‹ Œuvres choisies de B. Pascal: Pensées et opuscules. T. uniqueChapitre 66 sur 71 · G0 ENTRETIEN · texte numérisé non relu

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son principal objet; qu'il soit persuadé qu'il fait tout avec justice; qu'il se soumette à lui de bon cœur et qu'il le suive volontairement en tout, comme ne faisant rien qu'avec une très-grande sagesse : qu'ainsi cette disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les murmures , et préparera son cœur à souffrir paisiblement les événements les plus fâcheux. Ne dites jamais, dit-il. J'ai perdu cela; dites plutôt, Je l'ai rendu : mon fils est mort, je l'ai rendu ; ma femme est morte, je l'ai rendue. Ainsi des biens et de tout le reste. Mais celui qui me l'ôte est un méchant homme , direz-vous. Pourquoi vous mettez-vous en peine par qui celui qui vous l'a prêté vient le redemander? Pendant qu'il vous en permet l'usage, ayez-en soin comme d'un bien qui appartient à autrui, comme un homme qui fait voyage se regarde dans une hôtellerie. Vous ne devez pas, dit-il encore , désirer que les choses qui se font se fassent comme vous le voulez; mais vous devez vouloir qu'elles se fassent comme elles se font. Souvenez-vous, dit-il, que vous êtes ici comme un acteur, et que vous jouez votre personnage dans une comédie tel qu'il plaît au maître de vous le donner. Soyez sur le théâtre autant de temps qu'il lui plaît; paraissez-y riche ou pauvre, selon qu'il l'a ordonné. C'est votre fait de jouer bien le personnage qui vous est donné; mais de le choisir c'est le fait d'un autre. Ayez tous les jours devant les yeux la mort et les maux qui semblent les plus insupportables; et jamais vous ne penserez rien de bas et ne désirerez rien avec excès.

« Il montre aussi en mille manières ce que doit faire l'homme. Il veut qu'il soit humble, qu'il cache ses bonnes résolutions, surtout dans les commencements , et qu'il les accomplisse en secret : rien ne les ruine davantage que de les produire. Il ne se lasse point de

répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doivent être de reconnaître la volonté de Dieu et de la suivre.

« Voilà, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu les devoirs de l'homme. J'ose dire qu'il mériterait d'être adoré s'il avait aussi bien connu son impuissance, puisqu'il fallait être Dieu pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. Aussi comme il était terre et cendre, après avoir si bien compris ce qu'on doit faire, voici comme il se perd dans la présomption de ce que l'on peut. I] dit que Dieu a donné à tout homme les moyens de s'acquitter de toutes ses obligations ; que ces moyens sont toujours en notre puissance; qu'il ne faut chercher la félicité que par les choses qui sont toujours en notre pouvoir, puisque Dieu nous les a données à cette fin : il faut voir ce qu'il y a en nous de libre ; que les biens , la vie , l'estime ne sont pas en notre puissance et ne mènent pas à Dieu; mais que l'esprit ne peut être forcé de croire ce qu'il sait être faux, ni la volonté d'aimer ce qu'elle sait qui la rend malheureuse : que ces deux puissances sont donc libres pleinement, et que par elles seules nous pouvons nous rendre parfaits : que l'homme peut par ces puissances parfaitement connaître Dieu , l'aimer, lui obéir, lui plaire, se guérir de tous les vices, acquérir toutes les vertus, se rendre ainsi saint et compagnon de Dieu. Ces principes d'une superbe diabolique le conduisent à d'autres erreurs , comme : que l'àme est une portion de la substance divine ; que la douleur et la mort ne sont pas des maux; qu'on peut se tuer quand on est si persécuté qu'on peut croire que Dieu nous appelle, etc.

« Pour Montaigne, dont vous voulez, monsieur, que je vous parle, étant né dans un État chrétien, il fui*-

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profession do la religion catholique, et en cela il n'a lien de particulier. Mais comme iJ a voulu cherche] une morale fondée sur la raison, sans les lumières de la foi, il a pris ses principes dans cette supposition, et ainsi en considérant l'homme destitué de toute i<'\ dation, il discourt en cette sorte. Il met toutes choses dans un doute universel et si général, que ce doute s'emporte soi-même, et que l'homme doutant même s'il doute, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos, s'opposant également à ceux qui disent que tout est incertain et à ceux qui disent que tout ne l'est pas, parce qu'il ne veut rien assurer. C'est dans ce doute qui doute de soi et dans cette ignorance qui s'ignore, qu'est l'essence de son opinion qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif. Car s'il dit qu'il doute, il se trahit en assurant au moins qu'il doute; ce qui étant formellement contre son intention, il n'a pu s'expliquer que par interrogation; de sorte que ne voulant pas dire Je ne sais, il dit Que sais-je? De quoi il fait sa devise, en la mettant sous les bassins d'une balance, lesquels pesant les contradictoires se trouvent dans un parfait équilibre : c'est-à-dire qu'il cs1 pur pyrrhonien. Sur ce principe roulent tous ses discours, et tous ses Essais roulent sur ce principe; et c'est la chose qu'il prétend bien établir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son intention. Il y détruit insensiblement tout ce qui passe pour le plus certain parmi les hommes, non pas pour établir le contraire avec une certitude de laquelle seule il est ennemi, mais pour faire voir seulement que les apparences étant égales de part et d'autre, on ne sait où asseoir sa créance.

« Dans cet esprit, il se moque de toutes les assurances: par exemple, il combat cew qui ont pensé éta-

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blir dans la France un grand remède contre les procès par la multitude et par la prétendue justesse des lois : comme si l'on pouvait couper la racine des doutes d'où naissent les procès , et qu'il y eût des digues qui pussent arrêter le torrent de l'incertitude et captiver les conjectures ! C'est là que quand il dit qu'il vaudrait autant soumettre sa cause au premier passant qu'à des juges armés de ce nombre d'ordonnances, il ne prétend pas qu'on doive changer l'ordre de l'État, il n'a pas tant d'ambition ; ni que son avis soit meilleur : il n'en croit aucun de bon. C'est seulement pour prouver la vanité des opinions les plus reçues; montrant que l'exclusion de toutes lois diminuerait plutôt le nombre des différends que cette multitude de lois qui ne sert qu'à l'augmenter, parce que les obscurités croissent à mesure que l'on espère les ôter; que ces obscurités se multiplient par les commentaires ; et que le plus sûr moyen pour entendre le sens d'un discours est de ne le pas examiner et de le prendre sur la première apparence : si peu qu'on l'observe, toute sa clarté se dissipe. Ainsi il juge à l'aventure de toutes les actions des hommes et des points d'histoire, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, suivant librement sa première vue, et sans contraindre sa pensée sous les règles de la raison, qui n'a que de fausses mesures. Ravi de montrer par son exemple les contrariétés d'un même esprit dans ce génie tout libre, il lui est également bon de s'emporter ou non dans les disputes, ayant toujours, par l'un ou l'autre exemple, un moyen de faire voir la faiblesse des opinions ; étant porté avec tant d'avantage dans ce doute universel, qu'il s'y fortifie également par son triomphe et par sa défaite.

« C'est dans cette assiette, toute flottante et toute chancelante qu'elle est. qu'il combat avec une fermeté

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invincible les hérétiques <1<- son temps, sur ce qu'ils assuraienl connaître seuls le véritable sens de l'Écriture; * t c'est de là encore qu'il foudroie l'impiété horrible .de ceux qui osent dire que Dieu n'est point. Il les entreprend particulièrement dans l'apologie de Raimond de Sébonde; et les trouvant dépouillés volontairement de toute révélation, et abandonnés à leur lumière naturelle, tout fait mis à part, il les interroge de quelle autorité ils entreprennent de juger de cet Etre souverain qui est infini par sa propre définition, eux qui ne connaissent véritablement aucune des moindres choses de la nature! Il leur demande sur quels principes ils s'appuient, et il les presse de les lui montrer. Il examine tous ceux qu'ils peuvent produire; et il pénètre si avant, par le talent où il excelle , qu'il montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus éclairés et les plus fermes. Il demande si l'âme connaît quelque chose; si elle se connaît elle-même ; si elle est substance ou accident, corps ou esprit ; ce que c'est que chacune de ces choses, et s'il n'y a rien qui ne soit de quelqu'un de ces ordres; si elle connaît son propre corps; si elle sait ce que c'est que matière , et si elle peut discerner les corps dans l'innombrable variété qu'on en produit; comment elle peut raisonner, si elle est matière; et comment elle peut être unie à un corps particulier et en ressentir les passions, si elle est spirituelle. Quand a-t-elle commencé d'être? avec le corps ou devant? et si elle finit avec lui ou non ; si elle ne se trompe jamais ; si elle sait quand elle erre, vu que l'essence de la méprise consiste à la méconnaître ; si dans les obscurcis sements elle ne croit pas aussi fermement que deux et trois font six qu'elle croit ensuite que c'est cinq; si les animaux raisonnent, pensent, parlent; et qui peut décider ce que c'est que le temps, ce que c'est que l'espace

ou Yétendue, ce que c'est que le mouvement, ce que c'est que l'unité, qui sont toutes choses qui nous environnent et entièrement inexplicables; ce que c'est que santé, maladie , mort, vie, bien, mal, justice, péché, dont nous parlons à toute heure ; si nous avons en nous des principes du vrai, et si ceux que nous croyons, et qu'on appelle axiomes ou notions communes à tous les hommes, sont conformes à la vérité essentielle. Et puisque nous ne savons que par la seule foi qu'un Être tout bon nous les a données véritables, en nous créant pour connaître la vérité , qui saura sans cette lumière si, étant formées à l'aventure, nos notions ne sont pas incertaines, ou si, étant formées par un être faux et méchant, il ne nous les a pas données fausses, afin de nous séduire? montrant par là que Dieu et le vrai sont inséparables, et que si l'un est ou n'est pas, s'il est certain ou incertain, l'autre est nécessairement de même. Qui sait si le sens commun, que nous prenons ordinairement pour juge du vrai, a été destiné à cette fonction par celui qui l'a créé? De plus, qui sait ce que c'est que vérité, et comment peuton s'assurer de la voir sans la connaître ? Qui sait même ce que c'est qu'un être, puisqu'il est impossible de le définir, qu'il n'y a rien de plus général , et qu'il faudrait d'abord, pour l'expliquer, se servir de l'être même, en disant : C'est telle ou telle chose ? et puisque nous ne savons ce que c'est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement, vérité, bien, ni même être, ni expliquer l'idée que nous nous en formons, comment nous assurons-nous qu'elle est la même dans tous les hommes, vu que nous n'en avons d'autres marques que l'uniformité des conséquences, qui n'est pas toujours un signe de celle des principes; car ils peuventbien être différents et conduire néanmoins aux mêmes conclusions, chacun sachant que le vrai se conclut souvent du taux.

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« Enfin, il examine profondément toutes les sciences : la géométrie, dont il tache de montrer l'incertitude dans ses axiomes et dans les termes qu'elle ne définit point, comme d'étendue, de mouvement, etc.; la physique et la médecine, qu'il déprime en une infinité de façons; l'histoire, la politique, la morale, la jurisprudence et le reste. De sorte que, sans la révélation, nous pourrions croire, selon lui, que la vie est un songe dont nous ne nous éveillons qu'à la mort, et pendant lequel nous avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non ou plus ou moins que l'homme, il la fait descendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée, et la met par grâce en parallèle avec les bêtes , sans lui permettre de sortir de cet ordre jusqu'à ce qu'elle soit instruite par son Créateur même de son rang qu'elle ignore; la menaçant, si elle gronde, de la mettre audessous de toutes, ce qui lui paraît aussi facile que le contraire ; et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour reconnaître sa faiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s'élever par une sotte vanité. »

M. de Saci croyait vivre dans un nouveau pays et entendre une nouvelle langue, et il se disait en lui-même les paroles de saint Augustin : û Dieu de vérité ! ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables? Il plaignait ce philosophe, qui se piquait et se déchirait luimême de toutes parts des épines qu'il se formait, comme saint Augustin ditde lui-même, quand il était en cetétat. Après donc avoir écouté avec patience, il dit à M. Pascal :

« Je vous suis obligé , monsieur; je suis sûr que si j'avais lu longtemps Montaigne, je ne le connaîtrais pas autant que je fais depuis cet entretien que je viens d:avoir avec vous. Cet

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homme devait souhaiter qu'on ne le connût que par les récits que vous faites de ses écrits ; et il pourrait dire avec saint Augustin : Ibi me vides, attende. Je crois assurément que cet homme avait de l'esprit; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a eu , par cet enchaînement si juste que vous faites de -ses principes. Vous pouvez juger qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait , on m'a peu conseillé de lire cet auteur, dont tous les ouvrages n'ont rien de ce que nous devons principalement rechercher dans nos lectures, selon la règle de saint Augustin , parce que ses paroles ne viennent point de l'humilité et de la piété chrétienne et qu'elles renversent les fondements de toute connaissance et par conséquent de la religion même. C'est ce que ce saint docteur a reproché à ces philosophes d'autrefois , qu'on nommait académiciens , et qui voulaient mettre tout dans le doute. Mais qu'avait besoin Montaigne de s'égayer l'esprit en renouvelant une doctrine qui passe avec raison parmi les chrétiens pour une folie? Que si on allègue pour excuser Montaigne, qu'il met dans tout ce qu'il dit la foi à part ; nous qui avons la foi . nous devons mettre à part tout ce que dit Montaigne. Je ne blâme point dans cet auteur l'esprit , qui est un grand don de Dieu; mais il devait s'en servir mieux et en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu'au démon. A quoi sert un bien , quand on en use si mal? Vous êtes heureux, monsieur, de vous être élevé au-dessus de ces docteurs plongés dans l'ivresse de la science , et qui ont le cœur vide de la vérité. Dieu a répandu dans votre cœur d'autres douceurs et d'autres attraits que ceux que vous trouviez dans Montaigne. Il vous a rappelé de ce plaisir dangereux , a jucunditate pestifera, dit saint Augustin, qui rend grâces à Dieu de ce qu'il lui a pardonné les péchés qu'il avait commis en goûtant trop ces vanités. Saint Augustin est d'autant plus croyable en cela , qu'il était autrefois dans ces sentiments; et comme vous dites de Montaigne que c'est par ce doute universel qu'il combat les hérétiques de son temps, ce fut aussi par ce même doute des académiciens que saint Augustin quitta l'hérésie des Manichéens. Depuis qu'il fut à Dieu il renonça à cette vanité qu'il appelle sacrilège. 11 reconnut

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