‹ Œuvres choisies de B. Pascal: Pensées et opuscules. T. uniqueChapitre 65 sur 71 · DE FINESSE · texte numérisé non relu

DE FINESSE

sont faux et insupportables , car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis.

Et les fins, qui ne sont que fins, ne peuvent avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des cboses spéculatives et d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde, et tout à fait hors d'usage.

Diverses sortes de sens droit; les uns dans un certain ordre des choses, et non dans les autres ordres où ils extravaguent.

Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes, et c'est une droiture de sens.

Les autres tirent bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes.

Par exemple, les uns comprennent bien les effets de l'eau, en quoi il y a peu de principes ; mais les conséquences en sont si fines, qu'il n'y a qu'une extrême droiture d'esprit qui y puisse aller; et ceux-là ne seraient peut-être pas pour cela grands géomètres, parce que la géométrie comprend un grand nombre de principes, et qu'une nature d'esprit peut être telle qu'elle puisse bien pénétrer peu de principes jusqu'au fond, et qu'elle ne puisse pénétrer le moins du monde les choses où il y a beaucoup de principes.

Il y a donc deux sortes d'esprits : l'une, de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes, et c'est là l'esprit de justesse ; l'autre, de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c'est là l'esprit de géométrie. L'un est force et droiture d'esprit , l'autre est amplitude d'esprit. Or l'un peut être sans l'autre, l'esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et faible.

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M. Pascal vint aussi en ce temps-là demeurer à Port-Royal des Champs. Je ne m'arrête point à dire qui était cet homme, que non-seulement toute la France, mais toute l'Europe a admiré. Son esprit toujours vif. toujours agissant, était d'une étendue , d'une élévation , d'une fermeté , d'une pénétration et d'une netteté au delà de ce qu'on peut.croire. Il n'y avait point d'homme habile dans les mathématiques qui ne lui cédât : témoin l'histoire de la roulette fameuse qui était alors l'entretien de tous les savants. Il savait animer le cuivre et donner de l'esprit à l'airain. Il faisait que de petites roues sans raison où étaient sur chacune les dix premiers chiffres, rendaient raison aux personnes les plus raisonnables; et il faisait en quelque sorte parler des machines muettes , pour résoudre en jouant les difficultés des nombres qui arrêtaient les savants : ce qui lui coûta tant d'application et d'efforts d'esprit que pour monter cette machine 2 au point où tout le monde l'admirait, et que j'ai vue de mes yeux, il en eut lui-même la tête presque démontée pendant trois ans.

Cet homme admirable , enfin étant touché de Dieu , soumit cet esprit si élevé au doux joug de Jésus-Christ , et ce cœur si noble et si grand embrassa avec humilité la pénitence. Il vint à Paris se jeter entre les bras de M. Singlin, résolu de faire tout ce qu'il lui ordonnerait . M. Singlin crut en voyant ce grand génie, qu'il ferait bien de l'envoyer à Port-Royal des Champs, où M. Arnauld lui prêterait le collet en ce qui regarde les autres sciences et où M. de Saei lui apprendrait à les mépriser. Il vint donc demeurer à Port-Royal. M. de Saci ne put pas se dispenser de le voir, surtout en ayant été prié par M. Singlin ;

' Publié en 1728 par le P. Desmolets; nous l'imprimons d'après les Mémoires de Fontaine : i'trccht, 173C, 2 vol. in- 12. : La machine d'arithmét'que.

mais les lumières saintes qu'il trouvait dans l'Écriture et dans les Pères lui firent espérer qu'il ne serait point ébloui' de tout le brillant de M. Pascal, qui charmait néanmoins et enlevait tout le monde. Il trouvait, en effet, tout ce qu'il disait fort juste. Il avouait avec plaisir la force de ses discours : mais il n'y apprenait rien de nouveau. Tout ce que M. Pascal lui disait de grand, il l'avait vu avant lui dans saint Augustin; et faisant justice à tout le monde il disait : « M. Pascal est ex- « trêmement estimable en ce que, n'ayant point lu les Pères «de l'Église, il a de lui-même, par la pénétration de sones- « prit , trouvé les mêmes vérités qu'ils avaient trouvées. Il les « trouve surprenantes, disait-il, parce qu'il ne les a vues en « aucun endroit; mais pour nous, nous sommes accoutumés « à les voir de tous côtés dans nos livres. » Ainsi ce sage ecclésiastique trouvant que les anciens n'avaient pas moins de lumière que les nouveaux, il s'y tenait, et estimait beaucoup M. Pascal de ce qu'il se rencontrait en toutes choses avec saint Augustin.

La conduite de M. de Saci, en conversant avec les gens, était de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait. S'il voyait par exemple M. Champagne , il parlait avec lui do la peinture. S'il voyait M. Hamon, il l'entretenait de la médecine. S'il voyait le chirurgien du lieu, il le questionnait sur la chirurgie. Ceux qui cultivaient les arbres, ou la vigne, ou les grains , lui disaient tout ce qu'il fallait observer. Tout lui servait pour passer aussitôt à Dieu et pour y faire passer les autres. Il crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fort , et lui parler des lectures de philosophie dont il s'occupait le plus. Il le mit sur ce sujet aux premiers entretiens qu'ils eurent ensemble. M. Pascal lui dit que ses deux livres les plus ordinaires avaient été Épictète et Montaigne ; et il lui fit de grands éloges de ces deux esprits. M. de Saci, qui avait toujours cru devoir peu lire ces auteurs, pria M. Pascal de lui en parler à fond.

« Épictète, lui dit-il, est un des philosophes du monde qui ait le mieux connu les devoirs de l'homme. Il veut, avant toutes choses, qu'il regarde Dieu comme

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