misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas; on mourra seul. Il faut donc faire comme si on était seul; et alors bâtirait-on des maisons superbes, etc.? On chercherait la vérité sans hésiter; et si on le refuse, on témoigne estimer plus l'estime des hommes que la récherche de la vérité.

La science des choses extérieures ne me consolera pas de l'ignorance de la morale au temps d'affliction mais la science des mœurs me consolera toujours de l'ignorance des sciences extérieures.

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Le temps guérit les douleurs et les querelles, parce qu'on change, on n'est plus la môme personne. Ni l'offensant, ni l'offensé, ne sont plus eux-mêmes. C'est comme un peuple qu'on a irrité, et qu'on reverrait après deux générations. Ce sont encore les Français, mais non les mêmes.

César était trop vieux, ce me semble, pour s'aller amuser à conquérir le monde. Cet amusement était bon à Alexandre : c'était un jeune homme qu'il était difficile d'arrêter; mais César devait être plus mûr.

Le sentiment de la fausseté des plaisirs présents et l'ignorance de la vanité des plaisirs absents causent l'inconstance.

Mon humeur ne dépend guère du temps. J'ai mes brouillards et mon beau temps au dedans de moi ; le bien et le mal de mes affaires mêmes y font peu. Je m'efforce quelquefois de moi-même contre la fortune; la gloire de la dompter me la fait dompter gaiement, au lieu que je fais quelquefois le dégoûté dans la bonne fortune.

En écrivant ma pensée , elle m'échappe quelquefois; mais cela me fait souvenir de ma faiblesse, que j'oublie à toute heure; ce qui m'instruit autant que ma pensée oubliée, car je ne tends qu'à connaître mon néant.

C'est une plaisante chose à considérer, de ce qu'il y a des gens dans le monde qui , ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en sont fait eux-mê-

mes auxquelles ils obéissent exactement; comme, par exemple, les voleurs, les soldats de Mahomet, les hérétiques, etc., et ainsi les logiciens.

Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants ; c'est lama place au soleil : voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.

Vous avez mauvaise grâce. Excusez-moi, s'il vous plaît... Sans cette excuse, je n'eusse pas aperçu qu'il y eût d'injure. Révérence parler, il n'y a rien de mauvais que leur excuse.

On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis; et quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leur politique , ils l'ont fait en se jouant. C'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie. La plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement.

S'ils ont écrit de politique, c'était comme pour régler un hôpital de fous; et s'ils ont fait semblant d'en parler comme d'une grande chose, c'est qu'ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensaient être rois et empereurs; ils entraient dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu'il se pouvait.

Je me suis mal trouvé de ces compliments : Je vous ai donné bien de la peine; Je crains de vous ennuyer; Je crains que cela ne soil trop long : ou on entraîne, ou on irrite.

Un vrai ami est une chose si avantageuse , même pour les plus grands seigneurs, afin qu'il dise du bien d'eux

et qu'il les soutienne en leur absence même . qu'ils do vent tout faire pour en avoir. Mais qu'ils choisissent bien; car s'ils font tous leurs efforts pour des sots. leur sera inutile, quelque bien qu'ils disent d'eux; et môme ils n'en diront pas du bien s'ils se trouvent les plus faibles , car ils n'ont pas d'autorité ; et ainsi ils en médiront par compagnie.

Voulez-vous qu'on dise du bien de vous? N'en dites point.

Je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres , il n'y aurait pas quatre amis dans le monde. Cela paraît par les querelles que causent les rapports indiscrets qu'on en fait quelquefois.

Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en partie. La vérité essentielle n'est pas ainsi : elle est toute pure et toute vraie. Ce mélange la déshonore et l'anéantit. Rien n'est purement vrai , et ainsi rien n'est vrai , en l'entendant du pur vrai. On dira qu'il est vrai que l'homicide est mauvais : oui , car nous connaissons bien le mal et le faux. Mais que dira-t-on qui soit bon? La chasteté? Je dis que non; carie monde finirait. Le mariage? Non ; la continence vaut mieux. De ne point tuer? Non ; car les désordres seraient horribles, et les méchants tueraient tous les bons. De tuer? Non; car cela détruit la nature. Nous n'avons ni vrai ni bien qu'en partie, et mêlé de mal et de faux.

Le mal est aisé, il y en a une infinité ; le bien , presque unique. Mais un certain genre de mal est aussi diflicile à trouver que ce qu'on appelle bien; et souvent on fait passer pour bien à cette marque ce mal particu

Jier. Il i';iat même une grandeur d'âme extraordinaire pour y arriver, aussi bien qu'au bien .

Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres , en général , sont cordes de nécessité ; car il faut qu'il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas , mais quelques-uns le pouvant. Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Ii est sans doute qu'ils se battront jusqu'à ce que la plus forte partie opprime la plus faible, et qu'enfin il y ait un parti dominant. Mais, quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il plaît ; les uns la remettant à l'élection des peuples , les autres à la succession de naissance , etc.

Et c'est là où l'imagination commaïice à jouer son rôle ; jusque-là le pouvoir force le fait; ici c'est la force qui se tient par l'imagination en un certain parti , en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc.

Ces cordes qui attachent donc le respect à tel et tel en particulier sont des cordes d'imagination.

Nous sommes si malheureux, que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose qu'à condition de nous fâcher si elle réussit mal ; ce que mille choses peuvent faire et font à toute heure. Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans être fâché du mal contraire, aurait trouvé le point.

A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes.

La diversité es^ si ample, que tous les tous de voix ,

2~ \ P E N S Ê K S I) E P ASC A L .

luis les marchers, toussers, mouchers, éternueis, sont différents. On distingue des fruits les raisins, et entre eux le muscat, et Condrieux, et puis Desargues , et puis Celte entre, est-ce tout? En a-t-elle (la nature) januiis produit deux grappes pareilles et une grappe a-t-elle deux grains pareils ! etc.

Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment; [semblable, parce qu'elle ne raisonne point; contraire, parce qu'elle est fausse] : de sorte qu'on ne peut distinguer entre ces contraires. L'un dit que mon sentiment est fantaisie ; l'autre, que sa fantaisie est sen timent. Il faudrait avoir une règle. La raison s'offre, mais elle est pliable à tous sens; et ainsi il n'y en a point.

XL Vil.

Il est fâcheux d'être dans l'exception de la règle. 11 faut même être sévère et contraire à l'exception. Mais néanmoins, comme il est certain qu'il y a des exceptions de la règle, il faut en juger sévèrement, mais justement.

On se persuade mieux, pour l'ordinaire, par les raisons qu'on a trouvées soi-même, que par celles qui sont ventes dans l'esprit des autres.

L'esprit croit naturellement, et la volonté aime naturellement; de sorte que, faute de vrais objets, il faut qu'ils s'attachent aux faux.

Ces grands efforts d'esprit où l'âme touche quelquefois sont chose où elle ne se tient pas. Elle y saute seulement, mais pour retomber aussitôt.

L'homme n'est ni ange ni bête; et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.

lu.

Les bètes ne s'admirent point. Un cheval n'admire point son compagnon. Ce n'est pas qu'il n'y ait entre eux de l'émulation à la course; mais c'est sans conséquence; car, étant à l'étable, le plus pesant et plus mal taillé ne cède pas son avoine à l'autre, comme les hommes veulent qu'on leur fasse. Leur vertu se satisfait d'elle-même.

lui.

Comme on se gâte l'esprit, on se gâte aussi le sentiment. On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations : on se gâte l'esprit et le sentiment par les conversations. Ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent. 1.' ii/iporte donc, de tout, de bien savoir choisir pour se ]e former et ne point le gâter; et on ne peut faire ce choix si on ne l'a déjà formé et point gâté. Ainsi cela fait un cercle, d'où sont bien heureux ceux qui sortent.

Le cœur a son ordre; l'esprit a le sien, qui est par principes et démonstrations; le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant par ordre les causes de l'amour : cela serait ridicule.

Jésus-Cuiiist et saint Paul ont bien plus suivi cet ordre du cœur, que celui de l'esprit; car ils voulaient échauffer, non instruire; saint Augustin de môme. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qui a rapport à la fin , pour la montrer toujours.

Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration

276 PENS i.i:s de pascal.

par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux !

La vraie éloquence se moque de l'éloquence; la vraie morale se moque de la morale, c'est-à-dire que la m'orale du jugement se ;noque de la morale de l'esprit,

qui est sans règle.

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